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C’est Maurice Couve de Murville, le ministre des Affaires étrangères du Général de Gaulle, qui disait que Berlin était une ville à part, « un miracle permanent ». Toutes les menaces, tous les risques ont été concentrés dans cette ville pendant des décennies. Depuis le 8 mai 1945, la ville était en effet partagée en quatre et occupée par les forces alliées. 387 000 hommes, dont 50 000 français et 233 000 soldats américains, constituaient les Forces alliés. C’était une charge financière considérable et contraignante, mais nécessaire, pour être en mesure de riposter à une éventuelle attaque des forces du Pacte de Varsovie ; attaque qui aurait signifié une bataille de l’avant, dans une bande étroite, fortement urbanisée, avec une escalade pouvant aller jusqu’à l’usage de l’arme nucléaire, car l’Alliance n’aurait pas résistée longtemps aux armes conventionnelles soviétiques. Il y avait alors, en ce lieu, la plus forte concentration de forces de l’Histoire.
Ville symbole de la puissance, puis de la défaite du IIIème Reich, Berlin inquiétait et fascinait à la fois tous ceux de ma génération. Le mur, Check Point Charlie, l’avenue Unter den Linden, le stade olympique de sinistre mémoire, l’imposant Palais de la République construit par les Allemands de l’est à l’emplacement de l’ancien palais des Hohenzollern, à deux pas d’Alexanderplatz, la très haute Tour de la Télévision, symbolisaient le fossé qui séparait les deux blocs.
C’est au début de l’année 1987 que je m’y suis rendu pur la première fois. La deuxième phase du programme de l’IHEDN, l’Institut des hautes études de défense nationale, était alors consacrée à l’environnement international. Conçue pour permettre aux auditeurs d’analyser les principales tendances qui pourraient peser sur l’évolution de la situation internationale au cours des vingt prochaines années, cette phase comportait notamment un voyage en République Fédérale d’Allemagne et à Berlin. Il s’agissait d’approfondir notre connaissance du cadre dans lequel s’inscrivait la sécurité immédiate de notre pays. Nous nous rendîmes tout d’abord à Bonn, pour des entretiens avec les représentants des ministères fédéraux de la Défense et des Relations extérieures, puis à Coblence, où nous assistâmes à une présentation du IIIème Corps d’Armée allemand, et enfin à Berlin.
Depuis le 15 janvier 1987 les relations entre les USA et l’URSS connaissaient un tournant. La concurrence remplaçait peu à peu l’hostilité. Le redouté KGB n’était plus qu’une légende et l’armée soviétique vivait dans le souvenir de son glorieux passé. Le voyage dans le couloir aérien, à basse altitude, en Transall, chahuta les estomacs les plus résistants et mit la session en condition avant d’atterrir à Berlin-Tegel. Notre installation au Quartier Napoléon, à proximité de l’emplacement où Goering avait son bunker, nous plongea très vite dans l’histoire de l’Allemagne nazie.
En relisant les notes que j’ai prises à l’époque, je constate qu’en 1987, deux ans avant la chute du mur, les experts que nous avions rencontrés faisaient état « du réveil des peuples assujettis d’Europe de l’Est », déclaraient « qu’il fallait être très attentifs à l’évolution amorcée par Gorbatchev, car les peuples, en URSS, étaient de plus en plus conscients de leur identité ». Le gouverneur militaire du secteur français, le général de division Cavaro nous avait dit que « Depuis quinze ans, il n’y avait pas eu de crise grave. Avec le temps, on oublie le mur, même si les soviétiques provoquent régulièrement des incidents. La ville prépare son 750ème anniversaire sans savoir si elle souhaite une « unification » ou une « réunification ». Les soviétiques ne cherchent pas une crise grave, mais encourage une érosion de l’accord quadripartite et l’intégration du secteur soviétique à la RDA. » Les conférences et nos entretiens portaient sur le désarmement, l’armement nucléaire tactique du champ de bataille, et le projet IDS, de « guerre des étoiles », des Américains. Les experts nous disaient : « On ne peut que croire la Russie, on ne peut la comprendre par l’intelligence.
A Check Point Charlie, les vopos avaient examiné nos pièces d’identité à travers les vitres du car. Autorisés à faire quelques pas dans les rues, nous avions remonté l’avenue Unter den Linden, admiré Berliner Dome, la cathédrale de Berlin, visité le musée Pergamon et surtout constaté, avec un certain étonnement, qu’en dehors des abords de la place Marx-Engels, les immeubles étaient délabrés, dans le même état, ou presque, qu’en 1945. Comme dans l’immobilier, il y avait un quartier témoin ! A l’ouest, nous avions visité et déjeuné au Reichstag, passé la soirée au Philharmonique, dîné dans un restaurant du Kurfürstendamm et rencontré de nombreuses personnalités officielles.
J’ai le souvenir d’avoir demandé au chef de cabinet du Bourgmestre, pourquoi, en 1987, il y avait encore tant de terrains nus immenses, autour de Postdamer Platz, c’est-à-dire du centre historique de la ville qui n’était qu’un grand vide avec le No Man’s Land entre les murs de séparation à l’Est, et un terrain vague à l’Ouest. Il me répondit : « Quand la ville sera réunifiée, il faudra avoir la liberté de concevoir un plan d’urbanisme cohérent ». Pour le spécialiste de la construction, que je suis, cette réponse, prophétique et de grande sagesse, est restée gravée dans ma mémoire.
Fin novembre 1989, quelques jours après l’ouverture du mur, le Figaro m’invita à « Vivre l’actualité à Berlin ». J’acceptai volontiers et proposai à mon fils, en troisième année de droit, de m’accompagner. Les meilleures « plumes » du Figaro firent le déplacement : Alain Peyrefitte, Antoine Pierre Mariano, Alice Saunié-Seïté, Hélène de Turckheim, Patrick Wajsman, André Brincourt, Frantz Olivier Giesbert, Jacques Jacquet-Francillon, Annie Kriégel, Pierre Darcourt, Hélène Carrère-d’Encausse. Bref, toute la rédaction du Figaro entourait le vice-président du directoire, Philippe Villin et Jean-Paul Picaper, l’envoyé spécial permanent du journal en RFA. Installés à l’hôtel Intercontinental Schweizerhof, sur la Budapester Strasse, un programme chargé de conférences et de visites nous attendait. Une première conférence, dès notre arrivée, sur « l’espoir et les nouvelles réalités allemandes », réunit toute la délégation dans le grand salon Ambassador de l’hôtel. Le lendemain matin, après le petit déjeuner, des ateliers furent organisés, dans des petits salons : Le journal parlé de Antoine Pierre Mariano, en direct ; « la révolution Gorbatchévienne et sa contagion », par Annie Kriégel. « «Gorbatchev a t-il créé la révolution à Berlin », par Hélène Carrère-d’Encausse, retint particulièrement notre attention. Nous fûmes invités ensuite à passer à Berlin-Est par le Check Point Charlie et à découvrir ce que les occidentaux n’avaient pas le droit de voir mais que j’avais vu en 1987 avec l’IHEDN. Chacun voulait emporter, en souvenir, un morceau de mur couvert de graffitis, parfois très artistiques. Il régnait une joie intense. Après le déjeuner, de nouveaux ateliers nous furent proposés avant le départ pour le Reichstag, où le Président du Parlement, monsieur Juergen Wohlrabe nous reçut et prononça une allocution à laquelle répondit Philippe Villin, le directeur du Figaro. Au dîner de gala, dans les salons du Reichstag, je croisai mon camarade de session à l’IHEDN, le général Jean Guinard, qui commandait les Forces françaises à Berlin à ce moment là. Avant de rentrer à Paris, ivres du spectacle des retrouvailles de ce peuple, nous fûmes invités à visiter le Palais Charlottenburg et le musée égyptien.
Nous rentrâmes à Paris avec le sentiment d’avoir vécu un moment que nous n’oublierions jamais. Avec cet événement, le XXème siècle en avait sans doute fini avec le nationalisme et les totalitarismes. L’année se termina donc dans la joie, même si la perspective d’une grande Allemagne réunifiée faisaient peur à certains qui, comme François Mauriac, aimaient tellement l’Allemagne qu’ils préféraient en avoir deux…

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