Un compromis, à plus forte raison un compromis européen, ne peut, par définition, satisfaire pleinement toutes les parties en présence. Celui qui a été signé le mardi 21 juillet 2020, à 5 h 30 du matin, après une dernière nuit d’âpres négociations, n’échappe pas à ce constat. Il n’en figurera pas moins en bonne place dans l’histoire de la construction européenne, au même titre, sans doute, que la création de l’euro.

Dessin de Plantu dans Le Monde du 21 juillet 2020

Le 18 mai dernier, Emmanuel Macron et Angela Merkel avaient présenté, lors d’une conférence de presse commune, les grandes lignes d’un plan de relance européen que la pandémie de Covid19 et les conséquences économiques qu’elle occasionne, rendaient nécessaire à leurs yeux. La France et l’Allemagne proposaient que la Commission européenne soit autorisée à s’endetter à hauteur de 500 milliards d’euros qui seraient versés par l’intermédiaire du budget communautaire, aux États les plus durement touchés par la pandémie. Cette initiative inattendue avait fait l’effet d’une bombe en raison de l’état des relations entre les deux pays après l’affaire des « coronabonds ». Encore fallait-il que le Conseil européen, qui réunit les chefs d’État et de gouvernement, le Parlement européen et les Parlements européens, soutiennent cette proposition pour que cette proposition devienne une réalité.

Qui aurait osé imaginer, il y a quelques mois, avant la crise de la Covid-19, que l’Europe emprunterait, pour la première de l’histoire, des montants considérables pour aider les pays membres les plus touchés.

Pour comprendre et évaluer, avec le plus d’objectivité possible, la nature et le caractère historique, de ce compromis, il faut en analyser tous les aspects avec un esprit critique, mais aussi avec la lucidité qu’imposent les considérations de politique intérieure de chaque pays membre. Ce n’est pas simple. Il faut tout d’abord comprendre ce qu’est une négociation.

Le 1er février 2019, j’ai écrit un article intitulé « Le Brexit ou la Négociation ». Dans cet article, je racontais qu’en 1958, Francis Walder avait reçu le Prix Goncourt pour son roman « Saint Germain ou la Négociation ». L’action se déroule en 1 570 pendant le conflit qui oppose catholiques et protestants ; conflit qui aboutira, deux ans plus tard, au massacre de la Saint-Barthélemy. L’auteur, ancien diplomate de carrière, a, dans ce roman, voulu expliquer ce qu’est une négociation avec ce qu’elle comporte de psychologie, de sang-froid, de capacité à voir large tout en réagissant aux événements, d’habileté, d’astuces, de finesse, mais aussi de roueries, de passion et de férocité.

Négocier n’est pas seulement un métier. C’est un art. Le négociateur, presque toujours dans l’ambiguïté, s’accommode de la vérité, joue avec le mensonge, quand ce n’est pas du double jeu. Joueur, il doit être capable de tout remettre en cause pour pousser son partenaire à la faute. Le négociateur doit être patient, avoir beaucoup de sang-froid, et, même s’il n’a d’autorité que celle qu’il se donne, être capable d’en user et en abuser. Comme aux échecs, la partie n’est jamais jouée d’avance. Le négociateur observe son interlocuteur. Il doit gagner sa confiance, construire une sympathie sans jamais le sous-estimer. Il est sans doute aussi redoutable que lui. Il doit, comme Winston Churchill, être capable de mobiliser les mots pour gagner une bataille.

Je racontais, dans cet article, qu’un certain nombre d’échanges, tels que ceux-ci, sont restés gravés dans ma mémoire :

« La vérité n’est pas le contraire du mensonge, trahir n’est pas le contraire de servir, haïr n’est pas le contraire d’aimer, confiance n’est pas le contraire de méfiance, ni droiture de fausseté. »

« Quand vous ne trouvez pas, Monsieur, dit Catherine de Médicis, tournez-vous vers le temps. Il apporte la solution à tous les problèmes. »

J’ajoutais, à propos du Brexit : « Comment ne pas penser à cet excellent roman et à cette leçon de négociation ». Ce préambule vaut aujourd’hui pour le plan de relance que les chefs d’État et de gouvernement viennent d’approuver en Conseil européen.

Ceux – et celles – qui, au lendemain de cette réunion, se sont précipités pour critiquer ce compromis, critiquer l’Europe, critiquer Macron, caricaturer les résultats obtenus, désigner les gagnants, les perdants, n’ont jamais été en situation de négocier, n’ont jamais rien négocié, ne savent pas ce qu’est une négociation, à plus forte raison, à 27.

Ils critiquent pour exister !

On peut trouver que ce compromis est incomplet, déséquilibré, qu’il comporte des zones d’ombre, que les chefs d’État et de gouvernement n’avaient, en arrivant à Bruxelles, qu’une idée en tête : défendre leurs intérêts nationaux ; que l’utilisation des fonds sera soumise à des contrôles abusifs, que les rabais obtenus par certains pays, dits « frugaux », pour obtenir leur accord, sont immoraux, que l’État de droit n’a pas été suffisamment pris en compte, que le couple franco-allemand n’aurait pas dû accepter de passer sous les doubles fourches caudines des pays « frugaux » et des pays du groupe de Visegrád, que le budget 2021-2027 a été raboté, que la recherche et les programmes Erasmus subissent une baisse notable, que la discussion sur les ressources propres a été remise à plus tard.

Tout cela est vrai, mais négocier n’est pas décider, seul, dans son coin. Négocier, c’est construire un accord à plusieurs.

La cover du Monde du 22 juillet 2020

Comme l’a écrit sur twitter, mon ami Jean-Marie Guéhenno, ancien président du Conseil d’administration de l’Institut des hautes études de défense nationale, ancien Secrétaire général adjoint des Nations Unies : « Ne jamais sous-estimer le rôle de la bêtise et des passions dans les affaires humaines, et notamment les relations internationales. “L’intérêt national” brandi par les diplomates n’est souvent que le masque des préjugés et illusions du moment. »

Certes, les peuples n’ont pas leur mot à dire. C’est un problème. Certes le Parlement européen ne peut dire que oui ou non. Certes, ce compromis, qui se veut historique, laisse une nouvelle fois de côté, tous les problèmes qui empêchent l’Union européenne, et la zone euro, d’être la puissance dont le monde a besoin, pour stabiliser les relations internationales.

« L’art du compromis, c’est savoir diviser un gâteau de manière que chacun soit persuadé d’avoir obtenu le plus gros morceau », disait, en son temps, l’ancien Chancelier allemand Ludwig Erhard. Il faut lire la presse internationale pour se faire une petite idée du caractère historique de l’accord, du soulagement ressenti, du sentiment de victoire dans certains pays. La renaissance du couple franco allemand, l’efficacité de l’entente entre les trois femmes qui occupent les postes clés, est saluée. Dans une période de grand désordre international, une Europe unie, capable de s’entendre sur un plan de relance de cette importance, est un message envoyé aux autres puissances confrontées à des problèmes aussi importants. L’Europe, une Europe moins naïve, est de retour. Quel chemin parcouru depuis les dernières élections européennes !

Demain, j’analyserai le compromis dans le même esprit, un esprit critique, mais constructif.

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