J’emprunte à JeanDominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, cette excellente formule qui résume si bien, en peu de mots, l’inimaginable histoire du Brexit dont il est impossible, chaque jour, de prévoir l’évolution.

Dans un article, en date du 1er février 2019, je recommandais, pour tenter de comprendre le comportement des dirigeants politiques du Royaume Uni, la lecture de « Saint Germain ou la Négociation », l’excellent roman de Francis Walder qui, en 1958, avait reçu le Prix Goncourt.

La Une du Monde du 19 octobre 2019

Dans cet article, je rappelais que « négocier n’est pas seulement un métier : c’est un art. Le négociateur, presque toujours dans l’ambiguïté, s’accommode de la vérité, joue avec le mensonge, quand ce n’est pas du double jeu. Joueur, il doit être capable de tout remettre en cause pour pousser son partenaire à la faute. Le négociateur doit être patient, avoir beaucoup de sang-froid, et, même s’il n’a d’autorité que celle qu’il se donne, être capable d’en user et en abuser. Comme aux échecs, la partie n’est jamais jouée d’avance. Le négociateur observe son interlocuteur. Il doit gagner sa confiance, construire une sympathie sans jamais le sous-estimer. Il est sans doute aussi redoutable que lui. Il doit, comme Winston Churchill, être capable de mobiliser les mots pour gagner une bataille. »

En 2016, David Cameron avait pris le risque insensé de proposer aux Britanniques de décider, par voie de référendum, s’ils voulaient rester ou sortir de l’Union Européenne, sans expliquer sérieusement les conséquences en cas de Brexit. Après avoir obtenu des concessions exorbitantes, M. Cameron avait fait campagne pour le maintien du Royaume Uni dans l’Union européenne en disant tout le mal qu’il pensait de cette Europe. La perfidie, mot souvent employé dès que les relations se tendent entre nos deux pays, avait pris tout son sens. Nous avons eu ensuite les maladresses et les larmes de Thérésa May qui a échoué sur la façon d’éviter le retour d’une frontière physique entre les deux Irlande. Nous avons maintenant le « pittoresque » Boris Johnson, pour employer le qualificatif choisi par Emmanuel Macron, quand il parle du Premier ministre du Royaume Uni. « Pittoresque », sans doute, mais aussi menaçant et insultant, quand il ose comparer les pratiques de la Commission européenne au nazisme. « Pittoresque », en effet, quand il fait l’éloge de l’Europe, dont il attend des concessions.

Les 27, qui ont des intérêts parfois divergents, ont calmement tenu bon. Aucune erreur n’a été commise. Michel Barnier, l’excellent négociateur de l’Union, a soigneusement et rigoureusement appliqué les traités, l’UE a été solidaire de l’Irlande et il a été périodiquement rappelé que c’est le Royaume-Uni, et non le contraire, qui a décidé d’activer l’article 50 pour quitter l’Union européenne.

Neuf jours avant la date fixée pour le départ du Royaume-Uni de l’UE, les députés de la Chambre des Communes ont enfin voté le texte qui traduit dans la loi britannique l’accord de retrait de l’UE. Boris Johnson n’est cependant pas au bout de ses peines, car le Parlement a rejeté par 322 voix contre 308 le calendrier qui permettait à Boris Johnson de tenir sa promesse de sortie de l’UE au 31 octobre.

L’Union européenne a finalement assoupli sa position, notamment sur l’Irlande du Nord. L’Histoire dira si elle a bien fait. Certes, la « déclaration politique » qui l’accompagne est peu contraignante. Pendant la période de transition, un traité de libre-échange « ambitieux », c’est-à-dire « sans tarifs et sans quotas », sera négocié. Les Britanniques s’engagent à ne pas se livrer à une concurrence déloyale, en respectant les droits sociaux, les normes environnementales, les règles sur les aides d’État aux entreprises ou la fiscalité, afin d’éviter l’émergence d’un pays dérégulé sur le modèle de Singapour.

Le 22 octobre, Boris Johnson a menacé de retirer son projet de loi et de demander des élections anticipées si les parlementaires refusaient la feuille de route qu’il proposait. Vexé, après le vote sur le calendrier, Boris Johnson a annoncé la suspension du projet de loi tout en se disant toujours déterminé à sortir de l’UE le 31 octobre « avec cet accord », Il attend la réaction des Européens qui sera sans doute favorable à un report technique de courte durée.

L’affaire ne sera pas terminée pour autant. Une quantité d’amendements va être déposée. Sur le maintien dans une union douanière avec l’UE qui empêcherait le Royaume-Uni de négocier librement de nouveaux accords commerciaux. Sur la tenue d’un nouveau référendum « de confirmation » de l’accord de sortie, susceptible d’annuler purement et simplement le Brexit.

Boris Johnson a prévenu qu’il n’hésiterait pas à retirer son texte, à provoquer des élections et à faire campagne sous le slogan « Let’s get Brexit done ».

Michel Barnier a rappelé hier que Parlement européen aura le dernier mot après que le Parlement britannique aura, dans les formes qui conviennent, ratifié l’accord négocié. Un « retrait ordonné », qui, sur le principe, satisfait les deux parties.

Est-ce que pour autant, le Royaume-Uni aura recouvré sa souveraineté, comme il le souhaite ?

L’Ecosse n’a qu’une idée en tête, adhérer à l’UE. Il est probable qu’à l’issue d’une négociation qui va durer des années, le Royaume-Uni fera, par nécessité, son retour dans l’UE sous une autre forme. Par nécessité, car la nécessité économique l’imposera. La Norvège avait conseillé au Royaume-Uni de rester dans l’UE eu égard au fait que, chaque mois, les Norvégiens appliquent la plupart des décisions européennes bien qu’ils ne les aient pas votées, parce que c’est leur intérêt.

JeanDominique Giuliani  a raison, « Les Britanniques ont un pied dedans et un pied dehors et ils veulent l’inverse: un pied dehors et un pied dedans ! »

Le Royaume-Uni ne pourra se passer de la sécurité nucléaire, des satellites Galileo de géolocalisation, du mandat d’arrêt européen, de la RGPD encadrant les données personnelles en ligne, des normes bancaires ou comptables, mais passivement, car seuls les 27 auront le pouvoir de modifier ces règles. Un accord bilatéral avec les Américains sera beaucoup plus contraignant que l’UE. Il imposera, par exemple, le bœuf aux hormones, interdit dans l’UE.

Les Britanniques découvriront vite qu’il en est de la souveraineté comme de la faim. La fable du chien et du loup trouvera assez vite à s’appliquer. J’ai la conviction profonde que la souveraineté sera européenne ou ne sera pas.

 « Quelle histoire, mais quelle histoire! », confiait récemment un fonctionnaire de la Commission européenne.

Comme le dit Tony Blair : « Il est à peu près impossible à un citoyen lambda qui a un travail de suivre les derniers développements du Brexit »

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