Dans cette période estivale troublée où nul ne sait de quoi l’avenir est fait, où la forte chaleur nous tape un peu sur la tête, il est reposant de s’extraire du temps présent, de fouiller dans ses souvenirs, fouiller dans les archives, prendre la loupe pour voir comment la lumière du présent éclaire les événements passés. C’est en cela que le passé est imprévisible.

En déambulant dans les riches archives du journal Le Monde, je suis tombé sur un certain nombre d’articles qui méritent d’être lus – ou relus – sachant ce que nous savons !

Je vais en reproduire quelques-uns dans les jours qui viennent. Inutile de chercher la moindre rationalité dans cette sélection. Il n’y en a aucune. J’ai fouillé les archives le nez au vent. Enfin, presque !

Beyrouth Le port Le centre ville

Le premier article concerne le Liban. Il a été publié le 20 décembre 1945 dans Le Monde, sous la signature d’Édouard Sablier.

L’INDÉPENDANCE DU LIBAN

L’Indépendance n’est pas un terme nouveau pour le Liban. De tout temps les habitants de ce petit pays, coquet et heureux, semblent avoir puisé dans leurs montagnes l’amour de la liberté. Face à tous tes envahisseurs, leurs émirs ont réussi à conserver une autonomie relative, et en 1860 l’intervention française obtint même pour le pays un statut privilégié au sein de l’empire ottoman. C’est également à la France qu’échut en 1918 le mandat de conduire le pays vers la pleine souveraineté.

Pour défendre l’indépendance, l’opinion est unanime. Mais au sein de cette unanimité deux tendances s’affrontent : celle qui, voyant en l’Occident un danger pour la liberté et les traditions du pays, préconise une alliance défensive de toutes les nations de langue arabe ; celle qui au contraire situe le danger en rit, soupçonne la propagande panarabe de masquer des aspirations purement musulmanes et souhaite la survivance d’une influence française. Cette opinion est soutenue par les plus hautes autorités du Liban. Le patriarche maronite de tout l’Orient, Mgr Arida, dans un chaleureux plaidoyer en faveur de l’alliance avec la France, déclarait notamment : ” Aucune puissance ne possède au Liban autant d’intérêts culturels et économiques que la France ; il serait donc injuste qu’elle soit traitée sur le même pied que les autres. ” L’union franco libanaise trouve dans les montagnes du Nord ses défenseurs les plus passionnés. Car la montagne, qui fait la beauté du Liban, est aussi un élément vivant de son histoire. À chaque grand événement on dit à Beyrouth : ” Qu’en pensera la montagne ? ” Lorsque fut connue au Liban la libération de Paris par ses F.F.I., la montagne fut en proie au délire. Trois nuits durant, elle se couvrit de feux de joie, retentit de fusées, de chants et d’une attendrissante allégresse. Paris délivré, c’était le symbole séculaire de leur indépendance rendu à la ferveur de ces montagnards.

El Khoury avec le président Chamoun en 1947

Rien ne fut donc si étonnant que de voir en 1944 les Libanais se faire les apôtres de l’Union arabe et prétendre mener les fils d’Aram à l’assaut de l'” impérialisme occidental “. Leur enthousiasme ne fit pas long feu. En dépit des assurances de ses zélateurs, la ” Grande Syrie ” apparut bientôt comme une tentative de reconstituer en un bloc musulman l’ancien empire des califes. Les Libanais ne se souciaient guère de compromettre ainsi l’indépendance de leur pays, et encore moins d’être engloutis dans les cinquante millions d’Arabes des pays ” frères “. Le revirement, commencé en janvier 1945, ne fit que s’accentuer par la suite. Des gouvernements modérés succédèrent à Riad el Solh, Instigateur de la politique panarabe et francophobe. Les Phalanges, organisation paramilitaire à caractère chrétien, se prononcèrent contre la Grande Syrie. Le parti communiste adopta une attitude semblable, et l’organisation musulmane des Najjades elle-même se désolidarisa du projet. L’émotion fut à son comble lorsque l’émir Abdullah de Transjordanie parla de son ” espoir de voir un jour se réaliser la Grande Syrie “. Pour apaiser l’opinion, la Chambre libanaise, pourtant issue des élections ” riadistes ” de 1943, dut répudier solennellement le projet, mais, mal rassurés par cette prise de position, les Libanais exigent de nouvelles élections.

Pour célébrer son indépendance, le Liban a choisi le 22 novembre, voulant marquer ainsi que sa liberté est née des tristes événements de 1943. On peut trouver fâcheux le choix de cet anniversaire, comme à l’époque on déplora que pour réclamer son indépendance le Liban n’ait pas voulu attendre que la France fût elle-même libérée et restaurée dans sa souveraineté. Mais il serait vain de témoigner de l’amertume au souvenir d’un passé dans lequel notre pays ne fut pas toujours exempt d’erreurs.

La France n’a jamais cessé de protéger le Liban contre toutes les atteintes. Sa sympathie se prolongera sur un Liban souverain, dont le rôle est d’harmoniser au sein de l’Islam rénové les civilisations française et arabe.

Mardi 4 août 2020, 75 années plus tard, le lecteur du Monde pouvait lire ceci : Une double explosion d’une puissance considérable a dévasté le port de Beyrouth et une partie de la ville, provoquant des dégâts spectaculaires. Plus de 100 personnes ont été tuées et près de 4 000 autres ont été blessées, selon le dernier bilan communiqué par le ministre de la Santé (…) L’origine de la déflagration n’a pas été annoncée par les autorités. D’après une source sécuritaire et des médias locaux, l’incendie ayant causé l’explosion a été provoqué par des travaux de soudure dans l’entrepôt. Le président Michel Aoun a déclaré que 2 750 tonnes d’ammonium de nitrate étaient stockées depuis six ans dans le port sans mesures de sécurité.

Et dans Courrier international :

Le gouvernement local “avait déjà du mal à gérer une myriade de crises”. Devise en chute libre, chômage de masse, risque de voir 60 % de la population passer sous le seuil de pauvreté d’ici à la fin de l’année : le pays est au bord du gouffre économiquement. Il attend aussi fébrilement, vendredi, le verdict du tribunal international chargé de juger les coupables de l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri en 2005. Et à l’instar du reste du monde, le Liban n’échappe pas au coronavirus. “Nous sommes maudits”, a confié un jeune homme d’une vingtaine d’années au Guardian.

En attendant le changement, le Hezbollah, (mouvement chiite pro-iranien), incite le gouvernement libanais démissionnaire à se tourner vers la Chine : “Les ministres jacassent, comme tous les Libanais. Ils sont impuissants ; la seule chose qu’ils peuvent faire est d’en appeler au Hezbollah. Lui seul peut empêcher le gouvernement de sombrer. Qu’attend-on pour demander l’aide de la Chine pour la reconstruction ? Avons-nous peur que les Américains, les Européens ou les pays du Golfe rajoutent une énième couche de sanctions économiques ? Les aéroports de New York, de Londres ou de Paris seraient-ils tellement plus modernes que celui de Shanghai ? Le progrès technologique est en marche en Chine aujourd’hui. Un milliard et demi de personnes y ont l’eau potable et peuvent se laver à n’importe quelle heure de la journée, et les ordures sont ramassées dans les rues de Pékin [contrairement à ce qui se passe à Beyrouth].”

Giuseppe Tomasi di Lampedusa, dans Le Guépard, avait raison de faire dire au Prince de Salina : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». C’est particulièrement vrai au Liban.

NB – A ceux qui s’intéressent au Liban, je recommande « Le Liban Retour sur expérience » dans « Les Cahiers de l’Institut d’Aménagement et d’urbanisme de la Région parisienne N° 144 mars 2006 (https://www.institutparisregion.fr/fileadmin/NewEtudes/Etude_434/cahiers144_01.pdf)

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