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II – La Libération

L’année 1943 fut une des plus difficiles de mon existence. À la fin du mois de janvier, la doctoresse mademoiselle Denise de Saint Jean, constatant  que l’état de santé de ma mère se dégradait gravement, prescrivit une transfusion de sang et prévint mon père qu’elle avait peu d’espoir si elle ne parvenait pas à faire baisser la température. Un homme et une femme vinrent donner leur sang, de bras à bras. Le choc pour l’organisme était terrible; il fallait régulièrement poser des sangsues  quand la quantité de sang transfusée était trop importante. Mademoiselle de Saint-Jean appela en consultation le professeur Sicard, assistant et ancien élève du professeur Mondor, et prescrivit de nouvelles transfusions et des injections de venin de cobra. La seule évocation de ce serpent connu pour son venin mortel avait pour effet de me terroriser.

lettre du professeur Mondor

lettre du professeur Mondor

Le professeur Sicard accepta de se rendre à Dinan le 7 mars. En gare de Rennes, sous un terrible bombardement, il téléphona à mon père que s’il ne venait pas le chercher, il repartirait pour Paris. Mon père se procura de l’essence et se précipita à Rennes. Le professeur examina ma mère, s’entretint avec la doctoresse, réconforta ma mère, la félicita pour son courage et repartit en disant qu’il allait en parler au professeur Mondor, dès son retour à Paris.

Affaibli par un long et dur hiver, insuffisamment nourri, perturbé par le drame que vivaient mes parents, je suis tombé malade à mon tour. Les oreillons, comme tous les enfants, mais dès que cette maladie infantile se termina, c’est la rougeole qui débuta. La chambre de mes parents, dans laquelle je dormais, restait, j’en ai le souvenir, allumée toutes les nuits.

Au mois d’avril alors que la rougeole semblait se terminer, mademoiselle de Saint Jean constata que j’avais encore plus de 40° de température, parfois même plus de 41° et que je tenais mon épaule très en avant. Elle diagnostiqua un rhumatisme articulaire aigu et prescrivit immédiatement du salicylate de soude en forte dose. La température retomba rapidement. J’étais sauvé.

En juillet, la nouvelle femme de ménage, Madame Pimor, très vive, apporta un peu de gaieté dans la maison. Pas longtemps, puisqu’il était évident que cette année 43 était une « annus horribilis ».

Un jour, mon père rentra de la mairie avec un air encore plus grave que d’habitude. Il m’expliqua qu’un de nos cousins était mort à la guerre. En fait, il apprit à ma mère que monsieur Pimor, le mari de notre femme de ménage, était mort dans son camp de prisonniers. Il fut convenu que c’est ma mère, quand elle reprendrait son travail, qui lui annoncerait l’épouvantable nouvelle. Madame Pimor resta prostrée, en pleurs, tout l’après-midi, au pied du lit de ma mère qui trouva les mots les plus appropriés pour atténuer sa peine.

03-cahier de classe 1944 la liberation2Sur mon cahier du soir, un cahier rose qui représente, sur la couverture, des scènes de travail, de famille et de patrie, apparaissaient très nettement les conséquences de ce qui s’était passé, rue de la Croix, au printemps de l’année 1943. Mon écriture avait changé. Régulière, propre, jusque-là, elle était devenue agitée de tous les vents. Il y avait des pâtés sur toutes les pages, des ratures, des erreurs, des mauvaises notes. L’année scolaire se termina sans tableau d’honneur, sans prix.

Les bêtises, pendant l’été, étaient devenues plus graves. Mon père me faisait croire que, de son bureau, dont on aperçoit la fenêtre dans l’enfilade de la rue, il voyait en permanence ce que je faisais.  Il fallut l’appeler d’urgence le jour où, René Catania, mon voisin et habituel camarade de jeu, me blessa, entre les deux yeux, avec une barre de fer. La plaie saignait abondamment. A quelques millimètres près, j’aurais pu perdre un œil. La guerre à huit ans, aussi, était violente !

06-pièce de monnaie 1943Les Allemands, depuis la défaite sur le front de l’est, étaient de plus en plus nerveux. Les arrestations, les exécutions, portées à la connaissance de la population par voie d’affiches, en témoignaient. « Regarder par la fenêtre pendant les alertes », était maintenant passible de la peine de mort. Compte tenu de l’état de santé de ma mère, il n’était pas possible, pendant les alertes, d’aller dans les abris. Mon père avait fait poser un poteau en bois, dans la pièce où nous vivions, pour atténuer les risques en cas d’effondrement de l’immeuble. Une bombe était récemment tombée rue de Brest sans éclater. Elle avait pénétré dans la chaussée. Les Allemands la firent éclater. Une autre bombe était tombée sur le garage Rebourdais, route de Dinard. Un avion de chasse anglais, poursuivi par un Messerschmitt, était passé à moins de cinquante mètres d’altitude. Le mitraillage avait été effrayant.

Au mois d’août, un jour où il faisait très beau, nous entendîmes un grondement sourd dans le lointain. Par la fenêtre, qui donne sur le toit de l’église Saint-Malo, nous aperçûmes, très haut dans le ciel, sept groupes d’environ soixante minuscules points noirs qui se déplaçaient du nord vers le sud. De toute évidence il s’agissait de bombardiers qui se dirigeaient vers Saint Nazaire. Deux heures plus tard, le bruit reprit et le nuage d’avions reparut à l’est, dans des conditions de visibilité parfaite malgré l’altitude ; le ciel était d’un bleu franc. Des avions de chasse allemands prenaient de la hauteur puis piquaient dans la masse des bombardiers en les mitraillant. Ceux-ci ripostaient et l’on voyait les petites lueurs des tirs. Des avions furent touchés et, en fin d’après-midi, un véhicule allemand qui transportait deux aviateurs américains qui avaient sauté en parachute, est passé rue de la Ferronnerie à toute vitesse. Il était fréquent, le matin, de voir, au sol, des petits morceaux de papier brillant lâchés par les avions pour tromper les radars allemands.

04-photo de classeIl arrivait que mon père, en rentrant de la mairie, passe chez Fleury, le bistrot qui était à l’angle de la Place Duclos et de la rue de la Croix, pour y prendre le plat  du jour. Quand ce ne fut pas du lapin, mais du chat, il s’en rendit compte à la forme de l’omoplate, mais n’en dit rien. Il fallait bien se nourrir !

A presque huit ans, je venais d’entrer en neuvième.  Je passais mon temps dans la rue, à jouer aux maquisards, à traîner sur la Promenade des Grands-Fossés avec ma fronde, ou dans les abris qui étaient toujours ouverts, notamment celui qui était au milieu de la Place Duclos.

Vers la fin de l’hiver 43-44, les Allemands réquisitionnèrent les hommes valides pour faire des tranchées et des abattages. Trois cents hommes, puis cinq cents. Le rassemblement était à Saint-Charles, où étaient distribuées pelles, pioches, cognées et scies. Le départ avait lieu à six heures du matin ; le retour vers treize heures, tous les jours. Mon père y allait ; je le voyais revenir, fatigué, excédé ; ces travaux ne servaient à rien.

Laisser passer daté du 6 juin 1944

Laisser passer daté du 6 juin 1944

Au début de l’année 1944 j’ai le souvenir que les passages d’avions étaient devenus quotidiens. Il s’agissait le plus souvent d’avions de reconnaissance mais il y avait aussi des bombardiers, par vagues, de jour comme de nuit et des explosions lointaines.

Le débarquement allié en Normandie, le 6 juin, ne m’a laissé aucun souvenir, mais je me souviens que mon père était très contrarié de ne pouvoir se rendre à Paris pour passer un examen à l’Institut d’Urbanisme. Il avait beaucoup révisé et avait dans sa poche l’autorisation, qui porte la date du 6 juin 1944,  que le maire, M. Aubry, et les autorités allemandes lui avait accordée.

Le 11 juin, le Pont Saint-Hubert, sur la Rance, fut bombardé. Le 12, il faisait une chaleur torride. Le bruit courait que la gare allait être bombardée dans deux heures. Dinan se vida en moins d’une heure. Des passants virent la doctoresse Denise de Saint Jean, qui m’avait sauvé la vie, évacuer sa mère impotente en la poussant dans une brouette. Incertains, les Allemands, eux-mêmes, avaient décidé de se mettre à l’abri. Un habitant, voyant un tract provenant d’une autre ville, avait répandu cette fausse nouvelle.

Tout au long du mois de juillet, la progression des troupes alliées s’accompagna de rumeurs plus folles les unes que les autres. En période de vacances scolaires, les enfants, désœuvrés, comprenaient parfaitement ce qui se passait. Ils ne pouvaient être tenus  à l’écart d’une libération dont plus personne ne doutait, mais qui ne se ferait pas sans violence.

L'entrée des Américains dans la ville de Dinan

L’entrée des Américains dans la ville de Dinan

Le 2 août, À dix heures trente, les premiers fusants tombèrent sur le quartier de l’église Saint-Malo et sur le Jardin anglais. Des patrouilles de soldats allemands circulaient dans les rues et vérifiaient les identités. Les boutiques fermaient. Vers midi et demi, les abris affichaient « complet », les rues étaient désertes. Les pompiers s’affairaient devant les Galeries en flammes.

 Ma mère, qui avait vu la mort de si près, me réconfortait. Je m’étais réfugié entre le mur et son lit. Pour me rassurer, elle me disait : « Quand tu entends le sifflement, c’est que l’obus est déjà tombé ». Des obus sont tombés au 12 et au 20 rue de la Croix. Des hommes de la défense passive, en casques blancs et brassards, entrèrent dans la maison en criant : « Est-ce qu’il y a des morts ici? ». Dans la cuisine, le repas était sur le feu !

Vers 13 heures, l’odeur âcre de la poudre mêlée à celle qui provenait des incendies, rendait l’air irrespirable. Mon père, inquiet, envoya deux agents de police rue de la Croix pour transporter sa femme, sur un brancard, dans l’abri, qu’il avait fait aménager sous l’Hôtel-de-Ville. Il me prit par la main et, en longeant les murs, nous nous sommes réfugiés derrière un bac à fleurs, devant la mairie, avant de traverser en courant. Une photo connue montre l’incendie des Galeries ; c’est très exactement ce que j’ai eu le temps de voir. De l’autre côté, sur la bascule de l’octroi, un soldat allemand, l’arme au poing, menaçait un homme à genoux. Je me suis toujours demandé comment cet homme avait pu, ou non, s’en sortir.

Ceux, nombreux, qui occupaient la cave, mangeaient en silence, l’air grave. Ils se redressèrent pour accompagner notre entrée, dans l’espoir, sans doute, d’avoir les dernières nouvelles. Je cherchais ma mère ; elle était dans un coin, sur son brancard, heureuse de nous savoir en sécurité.

Le viaduc

Le viaduc

Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés dans la cave. Le bruit des explosions y était amorti, lointain. Au fil des heures, la vie s’anima, les occupants discutaient, mangeaient, buvaient. De temps en temps, mon père faisait une apparition, pour nous donner des nouvelles, nous rassurer et nous apporter le plat qui était resté rue de la Croix.

Dans la soirée et au cours de la nuit du 2 au 3 août, les explosions furent plus espacées, puis cessèrent. Le 4 août, mon père passa un moment un peu plus long avec nous et nous dit que des soldats allemands, en grand nombre, se déplaçaient en direction de la rue de Brest. Le samedi 5 août, le viaduc, miné, sauta. La Kommandantur était vide. Des colonnes de soldats allemands quittaient Dinan par la route de Dinard en abandonnant une grande partie de leur matériel.

015-1944 Dinan Libération 2 place Duclos devant la mairieLe dimanche 6 août, nous avons pu regagner notre maison qui n’avait pas été pillée. Ce n’était pas le cas de toutes les habitations et commerces.

            Vers 10 heures du soir, étant en faction devant la mairie, mon père vit arriver un véhicule blindé dont l’avant était couvert d’un tissu donnant une très faible lumière violacée. Un officier américain en sortit et demanda à mon père s’il pouvait envoyer d’urgence un message radio en Angleterre. Mon père le guida aussitôt, en grimpant sur le véhicule, jusque chez Morin, des machines à coudre, qui mit son installation à sa disposition. Cet officier était le premier américain libre que mon père a vu à Dinan.

            Le génie américain installa un pont métallique sur les arches du viaduc détruit et les premiers convois de troupes américaines entrèrent en ville par le Jerzual.

 Dinan était libre.

 

 

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