La question de la frontière entre vie publique et vie privée n’est pas nouvelle. Les arguments échangés sur l’exposition au risque des politiques, l’incidence que l’une peut avoir sur l’autre, la légitimité des médias qui ont le devoir d’informer, le lien entre l’intérêt financier et le tirage de la presse, les arrières pensées politiques, l’évolution calamiteuse de la peopelisation, se retournent comme des chaussettes et à chaque incident, sont exprimés avec la même conviction. Ce qui est certain, c’est que le franchissement de cette frontière fait entrer dans une zone à haut risque qui peut avoir des conséquences tragiques. Les regrets, les excuses, les explications, par la suite, ne servent à rien. Les affaires qui ont mal tourné sont nombreuses. Dans ce billet, je voudrais en rappeler une qui, par sa date et la qualité des acteurs, illustre les conséquences tragiques de la montée aux extrêmes dans ce domaine.
Le 16 mars 1914, à 17h15, une femme élégante se présente au Figaro. Elle demande à parler au directeur et remet sa carte à l’huissier dans une enveloppe cachetée. Le directeur du journal, Gaston Calmette, n’est pas là mais ne devrait pas tarder. Quand il arrive, une heure après, accompagné de Paul Bourget, l’huissier lui remet la carte. Intrigué, il prend congé de Paul Bourget et invite madame Caillaux, car c’est d’elle qu’il s’agit, à entrer dans son bureau. Cette femme est à bout, hors d’elle, elle l’insulte, sort de son manchon un pistolet automatique qu’elle a acheté chez Gastinne-Renette, en fin de matinée, et vide le chargeur sur le directeur qui avait pris place derrière son bureau. Gaston Calmette expirera quelques heures plus tard. Comment Henriette Caillaux, la femme du ministre des finances, a t-elle pu en arriver à cette extrémité ?
C’est très simple, depuis plusieurs mois, Gaston Calmette, très lié à Aristide Briand et Louis Barthou, les adversaires politiques de Joseph Caillaux, alimente une campagne de dénigrement d’une rare violence. Depuis quelques jours, il annonce un document foudroyant. Henriette Caillaux comprend que Calmette est capable de publier la correspondance que Joseph Caillaux et elle ont échangée avant leur mariage. Ils étaient alors mariés chacun de leur coté et madame Geydan, la première épouse de Joseph Caillaux, qui attend l’heure de se venger, détient les originaux de la correspondance de son mari avec sa maitresse. Cette femme désespérée, qui sera d’ailleurs acquittée le 28 juillet 1914, grâce à la brillante plaidoirie de Fernand Labori, l’avocat de Dreyfus et de Zola, ne peut plus supporter l’acharnement des adversaires politiques de son mari. Elle n’a aucun moyen d’arrêter la publication de ces lettres d’amour. Elle a peur pour son honneur, pour celui de son mari, pour sa fille qui va se marier. Elle se préparait à être prochainement présentée à la Cour d’Angleterre. Entrée dans la zone de tous les dangers, il ne lui reste plus qu’à commettre l’irréparable dans une période ou se joue, une nouvelle fois, le destin de l’Europe. Il fallait arriver au paroxysme de la montée aux extrêmes pour que les politiques et les journalistes, engagés dans cette escalade pour empêcher Joseph Caillaux d’être nommé président du Conseil, mettent fin à la violence qui les animait. Dans ce domaine également, il faut entretenir la mémoire.

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