Il y a des années particulières et des jours qui ne sont pas comme les autres.

Le 4 janvier 1960, il y a 60 ans, Albert Camus perdait la vie, au volant de sa Facel Vega, en percutant un platane peu après avoir quitté sa maison de Lourmarin. Il n’avait que 47 ans. Il était né le 7 novembre 1913 à Mondovi dans le département de Constantine. Sa mère était servante. Son père, mort dans la Marne, peu après sa naissance, au début de la Première guerre mondiale, était ouvrier agricole.

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. »

Albert Camus

Tous les collégiens, les lycéens, connaissent la première phrase de « L’Étranger », son roman le plus connu, traduit en soixante-huit langues, une des plus célèbres phrases de la littérature française contemporaine.

Pourquoi cet écrivain, ce philosophe, a autant marqué son époque, la deuxième partie du vingtième siècle, et occupe encore une telle importance au début de ce siècle qui, il faut le dire, nous tape un peu sur la tête ?

Pourquoi lui, plutôt que Roger Martin du Gard, Jules Romains ou quelques autres, qui ne sont plus lus ?

Albert Camus, qui avait préfacé « Jean Barois, Les Thibault ou ses Œuvres complètes », dans la collection de la Pléiade, disait, en 1955, que Roger Martin du Gard était « un perpétuel contemporain ». L’auteur de Jean Barois, avait remis son livre, écrit entre avril 1910 et mai 1913, à son ancien condisciple du Lycée Condorcet, Gaston Gallimard, qui le fit lire à ses associés, Jean Schlumberger et André Gide. Leurs avis furent élogieux : « Se peut-il que, du premier coup, on donne une œuvre aussi sage, aussi mûre, aussi intelligemment éclairée… ? Je reste là devant sans critique et j’approuve sans restriction. »

Le livre parut en décembre 1913, en un seul volume de cinq cents pages. Roger Martin du Gard reçut des témoignages chaleureux d’André Suarès, Charles Péguy et d’Alain. Épuisé dès le début de l’année 1914, Jean Barois fut un succès de librairie. Il n’y eut pas moins de cinq réimpressions entre novembre 1913 et juin 1914.

J’avais vingt ans, en 1956, quand mon père me conseilla la lecture de Jean Barois. C’est peu dire que cette lecture fut un choc. C’est un livre dont on ne sort pas indemne. Certains passages vous poursuivent toute votre vie.

Jean Barois” est un des plus beaux romans français du XXème siècle. C’est le roman de la conscience humaine, une critique sévère d’un certain modernisme et une analyse des conflits de la foi et de la raison. Sur le thème du conflit entre la foi et la libre-pensée, Roger Martin du Gard ne cherche pas à démontrer. Il n’émet aucun jugement, il ne condamne pas, il n’absout pas : il décrit avec une grande volonté d’objectivité l’évolution de la religion contemporaine avec le modernisme qui semble en saper les fondements.

Pourquoi lui, plutôt que Jules Romains ?

Jules Romains

« Les Hommes de bonne volonté » fut un des principaux événements littéraires de l’entre-deux-guerres, une histoire qui passionna de très nombreux lecteurs. Jules Romains avait voulu, dès le début de sa carrière littéraire, écrire un grand roman unanimiste qui se déroule à Paris. Pour raconter cette histoire, il considéra, très tôt, que vingt-cinq années et une série d’événements nationaux et internationaux, seraient un bon environnement pour servir de cadre à son œuvre. Ce n’est pas par hasard que l’histoire commence en 1908. L’atmosphère qui régnait et un certain nombre d’événements dans l’espace européen, précisément au cours de la première moitié du mois d’octobre, furent annonciateurs de l’explosion de violence qui se préparait. En ce début d’automne, la déclaration d’indépendance de la Bulgarie à l’égard de l’Autriche-Hongrie plaça les Balkans au centre des événements qui constituaient une menace pour la paix.

J’ai souvent entendu mon père, qui était né en 1908, dire que Jallez et Jerphanion, les deux principaux personnages des « Hommes de bonne volonté », faisaient partie de sa famille, tant ils étaient présents dans ses pensées.

Jules Romains parle de la condition humaine avec son style, différent de celui de Zola dans les Rougon-Macquart ou de Roger Martin du Gard dans « Les Thibault ». Il n’y a pas non plus dans « Les Hommes de bonne volonté » l’ambition que pouvait avoir Balzac en son temps. Jules Romains restitue magistralement le souffle d’une époque et son retentissement sur l’état d’esprit de chacun.

Alors, pourquoi Camus, qui fut souvent critiqué, plutôt que Roger Martin du Gard, Jules Romains ou quelques autres, qui ne sont plus lus ?

Albert Camus n’était pas seulement un écrivain, prix Nobel de littérature en 1957, c’était aussi un journaliste, un dramaturge, un essayiste.

« Albert Camus, l’icône de la révolte » (1), un excellent documentaire de Fabrice Gardel et Mathieu Weschler, co-produit par Public Sénat et Plaj productions, diffusé à plusieurs reprises ces jours derniers, apporte en partie une réponse à cette question. La personnalité complexe d’Albert Camus apparaît, sous un jour nouveau, dans les interventions de Catherine Camus, d’Abd Al Malik, de Raphael Enthoven et de quelques autres spécialistes de Camus. Son honnêteté intellectuelle, son courage, son goût de la liberté, sa haine du mensonge, son sens de la mesure, explique la référence qu’il constitue dans la période que nous vivons.

Quand Roger Martin du Gard avait reçu le prix Nobel de littérature en 1937, les journalistes se précipitèrent pour recueillir ses impressions. « Je n’ai rien à vous dire. Tout ce que j’avais à dire est dans mes livres. »

Roger Martin du Gard

Albert Camus éprouve, lui, le besoin de s’expliquer, de commenter son œuvre.

« J’ai résumé L’Étranger, il y a très longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : « Dans notre société, tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort. » Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. Et c’est pourquoi des lecteurs ont été tentés de le considérer comme une épave. On aura cependant une idée plus exacte du personnage, plus conforme en tout cas aux intentions de son auteur, si l’on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple : il refuse de mentir. Mentir, ce n’est pas seulement dire ce qui n’est pas. C’est aussi, c’est surtout dire plus que ce qui est et, en ce qui concerne le cœur humain, dire plus qu’on ne sent. C’est ce que nous faisons tous, tous les jours, pour simplifier la vie. Meursault, contrairement aux apparences, ne veut pas simplifier la vie. Il dit ce qu’il est, il refuse de masquer ses sentiments et aussitôt la société se sent menacée. On lui demande par exemple de dire qu’il regrette son crime, selon la formule consacrée. Il répond qu’il éprouve à cet égard plus d’ennui que de regret véritable. Et cette nuance le condamne. Meursault pour moi n’est donc pas une épave, mais un homme pauvre et nu, amoureux du soleil qui ne laisse pas d’ombres. Loin qu’il soit privé de toute sensibilité, une passion profonde, parce que tenace, l’anime, la passion de l’absolu et de la vérité. Il s’agit d’une vérité encore négative, la vérité d’être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi ne sera jamais possible. On ne se tromperait donc pas beaucoup en lisant dans L’Étranger l’histoire d’un homme qui, sans aucune attitude héroïque, accepte de mourir pour la vérité. Il m’est arrivé de dire aussi, et toujours paradoxalement, que j’avais essayé de figurer dans mon personnage le seul christ que nous méritions. On comprendra après mes explications, que je l’aie dit sans aucune intention de blasphème et seulement avec l’affection un peu ironique qu’un artiste a le droit d’éprouver à l’égard des personnages de sa création. »

Albert Camus n’était pas seulement Meursault, dans « L’Étranger », Jacques Cormery, dans “Le premier homme. C’était aussi un journaliste de combat ! Gallimard en 2002 a publié « Camus à Combat ». Dans ce blog, j’écrivais, en 2006, à propos de cet ouvrage, que les colères et l’espérance de Camus, exprimés au jour le jour, dans une période où la France était à reconstruire, étaient prophétiques. J’avais reproduit une partie de l’éditorial de Camus dans le journal Combat du 5 avril 1945. L’écrivain répond à un professeur qui lui a écrit : « Je suis professeur et j’ai faim… »

Camus-aux-Puces-à-Saint-Ouen-en-1953-photo-KOESTLER-ARTE

«Comment défendre encore ce monde insensé où un agrégé gagne dix fois moins d’argent que le barman le plus déshérité et où l’intelligence, ni le travail qualifié ne reçoivent le prix qui leur est dû ? On nous dit qu’il faut patienter et donner confiance au capital. Mais c’est ici le professeur qui doit patienter, et non le ministre, ce qui ôte du sérieux au raisonnement, et dans le restaurant de province où tous les jours le professeur a faim, l’absurde inégalité des revenus met des côtelettes sur une table et des légumes à l’eau sur l’autre……
Baudelaire prétendait qu’on avait oublié deux droits dans la déclaration des droits de l’homme : celui de se contredire et celui de s’en aller. Mais si certains de nos ministres abusent du premier, leur discrétion dans l’emploi du second a de quoi laisser rêveur. M Ramadier ne s’en ira pas, le collectage ne sera pas remanié, l’inertie fera valoir sa force et le professeur aura encore faim. Nous ne nous lasserons pas de donner l’alerte et de dire qu’il n’y a pas de petits problèmes. La France sera demain ce que seront ses ouvriers et ses professeurs. S’ils ont faim, nous devrons avoir honte. Mais s’ils reçoivent le pain et la justice qu’ils demandent, nous pourrons avoir une conscience libre. M. Pleven nous excusera de penser que cette liberté-là passe avant celle des capitaux. » 
»

Il faut évidemment replacer la pensée de Camus dans le contexte du mois d’avril 1945, celui des privations, de la résistance, de l’épuration et de la fascination de nombreux intellectuels pour le régime soviétique.

Le site Albert Camus

“Mal nommer les choses, c’est jouer au malheur du monde”, disait-il. Il est souvent cité, bien rarement entendu, écouté, en ces temps troublés de montée aux extrêmes de la violence verbale et physique.

De Roger Quilliot, ancien ministre de l’Urbanisme et du Logement (1981 – 1983), il a bien peu été fait référence ces jours-ci. Je le regrette. Décédé en 1998, Roger Quilliot était le principal spécialiste de l’œuvre d’Albert Camus, dont il fut, un temps, le secrétaire particulier et, à ce titre, avait préparé l’édition dans la collection de La Pléiade.

Je recommande à ceux qui s’intéressent à Albert Camus, le site suivant, riche en références.

http://frachet-albert-camus.blogspot.com/2014/03/albert-camus-roger-quilliot-1.html

Pourquoi Albert Camus ? Parce qu’il parlait à tous, humaniste intransigeant, combattant de toutes les formes de totalitarisme et d’oppression de l’individu. Camus, était un homme engagé, un « homme de la liberté », qui refusait de choisir entre la liberté et la justice, un penseur qui prenait à bras-le-corps le réel. Il nous manque au moment où les peuples se révoltent.

La liberté est pour moi le droit de ne pas mentir. C’est la définition la plus essentielle que je connaisse à ce mot“. Albert Camus

(1) Le film peut encore être regardé le 18 janvier à 19h30 et le 19 janvier à 13h30 sur LCP

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