Stanley Hoffmann, professeur de civilisation française à l’université Harvard, au cours de sa conférence de rentrée de l’école doctorale de l’Institut d’études politiques de Paris, prononcée le 22 janvier 2002, s’était exclamé : « Une fois de plus, on ne sait pas bien où l’on va », devant le triste état des lieux, quatre mois après le coup de tonnerre du 11 septembre.

La « fin de l’histoire » de son collègue Francis Fukuyama, qui nous prédisait un monde sans autres grandes causes que le progrès matériel, ne faisait plus recette ! Stanley Hoffmann faisait le constat qu’il n’y avait rien de nouveau depuis Thucydide et Machiavel. « Les relations internationales sont le domaine de l’affrontement des États, le domaine où « l’épée est l’axe du monde » et la puissance militaire et économique des États détermine leur destin ; où l’interdépendance et ses institutions sont des phénomènes secondaires et fragiles ; où les objectifs des acteurs sont imposés par les menaces à leur survie ou leur sécurité et par la géographie. » Il faisait également le constat que « les rivalités entre les grandes puissances n’avaient pas disparu mais, jusqu’à présent du moins, l’existence des armes nucléaires avait incité les États qui les possèdent à une certaine prudence (…) le risque de destruction que crée la simple possession de ces armes entre États qui les ont, a modéré le jeu et fait de ces armes un instrument de dernier ressort. »

Partie de pêche -Bush et Poutine juillet 2007

Sur « l’hégémonie des États-Unis, du fait des résistances qu’elle suscite ailleurs et de l’oscillation américaine entre la domination et le retrait », le professeur relevait une certaine incertitude qui s’appliquait également à toutes les formes de globalisation et de mondialisation qui n’avaient rien « d’inévitable ni d’irrésistible ».

Tout se passait comme si le terrorisme global avait libéré des pulsions de violence de la part des États, comme des acteurs non étatiques, se moquant des frontières, de la souveraineté, des traités, du droit.

Est-ce que le tournant de la politique étrangère russe s’est produit après l’indépendance du Kosovo, en 2008, dès le lendemain de la chute du Mur, de la guerre en Irak ou progressivement en raison des maladresses commises de part et d’autre ? L’histoire le dira. Toujours est-il que le « partenariat stratégique », scellé après le 11 septembre 2001, a été abandonné quand les forces terrestres américano-britanniques sont entrées dans le sud de l’Irak le 20 mars 2003. Cinq ans plus tard, en 2008, M. Poutine avait prévenu que l’indépendance du Kosovo créerait un précédent dangereux.

Vladimir Poutine s’est raidi ! Les concessions, en Asie centrale, dans le Caucase, l’élargissement de l’OTAN aux pays baltes, avaient assez duré. Les services secrets russes, les militaires, exerçaient une pression auprès de lui, pour que s’affirme un retour de la Russie à une tradition patriotique, nationaliste, conforme à l’histoire de ce grand pays. Le moment était venu pour la Russie, grande puissance indépendante, de faire son retour sur la scène internationale. M. Poutine était décidé à arrêter la progression de l’Alliance atlantique en direction de l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie. L’heure était venue de revenir à la stratégie des zones d’influence commune aux Tsars et aux Soviétiques.

La partie de pêche, en juillet 2007, dans la propriété familiale du président américain à Kennebunkport (Maine), à laquelle George W. Bush avait convié Vladimir Poutine, arrivait trop tard. Elle ne pouvait plus modifier ce tournant. Les relations américano-russes étaient dégradées. M. Poutine exigeait maintenant une négociation sur le partage du pouvoir en Europe. Le dernier signe de ce virage était la « suspension » par Moscou de sa participation au traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE). La Russie, dorénavant, ne sera plus tenue de donner des informations sur l’importance et les mouvements de ses troupes et n’autorisera plus des inspections de ses installations. Bref, une confrontation de politiques de puissance et la tentation du recours unilatéral à la force, semblait inévitable.

L’opposition de la Russie à la guerre américaine en Irak, l’attachement à un ordre international onusien où elle dispose de droit de veto, une aversion de principe pour le concept d’ingérence, le refus d’accepter une systématique domination américaine dans les affaires internationales, constituait le fondement de la nouvelle politique internationale de la Russie ; une politique de puissance du XIXe siècle ! Un monde multipolaire devait se substituer à un monde unipolaire.

Dès la fin de l’année 2007, le président russe ne manquait pas une occasion de déclarer que la disparition de l’URSS s’était traduite par un affaiblissement de son pays sur la scène internationale. Sa priorité était donc de restaurer le statut de grande puissance de son pays, qui devait être capable de rivaliser avec les États-Unis. Pour atteindre ce but, il convenait d’arrêter la progression de l’OTAN et de l’UE qui cherchaient à « encercler » la Russie et de faire en sorte de ramener l’Ukraine et la Géorgie dans le giron russe, avec l’aide de dirigeants politiques complaisants à Kiev ou de Tbilissi. Enfin, la Russie avait l’intention de ne plus respecter les traités et textes contraires à ses intérêts nationaux, imprudemment signés passés.

La « révolution orange », à la fin de l’année 2004, en Ukraine, avait tétanisé l’exécutif russe et son président qui entamait son second mandat à la tête de la Russie. Les Russes criaient au complot ourdi par Washington. Plusieurs entités, artificiellement créées, qualifiées de « conflits gelés », réclamaient régulièrement leur indépendance ou leur rattachement à la Russie. C’est l’histoire et la géographie qui, partout ont mélangé les peuples. Ce sont les forts, les puissants, qui ont dessiné la carte du monde. Le principe de l’intégrité territoriale des États souverains s’est imposé, dont la « communauté internationale » est le garant. Une « communauté internationale » qui a peut-être oublié un peu vite que la Russie était un empire soucieux de sa périphérie. Comme après la fin de l’Empire Ottoman, la création de la Tchéquie, la Slovaquie, la Slovénie, la Bosnie, le Monténégro, le Kosovo, les rectifications de frontières ne pouvaient se faire sans contestations des minorités ethniques, religieuses. En ce qui concerne le Kosovo, c’était prendre le risque de réveiller les minorités albanophones du Monténégro, de Macédoine et de Grèce du nord-ouest, sans oublier les musulmans du Sandjak, en Serbie, et jusqu’aux communautés musulmanes en Bulgarie.

Bertrand Badie soulignait, à juste titre, qu’ « avec le Kosovo, l’histoire se terminait par l’éloge du droit des peuples par les États-Unis et leur refus de privilégier le principe d’intégrité territoriale. Avec la Géorgie, la Russie se faisait à son tour contre Washington le défenseur de la cause des minorités, et récusait le principe d’intégrité territoriale qu’elle mettait en avant pour s’opposer à l’indépendance du Kosovo. Comment concilier un ordre international avec l’intégrité territoriale et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Ces principes sont incompatibles ! Russes et Américains ne cessent de les manipuler.

Tripatouiller les frontières, c’est prendre le risque de voir les siennes, contestées ! L’indépendance du Kosovo avait beau être un cas particulier aux dires des Occidentaux, elle n’en était pas moins un précédent qui donnait des idées à la Russie ; notamment autour de la mer Noire et du Caucase qui devenait une ligne de partage entre les intérêts de la Russie et des États-Unis ? Le grignotage des États-Unis relevait de la provocation. La Russie répondait en tentant de réactiver le « groupe de Shanghaï », dans lequel se trouvait la Chine, mais aussi l’Iran, qui, à l’avenir pourrait avoir l’idée de constituer un bloc.

Le « global NATO » qui pourrait s’étendre à la planète tout entière, inquiétait. Que viendraient faire le Japon et l’Australie dans la sécurité de l’Europe occidentale ? Au nom du multilatéralisme, a-t-elle pour ambition de se substituer aux Nations unies souvent bloquées ?

Les États baltes, notamment la Lettonie, abritent une minorité russe. Ils ont de bonnes raisons de craindre que les Russes interviennent pour « protéger » leurs minorités. On peut les comprendre après ce qui s’est passé en Géorgie. C’est la raison pour laquelle ce pays, comme l’Ukraine, demande son admission dans l’OTAN. Il faut également comprendre que les Russes craignent d’être pris en tenaille par l’OTAN.

la révolution orange et Ukraine en 2004

En 2011, le « printemps arabe » a pris, en Libye, la forme d’une révolution, animée par un mouvement de contestation populaire, assorti de revendications sociales et politiques, qui a débuté le 15 février. La répression a pris très vite un tour tragique à Benghazi. Les insurgés ont constitué un Conseil national de transition que le président Sarkozy a reçu à Paris le 10 mars. Avec l’aide du Premier ministre britannique David Cameron, le président français a obtenu l’accord du Conseil de sécurité des Nations unies (résolution 1 973 avec 5 abstentions dont la Russie, la Chine et l’Allemagne) qui autorise des frappes aériennes pour protéger le peuple libyen. Une coalition internationale a été constituée le 19 mars 2011. L’OTAN a pris le commandement de l’opération « Unified Protector » le 31 mars. Les frappes, françaises, américaines et britanniques, ont débuté le 19 mars. L’opération a été administrée par les Américains, sous la forme d’un « leadership depuis l’arrière », pour bien mettre les Européens face à leurs responsabilités. Les États-Unis ont fourni 75 % des moyens de reconnaissance, tous les moyens de suppression des défenses antiaériennes libyennes, et 80 % des moyens de ravitaillement en vol. Sans eux, l’intervention n’aurait pas été possible, même si la France avait, un temps, envisagé d’intervenir seule. Fin août, celle-ci prend Tripoli ; Mouhammar Kadhafi et ses proches s’enfuient. Le 20 octobre, Syrte tombe à son tour et Mouammar Kadhafi est tué. C’est un très résumé pour rafraîchir la mémoire !

La Russie a condamné l’usage de la force militaire contre les civils libyens en février 2011, mais s’est abstenue lors du vote de la résolution à l’ONU. La Russie ne se privera pas, par la suite, de dénoncer de multiples violations des résolutions 1 970 et 1 973 sur l’intervention en Libye.

Le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, et le président Nicolas Sarkozy, se sont félicités des résultats obtenus. « Nous avons accompli le mandat des Nations unies de protection des civils. » La mission a été « rapide, flexible, efficace ». Cette guerre « zéro mort », sans troupes au sol, a été une démonstration des équipements les plus modernes et un avertissement pour l’avenir.

« Le président français Nicolas Sarkozy est pris de folie », avait écrit Thorsten Knuf, dans le Berliner Zeitung. « Il semble que Sarkozy veuille abattre le dictateur libyen seul. Il y a quelques mois, il lui aurait volontiers vendu des centrales nucléaires. Désormais, Sarkozy mène la chasse anti-Kadhafi. Un combat d’homme à homme », ironisait le journaliste allemand. Sur le dossier libyen, Nicolas Sarkozy est en effet devenu le « leader déclaré des va-t-en-guerre », renchérissait le quotidien suisse Le Temps. The Guardian, prétendait même que MM. Sarkozy et Cameron affirmé en privé qu’une résolution de l’ONU n’était pas nécessaire pour une intervention militaire, citant l’exemple du Kosovo. « Un « impérialisme très XIXe siècle », pouvait-on lire sous la plume de Patrick Cockburn du Independent.

Cette guerre était-elle « juste » ? Pour Bernard Kouchner et Bernard-Henri Lévy, certainement ! Tout le monde n’était pas de cet avis.

Fallait-il intervenir et jusqu’où ? La souveraineté d’un État doit-elle toujours prévaloir ? La résolution autorisait  » les États membres (…) à prendre toutes les mesures nécessaires (…) pour protéger les civils ». Renverser Kadhafi ne figurait pas dans la résolution. La Russie engrange des arguments à utiliser le moment venu !

À l’évidence, il avait été décidé que Kadhafi devait quitter le pouvoir. L’argument humanitaire était un prétexte, au nom du droit d’ingérence. MM. Sarkozy et Cameron ont fait en Libye ce que Bush a fait en Irak : changer un régime par la force. Au Kosovo, la décision avait été prise de lancer une guerre qualifiée d’« intervention humanitaire », sans tenir compte du principe de souveraineté de la Serbie.

L’intervention américaine en Afghanistan, au lendemain du 11 septembre, avait bénéficié d’un soutien quasi mondial. Les États-Unis avaient été attaqués, et le pouvoir taliban afghan avait refusé de se dissocier d’Al-Qaida ». À l’inverse, la guerre en Irak ne pouvait être considérée comme une « guerre juste« , puisqu’elle n’a aucun lien avec le 11-Septembre.

Hubert Védrine nuançait ces propos en rappelant que l’intervention en Afghanistan « était juste au début, et confuse ensuite, car il y a un problème d’objectif ». Difficile, en effet, de s’y retrouver entre l’idéologie néoconservatrice américaine, le « droit d’ingérence » et à la défense des droits de l’homme et le « devoir de protéger » !

Je terminerai l’actualisation de la 17e des 21 questions que posait « L’Avenir », le numéro de collection consacré au XXIe siècle, dans les jours prochains, avec « l’Opération spéciale en Ukraine », une guerre du XXe siècle qui, en raison de sa nature hybride, global, prend, chaque jour un peu plus, le caractère d’une « révolution stratégique » à laquelle le monde ne s’était pas préparé.

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