Les Français «  s’intéressent à une campagne qui ne les intéresse pas ». Tel est l’état de l’opinion publique, résumé par les instituts de sondages, quinze jours avant le premier tour de la présidentielle. Il y a à cela plusieurs raisons. Tout d’abord, nos concitoyens se rendent compte que sur les principaux problèmes qui les préoccupent, les candidats n’ont pas de solutions et les idées, quand il y en a, ont bien peu de cohérence. Elles vont dans tous les sens et paraissent beaucoup plus destinées à embarrasser l’adversaire qu’à constituer des éléments de programme. En dresser la liste serait cruel tant certaines d’entre-elles n’ont pas duré plus de quarante huit heures.

Depuis le mois de janvier, les tactiques adoptées par les uns et les autres sont « cousues au câble d’abordage ». Les excès de langage, les  petites phrases ironiques – quand ce ne sont pas des  injures – et les polémiques inutiles agacent les Français sans changer leurs intentions de vote. Il n’est donc pas étonnant qu’un sentiment d’ennui, de désappointement, se soit installé au fil des jours. En réponse, ils épargnent, comme ils ne l’avaient pas fait depuis longtemps, conscients que les décisions qui seront prises dès le mois de juin seront, en tout état de cause, douloureuses. Ce sentiment, s’il se confirmait, pourrait bien se traduire par un niveau d’abstention  très supérieur à celui de 2007. Les vacances scolaires de la région parisienne pourraient d’ailleurs contribuer à amplifier cette tendance.

Vu de l’étranger, la campagne parait également étrange. « The Economist » a fait le buzz avec « Le Déjeuner sur l’herbe » de Manet, censé illustrer le déni dans lequel seraient nos deux principaux candidats. L’opinion des financiers anglo-saxons est sévère et très discutable, mais il n’en reste pas moins que les problèmes de fond demeurent : le chômage, le manque de compétitivité des entreprises françaises, le déficit du commerce extérieur, le niveau des dépenses publiques, appellent  des mesures énergiques. Or, ces problèmes ne sont pas abordés sérieusement.

La France, ce n’est pas rien. C’est la 5e puissance mondiale ; la recherche en médecine, la haute technologie, le nucléaire, le spatial, le ferroviaire, sans parler du bâtiment, de l’aéronautique, de la banque, de l’industrie du luxe, du tourisme, de l’assurance, de l’automobile, des services informatiques, de la distribution…sont des atouts considérables.La France ne peut pas se comporter comme si elle était  une île, à l’abri de ce qui se passe dans le reste du monde.  La crise n’est pas finie. Comment réduire la dépense publique ? Comment financer un Etat-providence avec une croissance faible ? Depuis plus de dix ans,la France perd des parts de marché au bénéfice d’autres pays européens. Cela ne peut pas durer. Que faire ? Se protéger ? Dans un monde globalisé, tout le monde sait que ce n’est pas possible. Les agences de notation, discrètes actuellement ne manqueront pas d’évaluer la situation dela Francedès le 7 mai prochain.

Sur l’Europe en crise, il y aurait beaucoup à dire. Il n’y a plus de projet européen ; le problème de la gouvernance économique dans la zone euro n’est toujours pas résolu ; la méthode intergouvernementale qui, ces dernières années, l’a emporté sur la méthode communautaire pose un problème de démocratie dans l’espace européen qui ne pourra perdurer. Comment concilier rigueur et croissance ? Le problème n’est pas simple. Les candidats évitent donc d’en parler et laissent aux thinks tanks spécialisés le soin de réfléchir et de leur fournir des pistes. Il n’est pas dans les habitudes de parler d’Europe pendant une campagne présidentielle. Le souvenir des référendums de 1992 et de 2005 n’incite pas à déroger à cette tradition. Pourtant, cette année, la question européenne est déterminante sur le plan économique et politique. La monnaie européenne est fragile. Il va falloir choisir rapidement entre une Union plus intégrée ou le statut quo, avec le risque de voir la zone euro exploser.  Les Français  doivent donner mandat au prochain président de la République en toute connaissance de cause. Ce n’est pas possible aujourd’hui, faute d’engagements précis. Ce qui se passe en Espagne doit pourtant faire réfléchir. Mariano Rajoy n’avait pris aucun engagement. Au pouvoir depuis cent jours, il est déjà confronté à la défiance des marchés financiers et de ses concitoyens.

Sur le plan international, le prochain président de la République n’aura pas le temps de souffler. Le G8, les 18 et 19 mai, à Camp David, et le sommet de l’OTAN, les 20 et 21 mai à Chicago, arriveront très vite. Que faire pour la Syrie ? La marge de manœuvre est très limitée. Que faire en Afghanistan, dès lors que les spécialistes affirment qu’un retrait fin 2012 est impossible pour des raisons logistiques ? Que faire en Iran si ce pays poursuit la fabrication d’une bombe atomique et/ou si Israël décide d’attaquer des sites nucléaires iraniens ? 

Si une campagne présidentielle est « un marqueur de l’esprit du temps », alors il y a de quoi être inquiet. Pour l’instant, elle n’est pas considérée comme suffisamment sérieuse ; elle est purement tactique, populiste, démagogique, anesthésiante. L’émotion l’emporte trop souvent sur la raison. La sincérité fait défaut. Les excès de langage tiennent lieu d’argumentaire. Si cette campagne devait se résumer à un match qui se limite au style personnel des deux principaux candidats, ce pourrait être grave de conséquences et une occasion manquée au regard de l’histoire.

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