« Tamerlan fit dans Ispahan une entrée triomphale, puis alla camper au dehors. Tout semblait se passer pacifiquement lorsque pendant la nuit la populace massacra les officiers timourides chargés de lever l’impôt, ainsi que les soldats transoxianais isolés qu’elle put saisir. Tamerlan, furieux, ordonna le massacre collectif de la population. Chaque division de l’armée dut présenter au « tableau » un nombre de têtes fixé. Le Zafer namê, apologie officielle de Tamerlan parle de 70 000 têtes « qui furent mises en tas hors des murailles d’Ispahan et dont ensuite on fit des tours en divers endroits de la ville ». Les scènes d’horreur décrites à ce sujet par ‘Arabchâh sont pires que celles que rapportent les historiens de Gengis-khan à propos des massacres de Balkh, de Hérât et de Ghazna en 1221, car les premiers Mongols étaient de simples sauvages, tandis que Tamerlan est un Turc cultivé, grand amateur de littérature persane, qui détruit la fleur de la civilisation iranienne, un musulman dévot qui saccage toutes les capitales du monde musulman. »L'empire des steppes

C’est en ces termes, que René Grousset raconte, dans son remarquable ouvrage « L’Empire des steppes » (Edition Payot –avril 1985 – ISBN 2-228-27251-5), l’entrée de Tamerlan dans la ville d’Ispahan.

Dans la préface de ce livre, René Grousset explique que Attila, Gengis-khan, Tamerlan, les « grands barbares, surgissent en pleine histoire civilisée et, brusquement, en quelques années, font du monde romain, du monde iranien ou du monde chinois, un monceau de ruines. Leur arrivée, leurs mobiles, leur disparition semblent inexplicables, si bien que l’histoire positive n’est pas loin de faire sien le jugement des anciens auteurs qui voyaient en eux les fléaux de Dieu, envoyés pour le châtiment des vieilles civilisations ».

2014 – Sous différentes formes, les barbares sont de retour. Ils s’organisent. Pour cela, ils ont besoin d’argent, de beaucoup d’argent. « La gestion d’un califat n’est pas donnée », constatait récemment un fonctionnaire américain. L’EI doit armer et nourrir ses mercenaires, verser des soldes, aider les familles des combattants tués, et administrer les territoires occupés. Depuis le mois de juin, l’Etat islamique s’est emparé de territoires, entre l’Irak et la Syrie, aussi vastes que le Royaume-Uni. Comment se financent-ils ?

Ispahan-La Mosquée du Sheikh Lotfollah

Ispahan-La Mosquée du Sheikh Lotfollah

Indirectement, de riches donateurs, originaires des pays du Golfe, soutiennent les nombreux groupes armés groupes, qui opèrent dans la région, El surtout, mais aussi le front al-Nosra, Liwa al-Tawhid, Ahrar al-Sham et Jaish al-Isla et d’autres sans doute. Ces bandes de mercenaires, ces barbares, se livrent aussi, dans la grande tradition, à des pillages et à des collectes de fonds comme le font les organisations mafieuses. Les banques, les réserves de matériels militaires, les trésors archéologiques, sont les prises privilégiées. Se comportant comme un Etat, ces bandes lèvent l’impôt et taxent les entreprises. Le pétrole est évidemment leur principale source de revenus. Ceux qui encadrent ces mercenaires extraient du brut, le raffinent et l’exportent à bas prix, avec l’aide de traders peu regardants, vers l’Iran et la Turquie. Ce trafic, ce marché noir, porterait, selon les experts, sur près de 40 000 barils par jour,

Ce n’est pas tout ! Les prises d’otages, les demandes de rançons, les trafics de femmes et d’enfants, avec l’aide de marchands d’esclaves peu scrupuleux, n’ont rien à envier aux pratiques des hommes de Tamerlan.

L’assassinat d’Hervé Gourdel était de toute évidence planifié pour que la France ait peur. Les barbares ont atteint leur but. « Jund Al-Khalifa », (l’Armée du califat en français), qui a kidnappé, puis exécuté notre compatriote, est un groupe qui a quitté Aqmi pour faire allégeance au califat de l’Etat islamique. Il a probablement été payé pour cette épouvantable mission. L’Etat islamique s’étend, se régionalise, se décentralise pour recruter plus efficacement que ne le faisait Al-Qaida. Il est présent partout, en Europe, comme au Yémen, au Liban, en Algérie ou au Maroc.

Que faire face à ce fléau ? Est-ce une guerre sans fin, un problème sans solution ? La suppression de Ben Laden n’a pas mis fin au risque terroriste. Les réseaux de barbares s’élargissent, s’étendent au nord de l’Irak, en Syrie, en Libye, au Maghreb, dans le Sahel et l’Afrique subsaharienne. Le plus inquiétant, par sa radicalité, son organisation et la violence de ses actions, est aujourd’hui l’Etat islamique, qui ringardise la nébuleuse Al Qaida et son extension Al Qaida au Maghreb ­islamique. Que faire ? Se contenter de bombarder des installations et concentrations de mercenaires en Irak et en Syrie, ne pourra, tout au plus, qu’affaiblir El. Sans ­forces au sol, qu’il n’est pas question, pour le moment, d’engager, il n’est pas possible de mettre cette puissante organisation terroriste hors d’état de nuire. Dans ce type de conflit, il n’y a ni solution militaire, ni solution ­politique. Le combat sera donc long, très long.

Ne cédons cependant pas au pessimisme. A la fin de la préface de son livre, René Grousset écrivait ceci : « La flèche de l’archer à cheval qui surgit, tire et se dérobe, a été pour l’antiquité et le moyen âge une manière de tir indirect, presque aussi efficace et démoralisant pour son temps que le tir de nos artilleurs.

Pourquoi cette supériorité a-t-elle cessé ? Pourquoi, à partir du XVIe siècle, le nomade n’a-t-il plus fait la loi aux sédentaires ? Précisément parce que les sédentaires lui ont opposé l’artillerie. Du jour au lendemain, ils ont ainsi acquis une supériorité artificielle qui « renversait » les rapports millénaires. La canonnade par laquelle Ivan le Terrible a dispersé les derniers héritiers de la Horde d’Or, celle par laquelle l’empereur de Chine K’ang-hi a intimidé les Kalmouk, ont marqué la fin d’une période de l’histoire du monde. Pour la première fois, mais aussi pour toujours, la technicité militaire a changé de camp, la civilisation est devenue plus forte que la barbarie. »

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