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« Ils ont faim
— Admirable soleil d’Alger ! Quel pays où vivre l’hiver, sans manteau, en flânant…Comme le bleu de la mer est intense et les montagnes légères à l’horizon. Il semble que sous un pareil climat l’homme doive naturellement s’épanouir.
Mais quels sont ces importuns ? Ces petits voyous indigènes qui s’accrochent à vous pour vous cirer les souliers ? Et ces grands paresseux qui veulent à toute force vous rendre des services dont vous n’avez pas besoin ?
-– Ils ont faim.
-–Dans un semblable pays où l’hiver est si doux, surtout sur la côte, ils doivent avoir bien peu de besoins ?
-– Encore leur faut-il manger.
-– On m’a dit que lorsqu’on les employait et qu’on les payait régulièrement, ils ne revenaient plus de quelques temps, jusqu’à ce qu’ils aient tout dépensé.
-– Encore faut-il trouver du travail.
-–Ils n’ont pas l’air très courageux et se traînent au soleil, couverts de guenilles. Ou ils passent leur temps dans les cafés maures et couchent sur des nattes.
-– Encore leur faudrait-il avoir une maison.
-– Je ne les vois s’intéresser à rien et mener une vie de brutes. Ils ne lisent même pas, ils ne savent rien.
–- Encore leur faudrait-il avoir des écoles.
–- Nierez-vous tout ce que les Français ont fait pour eux ? Ils mouraient en masse d’épidémies et maintenant ils sont soignés ; leur nombre a triplé depuis la conquête et c’est tout de même différent de ce qui s’est passé en Nouvelle-Zélande et en Tasmanie ; ils s’exterminaient mutuellement, et maintenant les différends des tribus se règlent devant la justice ; et le pis c’est qu’ils étaient opprimés par les Turcs et par leurs propres chefs comme ils ne l’ont jamais été depuis…Nierez-vous ?
–- Non, je ne nie rien. Vous dites vrai. Laissons les controverses à de plus méchants que nous ; laissons la politique à de plus incompétents que nous.
–- Alors ?
–- Alors, n’oubliez pas malgré tout : Ils ont faim »
Ce texte a été écrit, il y a 70 ans, par Jean Grenier, le professeur de philosophie d’Albert Camus à Alger. Publié dans la Nouvelle Revue française, ce dialogue était relativement passé inaperçu. En 1998, Pierre Joxe lui avait rendu hommage en le mettant en préface du premier tome de ses entretiens avec Michel Sarazin publié chez Flammarion.

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