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 « Rencontre », écrit en 1966, est l’histoire d’une jeune veuve, Anne Aubier, qui croit avoir aperçu son premier amour, Paul, dans le Jardin du Luxembourg,  Cette rencontre réveille des souvenirs, des regrets. Traductrice de son métier, elle met sa vie ordonnée, traditionnelle, entre parenthèses, suspend ses travaux, quitte tout pour tenter de le retrouver. L’état dans lequel cette rencontre l’a mise plonge cette jeune veuve trop sage dans l’obsession, la panique, la dépendance. Bref, cette rencontre, dont elle se prend parfois à douter,  bouleverse la vie d’Anne Aubier. Etait-ce bien lui, cet homme accompagné d’un enfant ?  L’examen de conscience auquel elle se livre est émouvant. Elle se lance, au fil des pages, dans la douleur, l’agacement, la colère parfois, dans une quête, dans une réflexion sur la vie, le bonheur, et sur ce qu’offre le quotidien. Sa persévérance ne sera pas récompensée, mais le hasard, qui souvent fait bien les choses, la mettra finalement en relation avec l’enfant, puis avec l’homme. Mais, est-ce bien Paul ?

Rencontre Jacqueline de Romilly.2PNGQuand Jacqueline de Romilly nous a quittés le 18 décembre 2010, j’ai découvert, grâce aux Editions de Fallois, qui ont publié  « Jeanne », « Ce que je crois » et « Rencontre » des facettes de son talent dont je ne connaissais pas l’existence. Elle ne souhaitait pas que « Rencontre » soit publié de son vivant. Ce roman d’amour était-il trop sentimental, trop daté, en un mot, démodé ? La jeune fille trop bien élevée, trop scrupuleuse, trop retenue, aurait-elle pu lui ressembler ? Elle qui disait avec humour que son seul amour dans la vie avait été Thucydide !

Jacqueline de Romilly était déjà âgée quand je l’ai rencontrée pour la première fois en 2000. Le docteur Philippe Rodet, médecin urgentiste, avait alors le projet de réunir des femmes et des hommes, issus d’horizons différents qui considéraient que la participation des citoyens à la vie de la Cité devait connaitre un nouvel élan. Comme Marcel Boiteux, président d’honneur d’EDF et de l’Institut Pasteur, Jean-Loup Chrétien, le premier spationaute français, et plusieurs autres personnalités, Jacqueline de Romilly s’impliqua dans cette belle idée qui correspondait à ses convictions profondes et anciennes.

jacqueline de Romilly2Peu de temps après la création de « L’Elan Nouveau des Citoyens »,  elle publia « L’Elan démocratique dans l’Athènes ancienne » qui se voulait  un trait d’union entre ses travaux sur la Grèce antique et son engagement au sein de cette association. J’ai donc eu le temps, et de multiples occasions, au cours des conseils d’administration et autres assemblées générales, d’apprécier les immenses qualités humaines de cette femme exceptionnelle, membre de l’Académie française, première femme professeur au Collège de France, qui, en 2000, avait déjà 87 ans et était surtout connue pour ses travaux sur la civilisation et la langue de la Grèce antique, et en particulier l’œuvre de Thucydide.

Quand il m’arrivait de raccompagner Jacqueline de Romilly à son domicile, rue de Passy, je n’imaginais pas que cette grande dame, première femme professeur au Collège de France, écrivait  des romans pour s’amuser.

Extrait du livre

jacqueline de Romilly5« La rencontre eut lieu au jardin du Luxembourg, en octobre, l’après-midi. Or, elle devait ensuite faire naître tant de doutes et avoir tant de répercussions qu’il importe de préciser bien clairement quelles en furent les circonstances. On peut dire que c’était un mercredi, vers six heures. Anne Aubier traversait seulement le jardin, avec une parente éloignée, qu’elle venait de rencontrer chez un libraire. Elles étaient entrées par la porte de la rue de Fleurus, et se dirigeaient vers la station de métro Odéon. On peut dire qu’Anne avait travaillé presque toute la journée, qu’elle était fatiguée, contente de se retrouver dehors. On peut le dire, mais à quoi bon ? Rien, dans ces détails si ordinaires, ne saurait expliquer le caractère que prit la rencontre.
Peut-être vaudrait-il mieux dire qui était Anne, parler de son état civil ? Anne était veuve, à trente-quatre ans, après un court mariage avec un fonctionnaire colonial. Elle vivait seule, et son métier était de faire des traductions du russe. Mais que gagnera-t-on à savoir ces détails ? Anne avait beau traduire à longueur de journée des romans russes, elle n’avait point l’âme de leurs héros; elle était sage, douce, désespérément normale. Et elle avait beau vivre seule, son existence n’avait rien ni d’aventureux ni d’insatisfait. Elle ne pratiquait ni le grand amour, ni la dépression nerveuse, ni l’hystérie. Anne n’était, à aucun égard, un personnage de roman. Et rien, dans sa façon d’être, même si on la décrivait en tous sens, ne saurait expliquer ce qui lui arriva ce jour-là. Peut-être les faits ont-ils d’autres causes. Peut-être, pour comprendre, vaudrait-il mieux se représenter ce qu’était la couleur de l’air et des choses en ce mercredi d’octobre, au Luxembourg. Si l’on arrivait à le dire exactement, intégralement, avec les ombres et les lumières, peut-être, peut-être cela aiderait-il. Mais alors, avec tout : avec la rumeur diffuse des feuilles et des voix, avec la poussière et la tiédeur, le poids d’une journée qui s’achève, la détente. Il faudrait y mettre… ah, chacun sait cela ! On a fini son travail du jour. On rentre. On quitte la rue et, en bavardant doucement, on pénètre dans le jardin public. On y fait à peine attention, mais, là, tout change. Le bruit des voitures s’estompe; les arbres ouvrent devant vous leurs grandes allées vacantes. On est entre deux rues, entre deux vies, en une sorte de brève vacance, volée sur la marge du jour. Et l’on accède à un monde en suspens, où s’entrecroisent cent loisirs qui s’ignorent les uns les autres. Il y a des enfants qui courent – rondes brusques et dangereuses qui foncent vers vous ne savez quoi, à grands cris inintelligibles; et d’autres, plus petits, le derrière à même le sable, absorbés dans un monde à eux. Il y a les mères, sur les chaises, qui lisent la presse du cœur. Mais comment dire ? Il y a tant de gens, tous chez eux, dont les univers se recoupent en s’ignorant. Affalés sur leurs sièges, il y a les étudiants (mais étudient-ils, en octobre ? que font-ils là ?), les pieds sur d’autres chaises, le ventre en avant, la nuque morte, ils affichent un abandon qu’ils voudraient lascif et qui est seulement provocant. Dans le soleil, ils suivent votre passage d’un long regard oisif et insolent : ils sont jeunes, ils sont chez eux. Et les amoureux aussi sont chez eux, qui lèvent un œil furtif sur une présence à laquelle ils ne semblent pas croire. Pourquoi y croiraient-ils ? Anne Aubier parle à Colette Charron. Des couples de touristes étrangers, en quête de la dernière lumière, photographient une terrasse peuplée de personnes inconnues. Des familles se regroupent, s’appellent, s’attendent. Et des messieurs pressés, qui ont l’air d’intellectuels, passent, leur serviette en main, sans lever les yeux sur personne.

« Rencontre » de Jacqueline de Romilly aux Editions de Fallois- date de sortie : mars 2013-220 pages-16,50€ – ISBN : 9782877068246

 

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