Je n’ai jamais été un homme important, jamais été dans aucun secret d’État, et je suis parfois plein de doutes sur le droit que j’ai de raconter ainsi par le menu cette histoire de mes idées. Je n’ai eu de part ni dans aucun crime ni dans aucun exploit. J’ai seulement subi mon temps comme tout le monde. Si j’ai contribué à le faire, ce fut imperceptiblement. Je ne suis ni de ces forbans ni de ces héros qui ont tout droit d’écrire leurs mémoires, parce que leurs aventures exemplaires commandent et déterminent leur époque. Rien qu’une conscience banale. Mais je me dis, à tort ou à raison, qu’il peut y avoir quelque intérêt dans cette banalité même, et que, si je savais bien chercher en moi-même, j’y découvrirais peut-être les principes du trantran de notre peine et ferais les parts justes de la fatalité et de notre honneur. Je ne parle que comme un Européen entre des milliers, qui sont très sûrs de n’être pas responsables des sottises qu’on a faites en leur nom. Les gens de mon âge ont sûrement tout droit à dire que l’Europe a été une grande part de leur destin.

” Je n’ai jamais cessé, pour moi, depuis les années 1910, de le sentir. Nous savions que l’Europe était notre patrie, et nous n’avions aucun désir de nous jeter à la gorge les uns des autres. Si les meneurs du jeu qui se croyaient malins avaient été moins bêtes, s’ils avaient eu moins de mémoire et plus de présence d’esprit, ils auraient évité deux monstrueux et inutiles massacres et il y aurait beau temps que l’Europe serait faite…

Ce texte, que je ne reproduis qu’en partie, porte la date du 18 juin 1937. C’est la ” profession de foi ” de Jean Guéhenno que le journal Le Monde publia le 25 septembre 1978, trois jours après le décès de l’écrivain, membre de l’Académie française, le vendredi 22 septembre, à 10 heures du matin. Il était âgé de quatre-vingt-huit ans.

Hier, en tentant de ranger des vieux papiers, je suis tombé sur l’hommage que Le Monde, sous la plume de Jacqueline Piatier, avait rendu à l’écrivain, dans son édition du 25 septembre 1978. J’avais conservé cet article en raison de mon fidèle attachement à ce grand écrivain. Lu, en 1959, j’avais alors vingt-trois ans, le « Journal d’un homme de quarante ans » de Jean Guéhenno, m’avait profondément marqué. Je ne savais pas, à cette date, que j’aurais, en 1998, l’honneur d’être nommé membre du conseil d’administration de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale, que Jean-Marie Guéhenno présidait. Ce fut pour moi une grande chance d’avoir cette heureuse occasion de faire sa connaissance et de travailler avec lui sur l’avenir de l’IHEDN.

Avec François Mauriac, lors de la remise de son épée d’académicien en 1962

Jean-Marie Guéhenno est le fils de l’écrivain et de la résistante et écrivaine Annie Guéhenno. Il est ancien élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm et agrégé de Lettres modernes. Il a été auditeur à la Cour des Comptes à sa sortie de l’École nationale d’administration (ENA), en 1976, puis conseiller référendaire et Conseiller-Maître. Il a ensuite été Secrétaire général adjoint des Nations unies, chargé des opérations de maintien de la paix, d’octobre 2000 à juillet 2008. Par arrêté du Premier ministre en date du 25 septembre 2020, Jean-Marie Guéhenno vient d’être nommé président du Conseil scientifique de l’IHEDN.

Le 25 mars 2020 Jean-Marie Guéhenno a twitté : « Il y a 130 ans (!) naissait mon père, Jean Guéhenno, ici photographié avec François Mauriac, lors de la remise de son épée d’académicien en 1962. Lisez “Changer la vie”, le récit de son enfance et du passage de la misère à la culture. “Karl Marx, Arthur Rimbaud, tant d’autres…Après son enfance dans la pauvreté à Fougères, l’autre expérience décisive de mon père, ici photographié dans une tranchée au début de 1915, fut la Première Guerre mondiale. Lisez son très beau livre “La mort des autres”

Jean Guéhenno dans une tranchée au début de 1915

Au mois de mai, il a, à nouveau, twitté : « Je pense à ma mère, Annie Guéhenno, agent de liaison convoyant des pilotes alliés abattus au-dessus de la France. Finalement arrêtée par la Gestapo, battue, mais réussissant à s’évader du train qui l’emmenait en Allemagne. Lisez son livre modeste et vrai : L’Épreuve (Grasset)

En cette fin d’année, qui n’est pas seulement l’année du Covid19, mais aussi, pour moi, l’année Guéhenno, tant ses écrits exprimaient sa foi en l’homme, je ne peux mieux faire que de reproduire, aujourd’hui et les jours prochains, l’article de Jacqueline Piatier, celui de Pierre-Henri Simon, de l’Académie française, publié le 20 avril 1968 dans le même journal du soir, intitulé : ” La Mort des autres ” et le discours du récipiendaire, M. Alain Decaux, qui lui succéda à l’Académie française le 15 février 1979 (le discours, reproduit par Le Monde porte la date du 14 mars 1980).

 

Jean Guéhenno est mort

LA FOI EN L’HOMME

Par JACQUELINE PIATIER. 25 septembre 1978

C’était un homme du ” Ce que je crois “, l’homme d’une foi qui ne cesse de s’interroger sur elle et sur l’authenticité de sa conduite par rapport à elle, une foi laïque qui reposait tout entière sur l’homme, sur ses capacités d’améliorer son sort, de conquérir sa liberté, de faire régner la paix, à condition… À condition qu’on lui en laisse les moyens.

Cette foi, on peut dire que Jean Guéhenno la tirait de sa propre expérience. Né du peuple, à Fougères en 1890, d’un père cordonnier et d’une mère piqueuse, il s’est élevé par sa propre volonté jusqu’à un haut poste universitaire et, par ses dons d’écrivain, jusqu’à l’Académie française, qui devait en 1962 couronner son œuvre. Il était l’exemple même de la réussite. Elle lui pesait d’une certaine manière parce que trop individuelle, et parce qu’il savait trop ce qu’il en coûte.

Enfant, dans sa famille, il avait connu la misère et les sacrifices qu’il faut consentir, quand on est ouvrier, pour mettre son fils au collège. Mais le père Guéhenno croyait au savoir. Effort fragile. Si la maladie intervient, il n’est plus possible de le continuer. Les études de Jean furent interrompues par la maladie du père. À quatorze ans, il dut gagner sa vie. Et il continua à préparer seul le baccalauréat. Lui aussi croyait au savoir.

Ce premier obstacle franchi, les choses s’arrangent. La filière universitaire a du bon : bourses, soutien des professeurs, concours de l’École normale supérieure passé en 1911. Le pied est solidement mis à l’étrier. Encore faut-il que l’histoire n’interfère pas trop sur la trajectoire. Elle interféra et ce fut la guerre de 1914, une blessure en pleine tête, mais la vie sauve.

Jean Guéhenno savait bien qu’il avait été servi par la chance. Il aurait voulu l’étendre, la faire partager, lui enlever ce caractère exceptionnel qui l’irritait. Il devint un homme de combat, non pas lancé dans l’arène politique, mais la plume à la main. C’est dans le monde des idées qu’il se sentait apte à lutter. Deux monstres à vaincre, que lui-même avait vaincu : la misère, la guerre. Et très vite, pour cette bataille, des livres, une activité de journaliste, à côté de son métier de professeur, parfaitement assumé.

Dès 1927, c’est l’Évangile éternel, un hommage à Michelet et, mieux encore, l’année suivante ce Caliban parle qui heurte parce qu’il dénonce une culture bourgeoise et l’inégalité des chances devant le savoir, toujours lui, à acquérir. Une tribune lui est très vite offerte, grâce à Romain Rolland, qui est, parmi les vivants, son grand intercesseur. De 1928 à 1936 Jean Guéhenno sera rédacteur en chef de la revue Europe, publiée sous les auspices du maître.

Un différend avec les communistes le fera renoncer à cette charge. Engagé à gauche, Jean Guéhenno ne s’est jamais réclamé du marxisme. Cette méfiance ne l’empêche pas de se rallier, avec élan, au Front populaire qu’il sert encore par la parole et par l’écrit. C’est alors qu’il fonde, avec André Chamson et André Viollis, Vendredi, qui devait être, jusqu’en 1939, le grand hebdomadaire de la gauche.

Le spectre de la guerre se dresse encore une fois. Jean Guéhenno n’hésite pas sur le parti à prendre. Il écrit dans les journaux de la Résistance, publie un livre aux clandestines Éditions de Minuit sous le pseudonyme de Cévennes : Dans la prison.

Son enseignement, qu’il ne plie pas à l’idéologie du moment, lui vaut d’être brimé par le gouvernement de Vichy : professeur de khâgne, il sera désormais affecté aux classes de première. Mais déjà c’est la fin de la tourmente. Décoré de la médaille de la Résistance, il est nommé alors inspecteur général de l’éducation nationale, spécialement chargé des mouvements de jeunesse et de l’éducation populaire. Cette mission, il n’arrive pas à la mener à bien. Découragé, il l’abandonne onze mois plus tard. Il s’acheminera vers la retraite en inspectant l’enseignement hors de France, et de ces voyages il tirera plusieurs livres : Voyages, tournée américaine, tournée africaine (1952), la France et les Noirs (1954).

Pendant toutes ces années où il est vivement engagé dans le siècle, son œuvre personnelle se déploie. Dès 1934, il lui donne cette inflexion d’essai autobiographique qui sera la sienne. C’est le Journal d’un homme de quarante ans, premier bilan d’une expérience, premiers scrupules face à une réussite dont il se demande si elle n’a pas été trahison des siens. Il poursuivra sans relâche cet entretien avec lui-même dans Journal d’une ” révolution ” ; 1937-1938 (1939), Journal des années noires (1947), dans la Foi difficile (1957), et surtout dans Changer la vie (1961) qui est peut-être le sommet de son œuvre parce qu’il est l’expression de sa plus intime vérité, et parce qu’il le ramène vers ses années d’enfance et de jeunesse dont il gardait la nostalgie. Son talent de passion contenue et d’émotion vibrante atteint alors sa pleine maîtrise. C’est tout de suite après ce livre que l’Académie l’a appelé à remplacer Émile Henriot.

Il ne s’entretient d’ailleurs pas qu’avec lui-même. La guerre l’a remis à l’étude. D’un long tête-à-tête avec Rousseau sont sortis, de 1948 à 1951, trois livres majeurs : En marge des Confessions, Romans et Vérité, Grandeur et misère d’un esprit, refondus par la suite en deux volumes Jean-Jacques, histoire d’une conscience, tandis que Renan, un autre Breton, un autre artisan de lui-même, lui inspire quelques années plus tard Aventures de l’esprit. Michelet, Rousseau, Renan, Romain Rolland dont il publiera en 1975 la correspondance, sont moins pour lui des maîtres que des gens de sa famille, dont il partage les goûts, les soucis, les exigences. Son dernier livre, Dernières lumières, derniers plaisirs, publié en 1977 faisait l’inventaire de sa parentèle. À côté des quatre autres, il reconnaissait Voltaire, Nietzsche, Camus, et soudain cet aveu à propos de Diderot : ” Je n’ai lu ni admiré personne plus que lui. C’est mon vrai maître. ” Des chercheurs de vérité, ou des redresseurs de torts.

Jean Guéhenno a toujours regretté de ne pouvoir accéder à la création romanesque. ” J’ai manqué d’imagination “, se plaignait-il, et encore : ” Je ne parviens pas à me débarrasser de moi. ” C’est vrai qu’à l’instar de bien d’autres et de beaucoup de grands, il aura été lui-même la matière de ses livres. Ceux-ci, de titre en titre, constituent moins les mémoires d’une vie que les mémoires d’un esprit. Une littérature intimiste d’ordre intellectuel, qui portera témoignage sur une époque et ses crises, guerres ou révolutions, mais qui, au-delà, incite au courage, à l’indépendance du jugement, à la générosité.

Dans les Carnets du vieil écrivain (1971), où il a dit avec beaucoup de pathétique la difficulté de vieillir, Guéhenno sentait un fossé se creuser entre son siècle et lui. Son classicisme, sa foi dans la raison, sa confiance dans l’homme lui paraissaient le mettre sur la touche. C’est à voir. Certaines de ses idées, de ses valeurs, ont pris au contraire un aspect prophétique : son souci de faire accéder le peuple à la culture, sa dénonciation de la collusion qui existe entre cette culture et la classe dominante, son refus de se laisser inféoder à une idéologie et, jusqu’au titre donné à son meilleur livre, ce Changer la vie appelé à devenir slogan. Par sa scrupuleuse fidélité à lui-même, ce vieux professeur de la IIIe République, qui donna ses dernières chroniques à notre journal, prenait soudain l’allure d’un précurseur.

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