Le 15 octobre 1982, je ne sais plus pourquoi mais j’ai le souvenir que je suis arrivé chez Chapour Bakhtiar, le dernier Premier ministre du Chah d’Iran, en me plaignant. A cette date, c’était sans doute à cause des changements qui accompagnaient l’arrivée de François Mitterrand. Cet homme doux, aimable, calme, alors qu’il se savait traqué par les Pasdarans, me dit en souriant : « Monsieur Desmoulin…..vous n’imaginez pas ce qu’est la vie ailleurs, dans le Monde ; vous vivez dans le pays le plus heureux du monde. J’avais fait sa connaissance deux ans avant dans de bien tristes circonstances. Le 19 juillet 1980, j’avais reçu à mon bureau de la rue de Roquepine un appel téléphonique d’un homme angoissé que j’avais connu à Téhéran, en 1974. J’avais le souvenir d’un homme de grande qualité, avocat, qui m’avait notamment fait découvrir la magnifique ville d’Ispahan dans d’excellentes conditions. Un de mes collaborateurs lui avait, peu de temps après, vendu un appartement à Neuilly. Il voulait me rencontrer de toute urgence. Le rendez –vous était pris pour le lendemain au Chiberta, rue Arsène Houssaye, un bon restaurant en haut des Champs-Élysées. Je n’avais pas fait le rapprochement entre l’urgence de cet entretien et l’attentat commis la veille, à Neuilly, contre l’ancien Premier ministre du Chah. Je ne savais pas que Chapour Bakhtiar, qui avait fui Téhéran quelques mois avant, habitait dans l’appartement de son ami, Abdelrahman Borouman. Au Chantaco, je trouvais un homme défait, tassé, pâle malgré son teint mat. Poliment, il attendit que j’ai fini de prononcer, souriant, quelques banalités, pour me dire à voix basse : « Monsieur Desmoulin, vous savez ce qui est arrivé hier dans mon appartement. J’ai besoin de vous. » Je pris alors brusquement conscience de la gravité des circonstances. Après m’avoir fait le récit de l’attentat qui avait fait deux morts et trois blessés, il me dit : « Monique Pelletier, Achile Peretti, le maire, ne veulent pas que Chapour Bakhtiar reste à Neuilly. Il ne sait pas où aller ; il faut très vite trouver un logement qui puisse être sécurisé et qui ait l’agrément du Ministère de l’Interieur. Mon fils, qui est inspecteur de police, vous aidera. Les Pasdarans, insuffisamment renseignés, s’étaient trompés d’appartement et avait tiré sur l’autre porte palière. Séparément, pour plus de sécurité, nous nous rendîmes à Neuilly où régnait encore une grande effervescence. Des fonctionnaires de tous les services de police et de renseignement se croisaient devant et dans l’immeuble. Chapour Bakhtiar, petit, le visage marqué par les épreuves qu’il venait de vivre et par toutes celles qui avaient jalonné sa vie, me reçu avec un sourire d’espoir et de reconnaissance. Calmement, très calmement, il m’expliqua qu’il fallait trouver une maison, très près de Paris, facile à protéger, assez grande pour loger tout son entourage. Il fallait surtout faire vite. Le prix n’était pas un problème. ( La CIA finançait son exil). Quelques jours plus tard, mon fidèle collaborateur, Michel Beauduc, trouva, dans la plus grande discrétion, une maison à Suresnes, au fond d’une impasse. Cette maison convenait à tout le monde, y compris aux services de police, mais pas au Sénateur-Maire de Suresnes, Robert Pontillon. Informé par moi de ce blocage, Chapour Bakhtiar téléphona devant moi à des amis de la nouvelle majorité comme de l’ancienne. C’est Michel Debré et Pierre Joxe qui se chargèrent de convaincre Robert Pontillon. Les mois passèrent, sans incident. Un car de CRS bouclait l’impasse. Les riverains émus et inquiets au début, à juste titre, étaient, au fil des mois, tombés sous le charme de cet homme fin, cultivé, souriant, qui aimait tant la France. Je lui rendais visite de temps en temps ; nous prenions le thé, seuls ou avec ses collaborateurs. Nous parlions de l’Iran de Khomeyni, de politique internationale, des nationalisations de Mauroy, mais aussi de littérature. Ancien élève de Louis-le-Grand, de Sciences-Po et de la faculté de droit de Paris, il aimait Paul Valéry, qu’il avait reçu à plusieurs reprises chez lui en 1941. Il connaissait parfaitement l’œuvre de Roger Martin du Gard, de Camus, de Mauriac. Le 15 octobre 1982, le jour où il me fit remarquer gentiment que la vie en France était agréable, il s’absenta quelques instants et revint avec le livre de mémoires qu’Albin Michel venait d’éditer et qu’il m’offrit avec une aimable dédicace. Les années passèrent ; Loin de Téhéran et de la révolution islamique, il était « heureux comme Dieu en France », expression naguère employée par les Juifs d’Allemagne et d’Europe de l’Est, parce que, selon l’exégèse de Saul Bellow, il n’y serait pas dérangé par les prières, rites et bénédictions de toutes sortes. En avril 1991, Abdelrahman Borouman, son fidèle ami, a été tué à Paris, Place Vauban, en sortant de chez lui, par des Gardiens de la Révolution. Quatre mois plus tard, le 6 août, dans sa maison de Suresnes, Chapour Bakhtiar, le dernier Premier ministre du chah, a été assassiné par un de ses proches. Anis Naccache, l’auteur du premier attentat, à Neuilly, onze ans plus tôt, coule des jours tranquilles à Téhéran depuis sa libération, en 1990.

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