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De la place de la France dans le monde, de sa politique étrangère, de sa vocation universelle, de son génie créateur, de son avenir, il ne fut que bien rarement question au cours de cette campagne présidentielle. De son passé, un certain nombre de candidats ont jugé bon de parler au risque de s’y fracasser. Le colonialisme, la rafle du Vel d’Hiv, nos ancêtres les Gaulois, Vercingétorix, la droite maurrassienne, l’idéologie communiste et ses lendemains qui chantent, étaient des sujets plus faciles et plus intéressants pour les médias qui ont du papier à vendre.

Avant Jacques Chirac, les présidents de la République avaient en mémoire ce qui s’était passé pendant l’Occupation. De ce trouble passé, ils évitaient de parler pour ne pas diviser les Français. Jacques Chirac, le 16 juillet 1995, devant l’emplacement de l’ancien Vélodrome d’Hiver, a considéré que le moment était venu de reconnaître la responsabilité de l’Administration française. Il reconnut donc que les services administratifs de l’État français avaient collaboré avec les Allemands. C’était un fait acté depuis longtemps par de très nombreux historiens, notamment l’américain Robert Paxton qui, en 1973 (dans la France de Vichy, le Seuil), en apporta la preuve. Peut-on, en effet, contester que Pétain a été porté au pouvoir par une Assemblée démocratiquement élue qui s’est prononcé par 569 voix contre 80 sur 649 votants, sur les pleins pouvoirs ? La France, n’en déplaise aux négationnistes, a bel et bien été responsable du Vél’ d’Hiv et du reste. De la rafle du Vél’d’Hiv surtout. Le 16  juillet 1942, 4 500 policiers et gendarmes français ont arrêté plus de 13 000 Français, hommes, femmes et enfants juifs, qui, pour la plupart furent déportés dans des camps, en France puis en Allemagne.

Jacques Chirac, le 16 juillet 1995, a donc admis officiellement que l’État français n’avait pas protégé les Français contre l’occupant allemand. Le vote des pleins pouvoirs, le 10 juillet 1940, avait, certes, suspendu le régime politique républicain, mais la responsabilité de l’État et de son administration n’en demeurait pas moins, notamment sur le plan moral. La France, « une certaine idée de la France, droite, généreuse, fidèle à ses traditions, à son génie […] n’a jamais été à Vichy ». Elle était à l’époque « dans les sables libyens et partout où se battent des Français libres. Elle est à Londres, incarnée par le Général de Gaulle. Elle est présente, une et indivisible, dans le cœur de ces Français ». C’est vrai, mais, dans leur grande majorité, les Français étaient perdus.

Le maréchal Pétain, discours sur la place de l’Hôtel de ville. Paris, avril 1944.

En avril-mai 1944, Pétain a fait une tournée en zone Nord. L’information officielle rapporte que, partout où il passe, des foules en liesse font un triomphe au Maréchal que les Français vénèrent. En fait, il est accueilli avec indifférence dans certaines régions comme la Haute-Normandie, et avec ferveur à Paris, Orléans et Nancy. Les « Actualités cinématographiques » produites par les organes de presse de Vichy sont tendancieuses (Les plans larges de foules en liesse et les gros plans de spectateurs qui rient ou pleurent), mais donnent une idée assez précise de l’importance des foules qui assistent, et acclament souvent, le Maréchal. Des témoignages ont permis aux historiens et aux chercheurs d’établir la vérité.

Le 28 avril 1944, Pétain est à Paris. Les Parisiens sont nombreux le long des trottoirs pour voir passer le cortège et apercevoir le vieux Maréchal. Qui sont ces Parisiens ? Des pétainistes pour partie, certainement, mais surtout des Parisiens préoccupés qui se demandent de quoi l’avenir sera fait. Les images de foules enthousiastes sont trompeuses, mais il n’en reste pas moins que le Maréchal est acclamé. La foule est considérable place de l’Hôtel de ville. Pour la première fois depuis quatre ans, les Parisiens peuvent chanter La Marseillaise. Ils ont peur et tentent de se rassurer en acclamant Pétain qui, lui aussi, a besoin du soutien des Français.

Le 25 août 1944, quatre mois après, le général de Gaulle entre dans la ville à 16 heures par la porte d’Orléans. Il s’installe au ministère de la Guerre, rue Saint Dominique. Après une visite à la Préfecture de police, où ont commencé les combats pour la libération de Paris, il se rend à l’Hôtel de Ville où il prononce un discours qui deviendra célèbre.

À la fin du premier volume de son « de Gaulle » (Seuil), Jean Lacouture raconte : « La préfecture de police l’accueille donc la première. A-t-il exprimé le vœu que ne soit présent aucun des policiers mêlés depuis des années à tant de sinistres opérations de « maintien de l’ordre » dans Paris ? Des surprises étaient alors possibles… Le mémorialiste a choisi de ne voir là, en tout cas, que ceux qui ont, dix jours plus tôt, donné « le signal du combat », prenant ainsi leur revanche d’une « longue humiliation ». Et le voilà parti, à pied, fendant une foule énorme, entouré de Parodi, Luizet, Le Troquer et Juin, pour l’Hôtel de Ville. […]  Le film qui a alors été tourné, ce qui nous en reste en tout cas, montre la haute stature dominant les visages levés comme dans une Ascension du Gréco, ses bras qui semblent figurer une lyre, le visage livide du géant renversé en arrière comme pour une consécration… Un climat proprement mystique Et la voix qui psalmodie ces phrases intensément lyriques, à la dimension du moment, ces phrases jaillies de cette communauté enivrée et consciente… Là, de Gaulle est vraiment l’interprète de la nation, l’écho des grands orateurs chrétiens aussi bien que des conventionnels appelant à la levée en masse : car il s’est trouvé que ce stratège machiavélien était aussi, porté par l’événement, un grand orateur populaire…

25 août 1944 – le général de Gaulle à l’Hôtel de Ville de Paris

Mais le conflit est sur cet homme, en cet homme. Il n’a pas plus tôt poussé ce cri de vérité, ce cri de ralliement, qu’un débat va renaître. Bidault, au bord des larmes, se tourne vers lui : « Mon général, nous vous demandons, ici, au nom de la France résistante, de proclamer solennellement la République devant le peuple rassemblé. » L’idée est belle, et digne de l’instant que vivent ces hommes. En cinq phrases cinglantes, qui tombent comme des coups de sabre sur le malheureux Bidault, le Connétable la foudroie : « La République n’a jamais cessé d’être. La France libre, la France combattante, le Comité français de libération nationale, l’ont tour à tour incorporée (Pas question ici du CNR !) Vichy fut toujours et demeure nul et non avenu. Moi-même, suis le président du gouvernement de la République. Pourquoi irai-je la proclamer ? » Déjà, tout le monde n’était pas de cet avis.

Le Général prononce son célèbre discours :

«… nous ne dissimulerons pas cette émotion profonde et sacrée. Il y a là des minutes qui dépassent chacune de nos pauvres vies. Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France, avec l’appui et le concours de la France tout entière, de la France qui se bat, de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle. Eh bien ! puisque l’ennemi qui tenait Paris a capitulé dans nos mains, la France rentre à Paris, chez elle. Elle y rentre sanglante, mais bien résolue. Elle y rentre, éclairée par l’immense leçon, mais plus certaine que jamais, de ses devoirs et de ses droits. »

Sur le parvis de l’Hôtel de ville, rue de Rivoli, la foule, en liesse, est considérable. Ces Parisiens heureux, soulagés, gaullistes maintenant, pour la grande majorité, sont en grande partie les mêmes que ceux qui, le 28 avril, applaudissaient le Maréchal Pétain. Ils écoutent , soulagés, le général de Gaulle.

« Je dis d’abord de ses devoirs, et je les résumerai tous en disant que, pour le moment, il s’agit de devoirs de guerre. L’ennemi chancelle mais il n’est pas encore battu. Il reste sur notre sol. Il ne suffira même pas que nous l’ayons, avec le concours de nos chers et admirables alliés, chassé de chez nous pour que nous nous tenions pour satisfaits après ce qui s’est passé. Nous voulons entrer sur son territoire comme il se doit, en vainqueurs.

C’est pour cela que l’avant-garde française est entrée à Paris à coups de canon.

C’est pour cela que la grande armée française d’Italie a débarqué dans le Midi ! et remonte rapidement la vallée du Rhône.

C’est pour cela que nos braves et chères forces de l’intérieur vont s’armer d’armes modernes.

C’est pour cette revanche, cette vengeance et cette justice, que nous continuerons de nous battre jusqu’au dernier jour, jusqu’au jour de la victoire totale et complète.

Ce devoir de guerre, tous les hommes qui sont ici et tous ceux qui nous entendent en France savent qu’il exige l’unité nationale. Nous autres, qui aurons vécu les plus grandes heures de notre Histoire, nous n’avons pas à vouloir autre chose que de nous montrer, jusqu’à la fin, dignes de la France. Vive la France ! »

Marine Le Pen, sachant parfaitement ce que ses propos allaient provoquer, a donc dit : « je pense que la France n’est pas responsable du Vel’ d’Hiv’ ». La réaction a été immédiate. Négationniste, digne fille de son père, propos antisémite, aux yeux de ceux qui pensent que les historiens ont tranché et que par conséquent il n’y a plus de débat ! Le doute que Georges Bidault et quelques autres ont ressenti le 25 août 1944, en entendant le général de Gaulle, n’est toujours pas dissipé.

La question se pose toujours de savoir si le gouvernement de la France entre le 17 juin 1940 et le 25 août 1944 peut être considéré comme légitime ou si, au contraire, c’était un gouvernement illégitime. Depuis plus de 70 ans, deux vérités s’affrontent que le général de Gaulle, Georges Pompidou et François Mitterrand, pour diverses raisons, n’avaient pas voulu trancher. Curieusement, Marine Le Pen soutient une position inverse à celle de son père et du Front national depuis sa création. La question est purement politique, c’est pour cette raison qu’elle oppose ceux qui parlent de « l’honneur inventé d’une France résistante et héroïque, par le mensonge sublime du général De Gaulle offert en cadeau aux Français à la Libération. » et ceux qui considèrent que « Le 17 juin 1940 a disparu, à Bordeaux, le dernier Gouvernement régulier de la France. » Ce jour-là, avec la nomination de Philippe Pétain comme président du Conseil et le 10 juillet 1940, sous la pression de l’armée allemande, avec le vote de l’abolition de la République à Vichy, le gouvernement serait devenu illégitime. Le général de Gaulle, dans un discours prononcé au Caire, en 1941, s’est prononcé sur cet état de fait : « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier Gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. Le lendemain naissait la France Libre. » Le général confia à René Cassin le soin de rédiger l’analyse qui établissait l’illégitimité du gouvernement de Vichy et la légitimité de la France libre qui put ainsi se doter des institutions juridiques, certes provisoires, d’un État.

Il n’en reste pas moins que le gouvernement de la France s’est mis au service de l’occupant. Les gendarmes mobilisés en juillet 1942 pour cette triste besogne, représentaient-ils la France ? La France n’était pas entièrement résistante et une grande partie de la population approuvait la politique du Maréchal Pétain.

Effacer les crimes de Vichy des discours officiels, de la mémoire nationale, voire des programmes scolaires, comme le voudrait Marine Le Pen, n’est pas si simple. Le passé ne veut pas mourir.

Discours du général de Gaulle  à l’Hôtel de Ville de Paris le 25 août 1944

https://www.youtube.com/watch?v=olg7AXaLni4    

Le Maréchal Pétain à Paris le 28 avril 1944

https://www.youtube.com/watch?v=508EWoNE4fM

 

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