Après la plus longue période sans guerre que l’Europe ait connu, les peuples qui la composent  ne peuvent imaginer qu’il puisse en être autrement. Une guerre, une grande guerre est devenue impensable. L’Union européenne, malgré tous ses défauts, garantit une bonne entente entre ses membres. Mais, autour, aux confins de l’Europe, les périls n’en finissent pas de monter. La lutte entre chiites et sunnites est sans pitié. Israël, au milieu du monde arabe, vit dans la psychose permanente d’un conflit avec l’Iran. Ce qui se passe en Syrie pourrait à tout moment dégénérer. A l’est, la Russie réarme comme aux heures les plus inquiétantes de l’Union soviétique. La Chine, longtemps en retard, a aujourd’hui le deuxième budget militaire du monde et il double tous les cinq ans. Dans le même temps, l’Europe, endettée jusqu’au cou, baisse la garde. Elle se révèle incapable de préserver un effort de défense à la hauteur des enjeux stratégiques du XXIe siècle. Les budgets militaires servent, plus ou moins, de variable d’ajustement. Ils baissent chaque année, même dans les pays qui s’étaient dotés d’un outil militaire complet et performant comme la Grande-Bretagne et la France. Cette dernière parvient, tant bien que mal à sanctuariser son budget. Les autres pays taillent dans les dépenses et s’en remettent aux Américains pour assurer leur sécurité.

Le Rafale

Résultat : En Libye, qui a servi d’exercice grandeur nature, l’Europe aurait été incapable, sans l’aide des Etats-Unis, de neutraliser la défense antiaérienne, de fournir le renseignement satellite nécessaire et de ravitailler en vol ses aéronefs. Le retour d’expérience a été inquiétant. L’Europe seule n’est plus en mesure de peser sur les événements et, ce qui est encore plus grave, ne serait pas en mesure de se défendre si, d’aventure, le monde s’embrasait à nouveau. La politique de réduction massive des dettes, et une certaine forme d’angélisme, président, et présideront longtemps encore, aux décisions prises en commun par les chefs d’Etat et de gouvernement concernés. La guerre, une guerre qui touche à ses intérêts vitaux, ne fait plus partie des préoccupations stratégiques de l’Europe, nonobstant les discours officiels qui s’engagent à assurer la suffisance. Pourtant, les risques et menaces sont réels et connus. Il y a notamment, mais pas seulement, les menaces sur les voies énergétiques et maritimes, régulièrement employées comme moyens de pression diplomatiques.

L’idée à la mode, c’est le smart defence, (« défense intelligente »), qui à partager certaines capacités militaires très coûteuses, de manière à compenser la baisse des dépenses militaires et à conserver les moyens de remplir les objectifs. Aux sommets de l’OTAN, les alliés se sont engagés à coordonner leurs investissements militaires dans ce but?  Cette politique de spécialisation est peut être intelligente mais il est évident qu’elle accroit la vulnérabilité de chaque pays concerné qui ne disposera plus de la panoplie des moyens pour se défendre et verra donc sa souveraineté se restreindre. L’acquisition de matériels communs, le partage de capacités et la spécialisation des pays posera inévitablement des problèmes. Quid, en cas de désaccord entre les alliés sur une intervention militaire ? Les Américains ont prévenu. Ils redéploient leurs moyens militaires en Asie et dans le Pacifique où les tensions se multiplient autour de l’appropriation des eaux territoriales et des zones économiques exclusives. Robert Gates , l’ancien secrétaire à la défense, l’avait dit aux Européens au mois de juin, lors de son départ: « La dure réalité est qu’il y aura une diminution de l’appétit et de la patience du Congrès des Etats-Unis pour dépenser des fonds de plus en plus précieux pour le compte de nations qui ne sont apparemment pas disposées à consacrer les ressources nécessaires, ou à faire les changements indispensables pour être des partenaires sérieuses et solides pour leur propre défense. » Son successeur, Léon Panetta, a fait adopter au début de l’année un document dénommé « Orientations stratégiques de défense » dans lequel apparaît clairement que la nouvelle orientation stratégique des Etats-Unis se situe en Asie. En clair, à l’avenir, les Etats-Unis ne feront pas plus, en Europe, que ce qu’ils ont fait en Libye. Sur ce sujet, les discours de Mitt Romney sont en totale opposition avec ceux d’Obama. C’est un « faucon » qui prétend, s’il est élu, remettre à leur place la Chine, la Russie, l’Iran et les autres !  Il se situe dans la ligne la plus néoconservatrice et la plus ultra-nationaliste du parti républicain. Mitt Romney a promis d’augmenter le budget de la défense des Etats-Unis et dénonce la tendance du président Obama au compromis au lieu de faire prévaloir en toutes circonstances la prépondérance des Etats-Unis. Il n’hésite pas à qualifier la Russie « d’ennemi géopolitique numéro un »,  accuse la Chine de  « manipuler sa monnaie » et prévient qu’il soutiendra une éventuelle offensive israélienne.   Cette posture rappelle celle de W. Bush au lendemain des attentats de 2001.

Les Européens  sont prévenus et placés devant leurs responsabilités. S’ils continuent à se disperser, à multiplier les programmes concurrents, l’Europe cessera de peser en matière stratégique. Il y a des solutions, notamment autour de l’Agence européenne de défense, mais il faut une volonté politique actuellement insuffisante. Un livre blanc européen de défense et de sécurité serait sans doute nécessaire sans toutefois se faire trop d’illusions. Le livre blanc de 2008 avait totalement oublié la montée en puissance d’Aqmi dans le Sahel et de possibles révolutions arabes.

L’Europe a les moyens technologiques, militaires et financiers de se défendre et d’occuper une position stratégique  sur la scène internationale ; encore faut-il que les dirigeants politiques européens en aient la volonté politique. Ce n’est pas encore le cas. On est plutôt dans la phase de baisse des budgets et des capacités, avec le risque de ne pas pouvoir rattraper le retard si le besoin se faisait sentir et d’avoir perdu la compétence si longue et si coûteuse à acquérir.   Certes, la France maintient, mais pour combien de temps, une dissuasion nucléaire indépendante et un outil militaire de qualité. Pour combien de temps ?

Tout le monde sait ce qui marche et ce qui ne marche pas dans la politique européenne de sécurité et défense commune (PSDC). Si l’Europe veut être stratégiquement autonome et conserver une capacité d’influence sur les affaires du monde, elle doit se doter d’une « défense européenne ». Seulement voilà, les Anglais n’en veulent à aucun prix. Le traité de Lisbonne contient pourtant toutes les dispositions dans ce domaine mais il est délibérément ignoré. Pour une majorité de pays, l’OTAN est la seule réponse militaire à la gestion des crises, alors que les Européens, s’ils le voulaient, seraient capables d’assumer leurs responsabilités quand leurs intérêts  sont en jeu. C’est d’autant plus important que l’enjeu n’est pas seulement stratégique, il est aussi industriel, donc économique. Le renforcement des capacités européennes est vital. Si l’on veut réduire intelligemment des budgets de défense, la coopération, la mutualisation et le partage capacitaire (pooling and sharing) sont la seule solution avec la coopération structurée permanente que prévoit le traité de Lisbonne. Encore faut-il le vouloir !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*

Abonnez-vous
juillet 2017
L M M J V S D
« Juin    
 12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930
31  
Archives