Pierre Lefranc disparaît au moment où l’Europe, une nouvelle fois, traverse une période très difficile. Clin d’œil de l’histoire, c’est le 30 janvier 1965 que Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, déclara en levant la séance du conseil des ministres européen : « Les promesses n’ont pas été tenues, je lève la séance ».  Ce fut le début de la crise de la « chaise vide », qui opposa la France à ses cinq partenaires européens et à la Commission européenne. Cette décision eut une incidence sur la politique intérieure française. Lors de l’élection présidentielle de décembre 1965, le général de Gaulle, à la surprise générale, fut mis en ballottage. La crise dite de la « chaise vide » ne se dénoua que le 30 janvier 1966, avec l’adoption du « compromis de Luxembourg », qui, pour le général de Gaulle avait le mérite de contenir les aspects supranationaux de l’intégration européenne communautaire et de permettre une réorientation de la construction européenne dans un sens intergouvernemental. Le général de Gaulle ne voulait pas d’une intégration européenne supranationale qui conduirait nécessairement à une dissolution des nations et à une uniformisation des peuples européens. Le général de Gaulle voulait construire l’« Europe des peuples et des États », c’est-à-dire une construction européenne fondée sur l’acceptation des peuples et non sur la seule volonté des dirigeants politiques.

Pierre Lefranc considérait, dans la conception gaullienne la plus orthodoxe, que l’intégration des Etats, c’est à dire leur absorption progressive au sein d’un super-Etat, était une dangereuse utopie et que l’association de nations conservant leur souveraineté était la seule solution. Pour lui, il était indispensable de rétablir la primauté du droit national sur les décisions communautaires et de reconnaître aux parlements nationaux leur pouvoir de contrôle sur les organismes de Bruxelles. Les nouvelles frontières de l’Europe étaient pour lui un grave sujet de préoccupation.

A la fin de l’année 1998, la ratification du Traité d’Amsterdam déchaînait les passions. Les adversaires du traité se démenaient pour mobiliser les esprits contre le projet Pierre Lefranc me demanda, en ma qualité de président de l’association, d’organiser un débat sur le sujet. J’acceptai, sans hésiter, et proposai que celui-ci soit confié à la commission dite des « Rendez-vous d’actualité ». Un mois après, Pierre Lefranc, avec un esprit et un flegme qui pouvait passer pour un peu « britannique », me téléphona un soir à mon domicile pour me demander où en était l’organisation de ce débat : « Cher président, rassurez-moi, je sais que la présidente de la commission a des soucis de santé, mais l’organisation de ce débat prend trop de temps. Vous comprenez, il s’agit dela France »…

Le débat eut lieu dans les délais. Comme prévu, il fut vif. Jean Foyer, l’ancien Garde des Sceaux du général de Gaulle, se montra pourtant mesuré et pédagogue, ce qui déçut fortement les « antis ». Le socialiste Henri Nallet, ancien ministre de l’Agriculture du gouvernement de Michel Rocard, qui connaissait particulièrement bien le projet de traité, fut précis dans son intervention comme dans ses réponses. Anne-Marie Idrac, ancien ministre des Transport dans le gouvernement d’Alain Juppé, que j’avais sollicitée parce qu’elle était ma camarade de session à l’IHEDN,  témoigna plus de son attachement à l’Europe qu’elle n’argumenta sur le texte lui-même. Alain Lamassoure, ancien ministre des Affaires européennes du gouvernement d’Edouard Balladur, fut brillant. Georges Sarre, ancien ministre également, fut le plus rugueux ; il représentait le souverainiste Jean-Pierre Chevènement. Les arguments des uns et des autres étaient connus. Pour les souverainistes, le traité d’Amsterdam modifiait à la fois le traité sur l’Union européenne, dit de Maastricht, et le traité instituantla Communautéeuropéenne, dit de Rome. Comme pour tous les textes de cette nature, l’auditoire fut frappé, et même accablé, par la complexité du document qui était commenté. Le traité d’Amsterdam, par son caractère abscons et illisible, était pour les « Anti » une insulte au peuple souverain. « Pas de démocratie sans clarté », disaient-ils. Ce texte, selon eux, s’analysait comme le moyen de prolonger très artificiellement les traités existants, alors qu’ils n’étaient plus du tout adaptés à la situation nouvelle créée par l’élargissement de la construction européenne. Une profonde réforme des institutions européennes était urgente. Il ne devrait pas y avoir de nouvel élargissement de l’Europe sans l’élaboration de nouvelles institutions qui, probablement, remettront en cause tous les traités européens existants. Dans ces conditions, le répit qu’apportera le traité d’Amsterdam est plutôt une mauvaise chose, car il donne l’illusion aux dirigeants politiques européens, comme aux fonctionnaires de Bruxelles, qu’ils pourront prendre leur temps. Alors que l’Europe est à un tournant, que son idée même risque de devenir impopulaire, faute de pouvoir être soutenue et défendue par les peuples eux-mêmes. L’Etat providence européen est en marche. Les impôts qui lui sont nécessaires pour vivre suivront, inévitablement. Ce n’est pas la voie qu’il fallait suivre pour aller en direction de la prospérité. Au nom d’ « Une certaine idée dela France », les souverainistes se battaient pour que le traité ne soient pas ratifié. « Que voulez-vous, il n’y a plus de héros, se désola l’un des participants, qui ne se remettait pas de ce que « d’Artagnan soit mort au siège de Maëstricht !»

Pierre Lefranc

Pour les « Pro », à la question : Quarante ans après le traité de Rome, la construction européenne n’est-elle pas en train de s’enliser ? Les Européens convaincus répondaient : « Il y a quarante ans qu’on annonce la fin de l’Europe. Mais les obstacles ont toujours été surmontés. Jean Monnet, l’un des « pères fondateurs » avait d’ailleurs averti : « L’Europe se fera dans les crises et elle sera la somme des solutions apportées à ces crises. » Nous avons deux événements majeurs devant nous : la monnaie unique et l’élargissement vers l’Est. La monnaie unique sera le parachèvement de ce qui a été accompli depuis quarante ans. Ce choix fondamental ne se réduit donc pas à une simple décision économique. Il s’agit d’un acte politique. L’euro sera l’une des deux grandes monnaies du monde.  Le traité d’Amsterdam incorporait la convention de Schengen à l’Union européenne : le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark avaient obtenu d’en différer l’application. Le Traité échoua en revanche à réformer les institutions : pouvoirs du parlement et de la commission, majorité qualifiée…la politique sociale ne fut pas renforcée par de nouvelles compétences concrètes. La vérité, sur ce traité qui déchaînait les passions, c’est que les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne s’étaient finalement mis d’accord, au terme de plus de trente heures d’âpres négociations, sur un texte qui laissait quelques points en suspens avant les prochaines adhésions d’une dizaine de pays d’Europe centrale et orientale. Les dirigeants européens s’étaient séparés sans avoir pu trancher la question des réaménagements institutionnels nécessaires pour garantir le bon fonctionnement d’une Union élargie à terme à 20 ou 25 membres. « Rome n’a pas été construite en un jour » avait dit le président dela Commissioneuropéenne Jacques Santer. Dans le détail, le sommet se lit, comme souvent, sous deux angles : l’échec pour certains dossiers, des avancées dans d’autres.

 

Pierre Lefranc, que je croisai le lendemain du débat, dans les couloirs de l’Ecole militaire, me parut désabusé. Il me remercia néanmoins pour la présentation sans parti pris que j’avais faite en introduction aux interventions et nous passâmes à un autre sujet. Il savait à quoi s’en tenir sur mes convictions personnelles, mais il tenait à m’exprimer sa reconnaissance.

Lors de l’élection présidentielle de 2002, Pierre Lefranc décida de soutenir l’ancien socialiste Jean-Pierre Chevènement, « le seul à parler de la France ». En 2005, il s’engagea dans la campagne pour le « non » lors du référendum. Tout au long de sa vie, il sera resté fidèle à une doctrine européenne fondée sur une farouche opposition à toute Europe supranationale. Les événements lui ont souvent donné raison.

Je tenais ainsi à évoquer sa mémoire et à exprimer à sa famille, et à ses nombreux amis, mes sentiments de très profonde tristesse, de respect et d’amitié.

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