Le 6 janvier 2020, il y a un an, que pouvait-on lire dans la presse écrite ? La fuite rocambolesque de Carlos Ghosn, assigné à résidence après cent trente jours de détention justifiés par de graves accusations de malversations financières, occupait une place importante. L’ex-patron de Renault-Nissan avait quitté le Japon, caché dans une malle destinée au transport d’instruments de musique, avec l’aide d’anciens des forces spéciales américaines et libanaises, à bord d’un jet privé à destination d’Istanbul le 30 décembre. Transféré vers un autre appareil, il était arrivé à Beyrouth où il pouvait savourer ses premiers moments de liberté avec sa famille et ses amis. Le même jour, on pouvait lire que 1 000 chefs de service, dans les hôpitaux, se disaient prêts à démissionner de leurs fonctions administratives si le secteur hospitalier n’obtenait pas d’urgence, des pouvoirs publics, les moyens financiers nécessaires pour faire face à leurs obligations. 1917, Parasite, Joker, Les Misérables, étaient nommés aux Oscars 2020. Emmanuel Macron s’apprêtait à réunir, à Pau, ses homologues du Sahel, « Barkhane » pour clarifier le sens de cette opération, ses perspectives et le soutien dont la France dispose dans les États concernés. La réforme des régimes de retraite et son cortège d’erreurs et de maladresses, continuaient de faire l’objet de vives critiques. Après l’assassinat du général Soleimani, à Bagdad, l’Iran criait vengeance et Trump menaçait d’intervenir militairement. « La droite française, première fan de Boris Johnson. Plusieurs cadres des Républicains veulent s’inspirer du conservateur britannique pour reconquérir l’électorat populaire », pouvait-on lire dans le journal Le Monde qui analysait, sur plusieurs pages, les ambitions chinoises dans l’Arctique. « Prospections minière, pétrolière et gazière, nouvelle voie de navigation entre l’Asie et l’Europe… Le réchauffement climatique fait de l’Arctique une région stratégique, dans laquelle la Chine investit massivement ». Le journal constatait que les manœuvres de la Chine, dans le cercle polaire, mêlaient expéditions scientifiques, financement des infrastructures et diplomatie pour s’implanter durablement en Arctique.

La Une du Monde du 2 janvier 2020

De l’apparition d’un virus en Chine, il n’était pas question, alors que, sur les réseaux sociaux, les internautes commençaient à avoir peur d’attraper une nouvelle maladie. Le 1er janvier, en Chine, la police de Wuhan avait arrêté huit personnes qui avaient comparé un début d’épidémie à celle du SRAS. Des centaines de millions de Chinois s’apprêtaient à voyager dans tout le pays à l’occasion du Nouvel An chinois, le 24 janvier. La chaîne de télévision chinoise CCTV informait qu’il s’agissait d’un « coronavirus », dont on ne connaissait ni l’origine, ni la durée d’incubation, ni le mode de transmission. Le 3 janvier, le nombre de malades notifié à l’OMS s’élevait à 44, dont 11 atteints d’une forme sévère de la maladie.

Dans la presse, en France, rien ! C’est le 9 janvier, seulement, que, sous le titre : « Une pneumonie d’origine inconnue en Chine », les journalistes du Monde, Paul Benkimoun et Frédéric Lemaître (Correspondant à Pékin), racontaient que les États voisins avaient rapidement mis en place dans les aéroports des procédures de détection de fièvres chez des passagers arrivant de Wuhan. L’OMS en restait à la recommandation de mesures générales de surveillance vis-à-vis de la grippe et du SRAS et déconseillait aux États d’imposer des restrictions sur les voyages et le commerce avec la Chine, en raison de lourdes conséquences notamment économiques, pour une efficacité relative. Un lien semble exister à Wuhan entre ces cas et un grand marché aux poissons et produits de la mer, mais où se vendent également d’autres animaux : volailles, faisans, viandes d’animaux sauvages (chauves-souris, marmottes…). Plusieurs des malades y travaillent ou l’ont visité avant l’apparition de leurs symptômes.

Neuf jours s’étaient écoulés avant qu’un nouvel article mentionne que « L’épidémie de pneumonie en Chine pourrait déjà avoir contaminé plus d’un millier de personnes » et précise que « des scientifiques d’un centre de recherche de l’Imperial College de Londres, qui conseille l’Organisation mondiale de la santé (OMS), pensent que le chiffre pourrait être bien plus élevé […] Le virus suscite des inquiétudes croissantes après la mort, mercredi en Chine, d’un deuxième patient, un homme de 69 ans tombé malade le 31 décembre et qui a vu son état de santé s’aggraver cinq jours plus tard. Malgré tout, les autorités sanitaires locales se sont voulues rassurantes cette semaine. Selon elles, le risque d’une transmission du virus entre humains, s’il n’est « pas exclu », est jugé « faible ».

La Une du Monde du 4 janvier 2020

Le 19 janvier, Courrier international rapportait ce que publiait le South China Morning Post au sujet d’un nouveau type de pneumonie qui avait déjà fait deux morts dans la ville de Wuhan, en Chine centrale. Si le 2 019-nCov – nom scientifique de cette nouvelle souche – n’a fait encore fait que deux morts, il appartient à la famille du tristement célèbre Sras, “qui avait tué près de 800 personnes sur les 8 000 infectées en 2002”, rappelle The Guardian. Selon CNN, le virus serait même déjà présent dans plusieurs pays voisins. Plusieurs pays ont commencé à prendre des mesures de prévention. “La Chine n’a pas annoncé de restrictions dans les transports, mais les autorités de Hong Kong ont déjà mis en place des mesures de dépistage, notamment des contrôles stricts de température pour les voyageurs en provenance de Chine continentale”, rapporte le Bangkok Post. Aux États-Unis, tous les passagers en provenance de Wuhan sont contrôlés depuis ce week-end dans les aéroports de New York, San Francisco et Los Angeles. À leur arrivée, les voyageurs “devront répondre à des questions sur d’éventuels symptômes respiratoires et leur température sera prise”, précise le Los Angeles Times.

Le 21 janvier, dans Le Monde, sous le titre : « Le coronavirus cousin du SRAS réveille de vieilles méfiances en Chine », Frédéric Lemaître avait écrit qu’il a fallu « attendre le lundi 20 janvier pour que les autorités reconnaissent que plusieurs cas ont été identifiés dans d’autres villes que Wuhan, notamment à Shenzhen, dans le Sud, et à Pékin, dans le Nord. Environ 200 cas sont alors recensés dans le pays.

Le même jour, sous le titre : « La menace du coronavirus de Wuhan plane sur le Nouvel An chinois », Le Monde informait que depuis le signalement, le 30 décembre 2019, de plusieurs cas de pneumonies dans la ville chinoise de Wuhan (province de Hubei), associés à un grand marché où sont vendus des animaux vivants, marins et terrestres, l’agent infectieux a été identifié. Il s’agit d’un nouveau virus de type coronavirus, baptisé « 2019-nCoV ». Transmis de l’animal à l’homme, il a depuis acquis une capacité de transmission interhumaine, comme l’illustre la quinzaine de soignants infectés par des patients. Le nombre de cas a connu une forte accélération. De 44 cas dans la ville de Wuhan, le 10 janvier, le virus s’est propagé tant en Chine qu’à l’étranger par le biais de voyageurs en provenance de Wuhan. Le bilan s’établissait officiellement à 440 cas confirmés, dont neuf mortels dans plusieurs villes et provinces chinoises (Hubei, Guandong, Pékin, Shanghaï, Hongkong). Un bilan très vraisemblablement en dessous de la réalité. Au moins cinq pays – Thaïlande, Japon, Corée du Sud, Taïwan et États-Unis – ont signalé des cas importés. L’identification du virus émergent et le partage par la Chine de sa séquence génomique, le 12 janvier, permettaient aux scientifiques de mettre au point des tests de diagnostics. À plus long terme, cela rend possible de travailler sur un vaccin, à partir de ceux en cours de développement pour d’autres virus membres de la même famille : ceux responsables du SRAS (SARS-CoV) et du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS-CoV).

Le 23 janvier, on pouvait lire dans Le Monde que la ville de Wuhan, avait été mise en quarantaine.  Une décision similaire avait été prise à Huanggang, cité de 7,5 millions d’habitants, et à Ezhou, toutes deux situées à 70 km à l’est de Wuhan. Tous les transports publics (trains, avions, bus et métros) avaient été suspendus, et les autoroutes menant à ces villes, coupées. Les habitants ne pouvaient plus sortir de la ville « sans autorisation spéciale » ni s’y rendre. Pékin avait annoncé l’annulation des festivités du Nouvel An chinois dans la capitale. La Cité interdite, monument historique le plus célèbre de Chine, avait été fermée « afin d’éviter des contaminations liées au rassemblement de visiteurs ».

Le nouveau coronavirus (baptisé « 2019-nCoV ») avait déjà fait dix-sept victimes. Une étude de l’Imperial College de Londres estimait que le nombre de cas à travers le pays dépassait déjà 4 000. Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé n’avait pas encore déclaré une situation « d’urgence de santé publique de portée internationale », faute d’informations suffisantes. Dans la ville de Wuhan, de nombreux habitants étaient en colère contre la réaction tardive des autorités. Le samedi 18 janvier, un banquet géant rassemblant 40 000 familles avait eu lieu dans le centre-ville, avec pour but de battre le record du monde du nombre de plats servis pour un événement.

Le 24 janvier, Simon Leplâtre, dans Le Monde, se faisait l’écho des conséquences économiques de l’épidémie : « Cette crise pourrait avoir un impact majeur sur la consommation des ménages. Pendant les six jours des vacances officielles du Nouvel An, ils avaient, en 2019, dépensé 1 010 milliards de yuans (132 milliards d’euros). Cette période est essentielle pour les secteurs de la restauration, du tourisme ou des loisirs : les salles de cinéma réalisent 10 % de leur chiffre d’affaires annuel durant cette semaine. Le parc d’attractions de Disneyland à Shanghai annonçait qu’il resterait fermé jusqu’à nouvel ordre. » Le même jour, l’OMS jugeait qu’il ne s’agissait pas encore d’une menace globale, malgré les mises en quarantaine massives. Le Monde rapportait que « Wuhan est confrontée à une grave pénurie de matériel médical en ce moment. La ville a besoin de masques chirurgicaux de norme N95, de lunettes de protection, de vêtements de protection. Dans certains hôpitaux, le personnel ne dispose que d’un masque par jour, alors que ces derniers perdent leur efficacité après deux heures, selon les médias chinois. Les kits de diagnostic du virus sont aussi en nombre insuffisant dans les hôpitaux de la ville, dépassés par la demande. Les salles d’attente des hôpitaux deviennent des bouillons de culture où le virus peut être passé de patients atteints à ceux qui souffrent de simples rhumes ou de la grippe saisonnière. Mais, faute de moyens, nombre de patients présentant les signes du virus sont renvoyés chez eux sans diagnostic. Les masques sont désormais obligatoires dans les lieux publics, mais encore faut-il en trouver : pharmacies et supérettes ont été dévalisées dans tout le pays.

En France, le journal du soir faisait état, le 24 janvier, d’un troisième cas d’infection. Mme Buzyn, en conférence de presse, déclarait : « Nous avons aujourd’hui les premiers cas européens, probablement parce que nous avons mis au point le test très rapidement et que nous sommes capables de les identifier. Il faut traiter une épidémie comme on traite un incendie, très vite repérer la source » et la « circonscrire le plus vite possible ».

L’épidémie « s’accélère » et place la Chine dans « une situation grave », a reconnaissait le président, Xi Jinping, qui appelait à renforcer l’autorité du régime communiste. Les autorités chinoises cherchaient à reprendre la main, notamment en restreignant les déplacements. Wuhan et pratiquement toute la province environnante du Hubei étaient coupées du monde, avec plus de 56 millions d’habitants confinés.

Le 25 janvier, dans un entretien au « Monde », le professeur Arnaud Fontanet  expliquait : « Ce qui a fonctionné lors de la période critique du SRAS en avril 2003, c’était une combinaison de mesures restrictives : demander aux gens de rester chez eux, fermer les lieux publics, par ailleurs déserts, et organiser la prise en charge la plus précoce possible des malades et leur mise à l’isolement, le port de masques, le lavage des mains, le circuit des instruments, de la literie… Ce que l’on appelle des « mesures barrières ».

« Faut-il craindre une épidémie mondiale ? Qu’en est-il de la France ? », lui demande la journaliste. Réponse : « En France, le dispositif repose sur deux éléments. D’abord, l’information à destination des voyageurs qui reviennent de Chine. S’ils sont fiévreux, toussent ou ont des difficultés respiratoires, ils doivent appeler le 15. Là, le régulateur évaluera le risque. L’élément le plus important est de savoir si la personne revient de Chine ou a été en contact avec des personnes provenant de la zone infectée.

Le même jour, la revue britannique « The Lancet » confirmait que le 2019-nCoV se transmet bien de personne à personne. Le bilan du nouveau coronavirus 2019-nCoV, responsable de l’épidémie de pneumonie partie de Wuhan (Chine), s’est fortement alourdi, samedi 25 janvier, à près de 1 300 personnes touchées et 41 morts, tous en Chine pour ces derniers. Des cas ont été détectés ces derniers jours dans une douzaine de pays, du Japon à la France en passant par l’Australie et les États-Unis.

Dans Le Monde du 28 janvier

Enfin, le 29 janvier, Marie Holzman, traductrice, auteur de nombreux ouvrages sur la Chine contemporaine, présidente de Solidarité Chine, publiait dans Le Monde une tribune intitulée : « Coronavirus : « En Chine, plus personne ne croit en la parole officielle », dans laquelle on pouvait lire ceci : « Quelles que soient les causes de l’épidémie, ce qui frappe le plus les observateurs, c’est la façon dont les autorités chinoises ne parviennent pas à se défaire d’un vieux réflexe bureaucratique issu de la tradition communiste : cacher les problèmes aussi longtemps que possible, afin d’éviter de porter la responsabilité du drame. La catastrophe de Tchernobyl est évoquée sur les réseaux chinois par les internautes qui discutent fiévreusement de l’évolution de ce qui ressemble de plus en plus à une pandémie (…) Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2012, la liberté d’expression a été mise à rude épreuve. Aujourd’hui le seul média qui s’autorise encore à communiquer quelques informations est le journal en ligne Caixin. D’après ce média, le premier cas avéré de malade atteint par le coronavirus a été découvert à Wuhan le 8 décembre 2019. Les autorités locales ont choisi de ne pas transmettre l’information à la direction du Parti (…)À la fin du mois de décembre 2019, les autorités centrales commencent à s’inquiéter. Une information interne circule à Pékin, et des fuites parviennent à informer quelques Chinois actifs sur les réseaux. Le pot aux roses est dévoilé et c’est le 31 décembre seulement que les autorités de Wuhan envoient le virus pour le faire analyser à Pékin. Le 2 janvier, le virus est identifié et les annonces commencent : il y a bien une épidémie à Wuhan, mais « tout est sous contrôle ». Réaction locale ? Huit internautes sont accusés de « transmettre des rumeurs » et sont arrêtés à Wuhan (…) Aujourd’hui, l’exaspération de la population chinoise est à son comble. La décision de fermer la ville de Wuhan, ainsi qu’une dizaine de villes avoisinantes, c’est-à-dire à isoler près de soixante millions de Chinois passe d’autant plus mal qu’elle a été prise du jour au lendemain, et sans avertir au préalable la population (…) Il a fallu attendre le 24 janvier pour que le gouvernement chinois se réunisse en urgence. »

La suite, nous la connaissons. Elle restera sans doute, dans les mémoires, sous le nom de « Grand Confinement », nom donné par le FMI, en référence à la « Grande Dépression » de 1929.

Ce coronavirus a plongé le monde dans un long hiver

 

 

 

 

 

 

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