Ecrire pour que tout ne soit pas vain. Ecrire pour témoigner, pour vivre, même si les mots sont solitaires. C’est ce que vient de faire l’adjudant-chef, Jacques Antoine, dans une lettre à Véronique Deviguierie, « auteur » des photos publiées par Paris Match à la suite de l’embuscade qui a coûté la vie à des soldats français.
Si cette lettre ne lui apprend pas quelque chose pour la vie, je lui conseille de lire une nouvelle de Stephan Zweig : « Lettre d’une inconnue », qui est une leçon de vie, sans doute l’œuvre la plus déchirante de ce grand écrivain. A défaut, je lui conseille : « Résurrection », une œuvre peu connue de Léon Tolstoï.
Dans ces deux ouvrages, l’auteur de la faute, innocent, inconscient, grisé par la vie et ses certitudes, prend conscience, tardivement, des conséquences de son acte.
Voici la lettre de l’adjudant-chef Jacques Antoine, qui, je l’espère, ne s’adressera pas qu’à Véronique Deviguierie, mais à tous ceux qui agissent, sans prendre le temps de réflechir, au nom de « la dictature de l’info » :

Madame ou mademoiselle,
Je suis un enfant du 8 et c’est à ce titre que je vous écris. Entendez 8, comme 8ième RPIMa, sigle que vous connaissez depuis peu. Et enfant, car j’y ai fait toute ma carrière de parachutiste.
Un régiment de parachutistes vu de l’extérieur c’est un monde qui vit derrière des murs, c’est un microcosme opaque, une société hiérarchisée: « Oui chef ! Non chef! » C’est aussi un monstre froid qui broie les personnalités et transforme l’humain en machine. Les gradés ne font rien, les soldats balaient les couloirs et tout le monde est payé par la république.
C’est ce que beaucoup se plaisent à dire pendant que les autres se satisfont à le croire. Les français ne connaissent pas leur armée, on le sait.
En vérité ce régiment, c’est une communauté d’hommes et de femmes (depuis peu chez nous) qui réagissent aux mêmes valeurs, aux mêmes codes et chez laquelle on va trouver de la solidarité, de la fraternité, de l’amitié. C’est un petit univers où tout le monde se parle, se reconnaît. Un endroit où il est interdit de laisser quelqu’un en arrière. Un endroit où les relations sont franches, où les chefs disent « Suivez-moi ! Et pas « En avant ! »
C’est aussi un endroit où il faut se fatiguer, très souvent se dépasser, aimer et souffrir et toujours tenter d’approcher l’excellence. On y rit parce qu’il y a de l’humour, on y pleure aussi car les fautes et les échecs s’ils peuvent être parfois pardonnés sont toujours sanctionnés. Les médiocres sont écartés et le manque d’enthousiasme est condamné. On se dit les choses sans détours et la camaraderie fait le reste. Nos familles sont impliquées dans notre vie de parachutiste et vivent au rythme de nos joies et de nos peines.
Nous saluons les trois couleurs, nous nous redressons pour la Marseillaise, respectons une foule de valeurs qui ailleurs sont devenues des « gros mots ». Nous aimons notre chef et notre chef nous le rend bien . Notre prière. « Mon Dieu donnez moi ce qui vous reste» «Donnez-moi ce que les autres ne veulent pas ».
Je viens d’écrire ceci pour vous apprendre ce qu’est un régiment de parachutistes.
On sait vivre dans des situations extrêmes, on sait aller à la guerre et l’on sait aussi y mourir. Cela vous le savez.
On a perdu 8 garçons du régiment et toute la presse en a parlé, des jours durant.
Naïvement, car parfois nous le sommes, nous avons cru que cette presse allait un peu s’intéresser à nous pour nous. S’intéresser à ces jeunes hommes qui se sont battus sans faiblir, à ce chef qui a sauvé les 22 qui restaient, le premier moment de surprise passé, alors que la section a toujours été à deux doigts d’être submergée, plusieurs heures durant.
Non, l’héroïsme ne doit pas payer car la presse s’est intéressée à tout autre chose, je ne détaille pas ce n’est pas mon propos.
En final arrive le reportage et vos photos qui font couler de l’encre et beaucoup parler.
Quel est mon point du vue et par là celui de bien d’autres alors que de ci, de là on vous reproche en bloc votre travail.
Quelqu’un de chez vous a voulu d’ailleurs désamorcer tous ces « grincements » en disant que Match n’était pas là pour faire la propagande de l’Armée Française?
Ce qui correspond à ce que dit l’Histoire contemporaine puisque la presse de l’hexagone a très rarement soutenu l’armée française, elle avait plutôt des faiblesses pour ceux d’en face. Preuve que cela n’a guère changé d’ailleurs.
Alors ce reportage sur « La parade des talibans ». Vous avez pris des risques en allant chez eux. Eux qui font passer les femmes après les chèvres !
Ils ont accepté c’est dire qu’ils avaient sacrément besoin de se confier !
Vous avez pris des photos. (Elémentaire pour une photographe !) et vous êtes revenue vivante. On est content, il est vrai que vous avez une bonne tête.
Le reportage ne nous gêne pas tous, bien que s’il n’avait pas été fait, il ne nous aurait pas manqué.
Les photos des talibans portant les équipements de nos gars tués nous choquent à divers degré mais c’est du matériel militaire et il ne permet pas de dire qu’il appartenait à tel ou tel. Cela reste en quelque sorte anonyme.
Mais la montre ???
La montre c’est un objet personnel ! Ce n’est pas du matériel militaire ! Une seule personne l’a reconnue du fond de la Basse-Normandie et s’est effondrée pour la seconde fois en quinze jours, la mère du garçon. C’est de l’info avez-vous répondu à une interview ! Je sais lire et écrire, vous avez un niveau d’étude supérieur au mien alors en 10 lignes vous seriez certainement capable de me convaincre que cette photo de montre c’est de l’info ? On ne voit même pas la marque pour de l’info !
De l’info qui n’a touchée violemment qu’une personne en France, la mère. Touchée et coulée puisqu’elle l’a bien mouillée cette page 46! C’est vrai dans des statistiques une personne en larmes sur plusieurs milliers de lecteurs c’est négligeable en regard des exemplaires vendus.
Au nom de l’info, il y a quelque chose de glacial dans tout cela.
Nous ne sommes pas spécialement émotifs dans ce métier mais il arrive tout de même parfois que l’on réfléchisse avec le cœur.
Je ne vais pas vous insulter, je ne vais pas vous condamner, je veux simplement vous faire découvrir quelque chose.
Avec la main droite positionnez vos doigts de chaque coté de votre larynx et serrez à peine. Après 2 ou 3 secondes si vous sentez comme de petits battements c’est que vous avez un cœur.
Alors servez vous en un peu dans votre travail de grâce! Le fric ça se dévalue, pas les valeurs du cœur. Agréez mes salutations de provincial (parce que j’ai été bien élevé)

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