J’étais impatient de relire l’article que Paul Benkimoun et Élisabeth Bursaux avaient consacré, le 26 novembre 1999, à la 20e des 21 questions sur le XXIe siècle. Cet article s’intitulait : « Tous sains et saufs ? » Il commençait par ces mots : « La planète est un village et les virus tournent autour à la vitesse de la lumière. »

Les deux journalistes, spécialistes des questions de santé, évoquaient, parmi les principales menaces qui pourraient affecter la santé des hommes au XXIe siècle, « une nouvelle souche du virus grippal qui pourrait apparaître à tout moment et tuer des millions de personnes, comme ce fut le cas en 1918-1919, avec la grippe espagnole (…) De nouveaux agents infectieux apparaissent à une vitesse croissante, du fait non seulement d’une population plus dense et de la rapidité des voyages et des échanges (…) La population ayant vieilli, elle sera plus sensible aux agents infectieux du fait d’une diminution des défenses immunitaires liée à l’âge ». Dans leur article, ils rapportaient les interrogations des meilleurs spécialistes des maladies infectieuses, pour qui « une pandémie mortelle de grippe n’était pas encore un scénario catastrophe, mais était tout à fait plausible, voire inéluctable. Le docteur Gro Harlem Brundtland, directrice générale de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), notamment, avait écrit « qu’au seuil du XXIe siècle, les médecins et scientifiques sont partagés entre les raisons de s’inquiéter et celles d’être rassurés. Ils sont loin d’avoir le bel optimisme qu’affichaient leurs aînés, il y a cent ans, devant l’avenir sanitaire radieux que promettait la marche triomphante de l’hygiénisme et de la révolution pasteurienne. À bien des égards, le monde a largement progressé vers une meilleure santé pour tous ». « Nous sommes passés de la situation du XIXe siècle, où le risque existait là où il était produit, à celle de cette fin du XXe siècle et du XXIe siècle, où la planète est un village », constaté, quant à lui, le docteur William Dab, conseiller scientifique de la direction générale de la santé.

J’ai beaucoup écrit, dans ce blog, sur la pandémie qui ébranle le monde depuis les premiers jours de 2020. Je n’y reviens que pour souligner que, non seulement, l’inéluctable est survenu, mais que cette pandémie constitue la plus grave crise sanitaire mondiale depuis un siècle. Peut-être même un « test pour l’humanité », dont toutes les conséquences ne sont pas encore connues. Parmi les conséquences, il y a, heureusement, l’accélération de la recherche, grâce à des financements exceptionnels qui ont permis la mise au point de vaccins en un temps record.

On ne peut pas dire qu’on ne savait pas. La menace était connue. L’article que Paul Benkimoun et Élisabeth Bursaux en est la preuve. L’épidémie de grippe A/H1N1, en 2009, ne tarda pas à éprouver la vulnérabilité de nos sociétés. Le  » Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale » de 2013, mentionne que le « risque existe d’une nouvelle pandémie hautement pathogène et à forte létalité résultant, par exemple, de l’émergence d’un nouveau virus franchissant la barrière des espèces ou d’un virus échappé d’un laboratoire de confinement. »

Dans un ouvrage intitulé “Le nouveau rapport de la CIA, comment sera le monde de demain “Alexandre Adler décrivait, en 2005, sur la base d’un rapport de l’agence de renseignement américaine, comment le monde pourrait être bouleversé par la survenue d’une pandémie née en Chine et appelée Coronavirus.

La Revue stratégique de défense et de sécurité nationale de 2017, qui a mis à jour le  » Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale » de 2013, évoque, lui aussi, parmi les menaces à prendre en compte, « le risque de propagation rapide et à grande échelle de virus à l’origine d’épidémies diverses ».

La même année, Jean-Michel Delfraissy, président du Conseil scientifique, donnait une conférence devant des médecins et des professionnels de santé au théâtre de l’Odéon à Paris. Il racontait sa lutte contre Ebola. Il faisait part de son inquiétude, évoquait un virus grippal qui pourrait frapper la France de plein fouet. « Je ne sais pas comment il s’appellera, ni d’où il viendra, expliquait-il. Mais ce risque épidémique est bien réel : il doit être pris en compte par les responsables politiques avec la même intensité que le risque terroriste, le risque économique ou le risque climatique alors qu’aujourd’hui, seuls quelques chercheurs s’en inquiètent. »

Bill Gates, fondateur de Microsoft, également, invitait à se préparer à des menaces de cette nature « aussi sérieusement qu’on se prépare à une guerre ». L’université américaine John Hopkins a publié, en octobre 2019, le scénario d’une pandémie de coronavirus, partie du Brésil, qui tuerait 65 millions de personnes. L’OMS, dont c’est la fonction, envisageait, elle aussi, l’apparition d’un agent très pathogène se transmettant rapidement. Dénommée, « maladie X », elle avait, en 2018, été ajoutée à la liste des sept fléaux (Ebola, fièvre de Marburg, Zika…) inscrits dans son plan d’action prioritaire contre un « danger mondial ».

En fait de « test pour l’humanité », l’historien bulgare Yassen Borislavov pense surtout qu’« en quelques mois, le monde entier est devenu un laboratoire à ciel ouvert où l’on a pu mener toutes sortes d’expériences, non seulement médicales mais aussi sociales, psychologiques, technologiques, éducatives et économiques. On a eu ainsi une formidable occasion d’étudier la bêtise – la bêtise comme un phénomène social spécifique. »

Il faut avoir présent à l’esprit, que le jour où l’OMS annonça que le SARS-CoV-2 provoque une pandémie, il n’existait pas de test sérologique. On ne disposait d’aucun vaccin, d’aucun traitement, et on savait peu de choses sur la façon de prendre en charge les patients. En un an, des outils de diagnostic RT-PCR spécifiques du SARS-CoV-2 ont été développés, des tests sérologiques ont été mis au point. Des chercheurs, dans le monde entier, ont mis au point des vaccins en neuf mois au lieu de neuf ans. Personne n’y croyait ! Personne n’aurait même osé l’espérer. À partir de mars 2020, les labos, avec le génome, ont cherché, pris des risques, fait des paris. Le 31 décembre 2020, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a homologué le vaccin anti-COVID-19 à ARNm COMirnaty au titre de la procédure pour les situations d’urgence. Le vaccin de Pfizer/BioNTech a été le premier à être validé. Qui aurait osé l’imaginer, il y a vingt ans, il y a un an ? Seulement, les labos qui ont cherché et trouvé, ne fabriquent pas. La production de masse de plusieurs milliards de vaccins qui n’ont jamais été fabriqués, n’était pas une mince affaire. Des investissements considérables ont été nécessaires pour rendre possible et financer la plus importante campagne de vaccination que le monde ait connue. Cet exploit surpasse tout ce qui a déjà été accompli dans l’histoire des vaccins. Il ne s’est pas écoulé un an entre l’identification du virus, l’élaboration d’un vaccin et le début de la vaccination. Certes, les pays les plus riches ont vacciné leur population à hauteur de 75 %, alors que dans les régions du monde les plus défavorisées, à peine 6 % de la population a reçu deux injections. COVAX, l’organisme qui distribue des vaccins aux populations les plus vulnérables, a livré plus d’un milliard de doses.

Les vaccins sont efficaces contre les formes graves, mais protègent moins bien que l’on pouvait l’espérer, en raison, notamment, de l’irruption de nombreux variants, Bêta, Gamma, Delta et Omicron, qui ont retardé l’immunité collective attendue.

Une des prochaines étapes dans la recherche, devrait être la mise au point de « vaccins universels », capables de déclencher la production d’anticorps neutralisants qui apporteraient une réponse aux multiples variants en circulation.

La vaccination n’a pas été la seule avancée, dans le cadre de la lutte contre le severe acute respiratory syndrome coronavirus 2 (SARS-CoV-2). Des médicaments, des cocktails d’anticorps monoclonaux, ont également été mis au point en un peu moins de douze mois. Du jamais vu dans l’histoire de la médecine.

Notre pays, malheureusement, n’a pas été au rendez-vous, par manque de volonté, de culture scientifique chez les responsables politiques, par méconnaissance de la recherche et de son financement, sans parler des obstacles administratifs propres à la France, qui ne sait pas prendre de risques.

Au XXIe siècle, la santé n’a pas de prix. Ce qu’a coûté cette pandémie est sans commune mesure avec ce qu’avait coûté la grippe espagnole. Le vent de panique que le SARS-CoV-2 a provoqué dans le monde entier aura sa place dans les livres d’histoire ! Souvenons-nous !

Quelque 10 000 milliards de dollars s’étaient envolés, le 16 mars 2020, quand l’indice Dow Jones a perdu 37 % de sa valeur. Les banques, les fonds, jouaient The big short. JP Morgan, Goldman Sachs, prédisait une baisse de l’ordre de 20 % de l’économie américaine. Les économistes allemands et britanniques craignaient une baisse de 5 à 10 % du PIB dans leurs pays. Le virus bouleversait toutes les pratiques, les effets de levier, l’endettement pour racheter ses propres actions, les titrisations à outrance, la pratique du private equity. L’annonce d’un plan de relance de 2.000 milliards de Dollars dont 500 Mds$ d’hélicopter money, aux États-Unis, rassura Wall Street qui connut sa plus forte hausse depuis 1933. Le CAC40, rassuré, dépassait 7 125,04 points, quelques heures plus tard ! À la surprise générale, la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, annonça la suspension des règles de discipline budgétaire de l’Union. La BCE publiait un vaste plan de rachats d’actifs de près de 1.000 milliards d’euros pour soutenir les entreprises en difficulté. La règle d’or constitutionnelle, le schwarze Null, qui interdit au gouvernement allemand de faire du déficit budgétaire, a sauté. L’Allemagne, elle-même, lança un programme de 500 milliards d’euros pour soutenir ses entreprises.

Ce n’était plus le « quoi qu’il en coûte », c’était le « sauve-qui-peut » qui n’est d’ailleurs pas terminé. Le Japon, un pays où le port du masque et les mesures d’hygiène sont traditionnellement très largement respectés ; un pays qui avait, jusque-là, bien géré la pandémie, a connu une septième vague, d’une ampleur inédite, qui a submergé le pays, l’été dernier, en raison, probablement d’un relâchement des comportements. Les hôpitaux étaient débordés, les activités économiques perturbées. Il en a été de même en Chine, où les mesures drastiques, ont provoqué des émeutes.

Je ne peux pas terminer cet article sans évoquer le phénomène antivax, mélange d’obscurantisme, de complotisme, de refus du progrès, de dérive sectaire, qui révèle un malaise de notre civilisation. Une glissade dans l’irraison dont Éric Le Boucher parle dans « Échec à la barbarie » (Grasset).

« Le terrain civilisationnel occidental de la raison est défoncé et le XXIe siècle pourrait plonger dans l’abîme ». Un livre qu’il faut lire.

« Le XXIe siècle ne sera pas une promenade de santé  », avait dit Marcel Gauchet, en 2017.

2 réponses à XXIe siècle – « La santé n’a pas de prix ».

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