Hannah Arendt aimait à citer cette pensée de Tocqueville. Là est bien le problème. Les dirigeants politiques ont tendance à expliquer la difficulté qu’ils rencontrent à modifier le cours des choses par ce « monde nouveau » qu’ils ne maitrisent pas et dont ils ne peuvent que constater l’avènement, sans être capables de le définir. Pour comprendre, et accepter, les réformes et les décisions, les peuples ont besoin de comprendre en quoi ce monde qui arrive est nouveau et en quoi il va changer profondément leur vie. Les signes ne manquent pas, mais ils sont désordonnés, ils manquent de cohérence. Leur perception a besoin de repères, or, précisément, ceux dont c’est la fonction – les philosophes, les sociologues, les intellectuels – sont incapables de conceptualiser et de rationaliser ce » monde nouveau » caractérisé, il faut bien le dire, par la complexité qu’ Edgar Morin a tenté d’expliquer, avec ses mots à lui, peu compréhensibles par le commun des mortels, en 1990, dans son livre : « Introduction à la pensée complexe ». Cet état de fait explique la multitude des mesures, les « boites à outils » et l’absence de politique, ce beau mot qui a pour but d’organiser la vie des individus et de mettre de l’ordre et de la justice dans la vie sociale. La complexité, écrivait Edgar Morin, « est un mot problème et non un mot solution ».

Dans le même temps, le débat semble n’avoir jamais été aussi simplificateur. La société hypermédiatisée, le monde des « petites phrases » favorisent une pensée incertaine, réductrice et souvent sans fondement. La complication s’ajoute alors à la complexité au nom du bon sens, cette perversion de la pensée. Le discours des partis extrémistes en est l’illustration parfaite. Ceux qui sont dans l’action, dans l’urgence, sont confrontés à cette contradiction entre la gestion de la complexité qui nécessite réflexion et pensée et le domaine de l’action avec ses aléas et ses incertitudes. Il faut se rendre à l’évidence, tout ce qui s’est passé d’important dans l’histoire et dans nos vies était inattendu, mais nous continuons à agir comme si rien d’inattendu ne devait arriver !

La crise sert d’explication à tout ce qui ne va pas. C’est une profonde erreur d’appréciation. Le nouveau monde, avec ce qui le caractérise, est un tout autre concept avec le poids des nouvelles puissances financières, la technologie numérique qui change profondément les notions de temps, de distance et les modes de production, les progrès de la biologie, l’évolution de la démographie dans le monde (déclin au Nord, stabilisation en Orient, progression au Sud), les risques écologiques, les tensions religieuses. Le bouleversement global est aussi important, et peut-être plus, que celui qui a rendu possible la Renaissance. La fuite en avant, l’illusion que le marché s’adaptera, que la croissance reviendra et consolidera les acquits, ne servent qu’à anesthésier les populations. Les dirigeants politiques, dignes de ce nom, ont le devoir de préparer les peuples au profond changement qui a commencé.

Le Premier ministre explique assez bien les défis que la France doit relever. Notre pays est à la croisée des chemins. Son modèle social est  aujourd’hui inadapté, les inégalités économiques se creusent, le chômage et la dette publique s’envolent ; la défiance paralyse nos relations sociales et politiques. Entre ceux qui, à droite, prônent la « rupture » et ceux qui refusent le changement, il y aurait, selon lui, une autre voie que le Président de la République propose au pays qui ne l’entend pas. Cette autre voie consisterait à adapter le modèle français aux temps à venir. S’adapter, c’est-à-dire ne pas se résigner au déclin en rendant responsables la libéralisation des échanges commerciaux et financiers, la concurrence des pays à bas coûts et les politiques européennes, mais créer les conditions les meilleures pour profiter de la mondialisation et trouver de nouveaux leviers de croissance. La France, avec ses 120 000 entreprises exportatrices et sa capacité d’innovation et de développement peut parfaitement relever ce défi. Elle a des atouts qui ne demandent qu’à être encouragés par une stratégie claire et une politique industrielle stimulante et ambitieuse. Pour l’instant, ce ne sont que des mots, des discours, des intentions ; les Français s’impatientent, l’Europe aussi, le temps des premiers résultats doit arriver dans les meilleurs délais. Le Président sera jugé sur les seuls résultats. Il le sait mieux que personne. Les Français on sincèrement cru que le changement était pour maintenant. Ils n’ont pas compris que, dans l’esprit du nouveau chef de l’Etat, « maintenant » signifiait à la fin du quinquennat ! Comment gérer les impatiences, la déception, les situations qui ne peuvent attendre ? C’est son problème…et le notre !

 

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