Ces déclarations ont longtemps fait rire. Elles ne font plus rire !

Dans un long discours de plus de trois heures, devant les 350 délégués du Parti communiste chinois (PCC), réunis en plénum du comité central, Xi Jinping a exposé, le 11 novembre dernier, un an avant le XXe congrès, prévu pour l’automne 2022, sa vision à long terme de la Chine jusqu’en 2049, date du centenaire de la République populaire. Et, à cette échéance, c’est un « pays socialiste moderne » qui se « hissera au premier rang du monde », prenant sa place « avec une plus grande fierté » dans le concert des nations.

« Camarades, le socialisme à la chinoise est entré dans une nouvelle ère », a-t-il lancé à plusieurs reprises, comme l’avaient fait avant lui Mao Zedong et Deng Xiaoping. Le « rêve chinois », le « grand renouveau national » est en marche. Il n’a jamais été aussi proche.

Auditionnés par la Commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale, le 11 décembre 2019, Mme Alice Ekman, analyste responsable de la Chine et de l’Asie à l’European institute for security studies (UISS), M. Antoine Bondaz, chargé de recherche à la fondation pour la recherche stratégique (FRS) et M. Emmanuel Dubois de Prisque, chercheur associé à l’Institut Thomas More, avaient exposé devant la représentation nationale, les grandes ambitions de Xi Jinping, arrivé au pouvoir depuis 2013. Mme Alice Ekman en avait identifié cinq : La volonté de dépasser les États-Unis d’ici 2050 dans un grand nombre de domaines, c’est-à-dire de s’établir en tant que première puissance, en tant que pays numéro un, première puissance économique, diplomatique, institutionnelle, militaire et technologique, spatiale et normative. Restructurer la gouvernance mondiale, c’est-à-dire investir dans les institutions internationales. Rassembler derrière les positions chinoises un nombre croissant de pays. Le 29 octobre 2019, la Chine a réussi à réunir 54 pays pour défendre son action au sein des Nations Unies. Promouvoir un modèle économique et politique à l’étranger. Même si la Chine n’utilise pas le terme de « modèle chinois » – sa diplomatie publique préfère employer les termes de « solution » ou « d’exemple » ou « d’expérience chinoise pour le monde ». S’établir comme une puissance de référence en devenant une puissance normative et en se positionnant, non seulement comme un marqueur de puissance en investissant dans des classements, dans des agences de notation, dans les normes, dans les standards, mais également en redéfinissant les termes du débat international. La Chine parle de droits de l’Homme, d’État de droit, de multilatéralisme, de libre-échange, de mondialisation. Souvenez-vous du discours de Xi Jinping à Davos il y a quelques années ! De plus en plus, elle utilise le même discours que la diplomatie française ou d’autres diplomaties européennes ou la diplomatie américaine, mais la signification n’est pas du tout la même. La Chine considère qu’elle est tout à fait en droit de redéfinir les termes utilisés par les puissances jusqu’à présent installées.

Dans sept ans nous aurons rattrapé le niveau de vie des Américains, et, en poursuivant le même chemin nous les dépasserons, et nous leur ferons alors un petit geste amical de la main. (1959 – Nikita Khrouchtchev)

Il y a soixante ans, le 4 août 1959, Michel Tatu écrivait dans le journal Le Monde : « La visite de M. Nixon en U.R.S.S. a pris fin comme elle avait commencé, sur des échanges aigres-doux derrière un rideau de sourires diplomatiques. Jusqu’à l’aéroport de Vnoukovo, dernière étape du voyage. »

Cette année-là, les relations entre l’URSS et les pays occidentaux étaient à la détente. Des échanges culturels, notamment une exposition sur « l’American way of life », à Moscou, avaient été programmés. À l’occasion de cette exposition, Richard Nixon, vice-président des États-Unis s’était rendu à Moscou du 23 juillet au 2 août 1959. Richard Nixon, avait insisté pour faire le déplacement avec plus de 70 reporters. Le jour de l’inauguration, un échange vif, improvisé, entre Nikita Khrouchtchev et Richard Nixon avait été saisi par les caméras et enregistré. Cet échange avait sidéré tous ceux qui y avaient assisté. Serge Viallet et Julien Gaurichon ont fait un film de 26 minutes qu’ARTE a diffusé le 14 janvier 2020. Il peut être visionné à l’adresse ci-dessous (1)

La présentation du film par Léon Zitrone, à la fois drôle et ironique, a contribué à rendre ce film célèbre. Le présentateur commente la « scène vide, rideau minable« , « le spectacle politique » et se permet de dire : « la scène est prête, voici les deux acteurs« . Si Léon Zitrone s’accorde cette liberté pour présenter un événement diplomatique, c’est qu’il s’agit d’un événement diplomatique extraordinaire au sens littéral du terme. Les deux chefs d’État se comportent en effet comme deux comédiens qui cherchent à provoquer l’hilarité des spectateurs, comme dans de la comedia dell’arte. Avec le recul, on peut imaginer que la mise en scène, l’humour et le comportement des deux hommes n’étaient pas fortuits, mais soigneusement préparés.

C’est au cours de cet inénarrable entretien qu’eut lieu l’échange mémorable suivant.

Nikita Khrouchtchev : Dans sept ans nous aurons rattrapé le niveau de vie des Américains, et en poursuivant le même chemin nous les dépasserons, et nous leur ferons alors un petit geste amical de la main. Et quand nous aurons pris sur eux une bonne avance, nous leur ferons un autre signe : suivez-nous ! C’est ainsi que va se développer notre compétition pour la conquête des biens de consommation. Quant au régime social…

Richard Nixon : Ce que vient de dire Monsieur Khrouchtchev me paraît tout à fait conforme au caractère de spontanéité qu’il donne en toutes circonstances à ses déclarations, et je suis heureux qu’il les ait faites ici, à la télévision américaine. Nous devons nous revoir, lui et moi, tout à l’heure, et je ne ferai donc pour l’instant aucun commentaire sur les points qu’il a soulevés. J’aimerais cependant lui faire la remarque suivante : ceci, Monsieur Khrouchtchev, cet enregistrement de télévision avec développement à très grande vitesse de la pellicule, ceci est une des inventions dont dans notre pays nous sommes le plus fiers. Et nous estimons que c’est l’un des moyens de communication et d’échange d’idées les plus puissants qui soient. Et si nous devons, un jour prochain, nous livrer à cette compétition dans le domaine des biens de consommation que Monsieur Khrouchtchev vient de décrire si joliment, et si cette compétition devait amener plus de bien-être pour nos deux peuples, et par conséquent pour tous les peuples de la Terre, cela ne pourrait être qu’en échangeant d’abord, le plus fréquemment possible, nos idées. Il y a des domaines où vous autres Russes vous êtes en avance sur nous, notamment celui des fusées et de la conquête de l’espace. Et puis il y en a d’autres où c’est nous qui sommes en avance, comme celui-ci. Mais pour que vous et nous…

Nikita Khrouchtchev : Pensez-vous ! Pensez-vous ! Nous sommes effectivement en avance dans le domaine des fusées, nous sommes également en avance dans cette technique-ci !

Richard Nixon : Attendez au moins que nous ayons vu des images de cet enregistrement.

« En l’an 2000, nous aurons la puissance industrielle des États-Unis »

Trois ans auparavant, en 1956, deux journalistes français, Pierre et René Gosset, avaient rapporté, dans un livre « Chine rouge An VII », que j’ai conservé, une affirmation à peu près analogue entendue dans la bouche d’un haut fonctionnaire chinois : « En l’an 2000, nous aurons la puissance industrielle des États-Unis ». Ce propos était accompagné du commentaire suivant des journalistes : « Comme de juste, la surprise nous plie en deux. Celui qui nous jette négligemment cette phrase, un haut fonctionnaire du ministère de l’industrie, n’est pas mécontent de son effet. Il est bien évident que son propos est saugrenu. Qui, aux États-Unis, oserait prédire le potentiel industriel américain en l’an 2000 ? »

Cinquante ans après, en 2006, le président chinois Hu Jintao, au cours d’une visite à Washington, avait tenu à peu près le même discours. Il entendait maintenant parler des affaires du monde d’égal à égal avec le représentant des États-Unis.

Comment ce qui paraissait impossible, saugrenu, utopique, en 1956, est en passe de se réaliser ?

Le 11 décembre 2001, la Chine, après 15 ans de difficiles négociations avec les États-Unis et l’Union européenne, a fait son retour dans l’Organisation mondiale du commerce, qu’elle avait quittée en 1950, quand l’organisation portait le nom de GATT. Ce retour a constitué un tournant dont les Occidentaux, sans doute un peu naïfs, n’ont sans doute pas évalué toutes les conséquences.

Jamais un pays n’a connu une croissance analogue en si peu de temps. Le journal Les Échos rapportait récemment qu’en 2001, la valeur ajoutée produite par l’économie chinoise n’était que de 1 300 milliards de dollars. Bien loin des 10 600 milliards des États-Unis et des 8 900 milliards de l’Europe. Vingt ans plus tard, le chiffre a été multiplié par plus de dix pour atteindre 14 300 milliards contre 21 400 milliards pour les États-Unis. La Chine est aujourd’hui la première puissance exportatrice mondiale avec 2 500 milliards de dollars de marchandises expédiées à partir de ses ports, notamment celui de Shanghai.

Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) entre 2005 et 2013, s’en défend, à juste titre, en rappelant que c’est toute l’économie de la planète qui en a bénéficié. « Cette adhésion a dynamisé la croissance mondiale, la Chine a modernisé son économie grâce à l’importation de biens d’équipement et de technologie, et les consommateurs du reste du monde ont bénéficié des bas prix chinois. L’excédent du commerce extérieur chinois était à 10 % du produit national brut il y a quinze ans contre 1 % aujourd’hui. Cela signifie qu’au cours des quinze dernières années les importations chinoises ont nettement plus augmenté que les exportations. »

Il est évident que la Chine, avec son capitalisme d’État, a très habilement profité des règles de l’OMC. Le président chinois, Xi Jinping, soutient que « La Chine a pleinement respecté ses engagements d’adhésion. Le niveau moyen de ses droits de douane « a été réduit de 15,3 % à 7,4 %, inférieur à l’engagement d’adhésion de 9,8 % ».

Avec ses nouvelles routes de la soie, la Chine part à la conquête du monde avec méthode et détermination. Elle convoite les matières premières du continent africain et d’ailleurs. Elle développe, à marche forcée, sa puissance militaire et ne cache plus sa volonté de confrontation avec les États-Unis sous le regard d’une Europe pour l’instant, impuissante.

Il est aujourd’hui possible qu’en 2049, « la Chine sera au premier rang du monde en termes de puissance globale et de rayonnement international », mais ce n’est pas certain

(1)

http://www.film-documentaire.fr/4DACTION/w_fiche_film/63141_1

https://madelen.ina.fr/programme/1959-nixon-khrouchtchev-a-moscou

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