Quarante-six jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, la campagne donne de la démocratie en France, une image pour le moins contrastée. Certes, les raisons ne manquent pas. La crise sanitaire et les bruits de bottes en Ukraine, perturbent la campagne. Le fait que le président sortant tarde à annoncer sa candidature, également. La décomposition du paysage politique ajoute à la confusion.

Les Français ne croient plus à la politique, aux promesses des candidats, aux partis politiques, mais l’élection présidentielle est la consultation qu’ils préfèrent. Ils ont l’impression, justifiée ou non, que leur bulletin de vote, ce jour-là, peut changer leur vie. Ils adorent cette élection, aussi, parce que c’est un spectacle, parfois même une farce.

Nos institutions sont ainsi faites que l’élection présidentielle est, tous les cinq ans, l’occasion, pour la population et pour les candidats, de s’exprimer sur l’avenir de notre pays. Quelle France voulons-nous ? Celle d’avant, quand c’était mieux ? Une France forte, dans une Europe puissante ? Une France vieillissante, repliée sur elle-même, protégée par ses frontières, mais nécessairement limitée économiquement ?

Le débat sur l’avenir de la France, sur les défis auxquels notre pays est confronté, est esquivé au profit des petites phrases, des trahisons et ralliements qui alimentent chaque jour les chaînes d’information en continu. Débattre du futur modèle de croissance pour la France et pour l’Europe, face à la Chine et aux Etats-Unis, des solutions à apporter au vieillissement de la population, aux fractures territoriales, à la formation des jeunes aux métiers d’avenir ; débattre des choix énergétiques et des solutions à apporter pour respecter nos engagements en matière d’environnement dans prochaines années, de la politique de recherche et d’innovation, pour éviter le déclassement de la France, aurait du sens, contribuerait à construire un projet à moyen et long terme pour le pays. La compétitivité s’est dégradée pendant la pandémie. La capacité de production a baissé dans la plupart des domaines, les impôts de production n’ont plus aucun sens, la durée du travail est insuffisante, les dépenses publiques trop importantes. En parler ne suffit pas. Il faut être capable de proposer des solutions sérieuses, c’est-à-dire qui ne soient pas purement démagogiques. Ce qui suppose, du travail, des études, de la réflexion. C’est un débat qui mérite plus de hauteur de vue, que de passions.

Une bien étrange campagne, parce que, malheureusement, les problèmes de fond ne sont abordés qu’avec exagération ou en les minimisant ; jamais avec le sérieux nécessaire. Tout se passe comme si le « quoi qu’il en coûte » avait anesthésié la population et lui avait fait perdre le sens des réalités et les priorités.

Geoffroy Roux de Bézieux le président du Medef, dans l’Opinion, s’étonne que « les sujets économiques soient passés sous silence ». Les thèmes de la campagne 2017 : « Immigration, emploi, inégalités sociales, écologie », sont toujours d’actualité. Certains se sont même aggravés. Hervé Novelli, ancien ministre, propose aux candidats à cette élection présidentielle « trois objectifs : protéger, éduquer et soigner et trois priorités : Réformer le statut de la fonction publique, mettre en place une allocation sociale unique (ASU), proposer aux petites et moyennes entreprises un cadre juridique et fiscal favorable au développement en s’inspirant du régime de l’auto-entrepreneur pour les indépendants de 2009. Les résultats ont été spectaculaires, avec plus de 3,6 millions d’indépendants, une hausse de plus d’un million en dix ans. »

L’ancien ministre appelle à la « refondation d’un Etat moderne allégé et recentré sur son périmètre régalien, couplée à une politique de compétitivité en faveur de nos entreprises, pour retrouver le chemin de la prospérité. »

Il y a des experts qui travaillent, qui réfléchissent, qui alimentent le débat. Qui les écoute ?

71 % des personnes interrogées se disent « intéressées » par le scrutin des 10 et 24 avril, contre 81 % en février 2017, révèle l’enquête Ipsos-Sopra Steria en partenariat avec le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et la Fondation Jean Jaurès pour « Le Monde ». Faut-il s’étonner, dans ces conditions, que, selon l’IFOP, seul un Français sur deux dit avoir évoqué récemment la campagne électorale dans son entourage. Pire encore, près de six électeurs sur dix (57 %) ne connaissent pas la date exacte du premier tour, selon un sondage BVA publié par Le Figaro.

Les Français sont, avant tout, préoccupés par l’évolution de leur situation et celle de leur famille. Les milliards engagés, le PIB, le taux de croissance, le déficit du commerce extérieur et même la dette de la France, leur passent au-dessus de la tête. Sur le pouvoir d’achat, par exemple, leur principal souci aujourd’hui, la plupart d’entre eux ne comprennent pas les indicateurs fournis par l’Insee, qui indiquent une hausse, en moyenne, qui ne correspond pas à ce que constate la moitié de la population qui craint le déclassement. Le constat de Jérôme Fourquet: «je suis ce que je consomme», résume bien l’état de l’opinion et se passe de commentaires. Interrogés sur leurs intentions de vote, les Français réagissent au jour le jour, en fonction de l’actualité, sans avoir la connaissance des termes du débat ».

L’élection présidentielle va donc se dérouler sous anesthésie. La Cour des comptes est réservée sur les prévisions du gouvernement. Qui peut bien s’en soucier ? Il y a pourtant urgence, si la France ne veut pas être concernée, assez rapidement, par une procédure de déficit excessif. Pour mémoire, il y a un an, lors de la présentation du programme de stabilité envoyé à Bruxelles, Bercy avait précisé que le redressement budgétaire devrait être « fait sereinement par les Français au moment de l’élection présidentielle ». Nous y sommes !

Les trois quarts des Français souhaiteraient que la France pratique une politique de droite. C’est un événement considérable. Mais de quelle droite s’agit-il ? Apparemment, d’une droite « décomplexée », qui veut de la sécurité, de l’ordre et de la prospérité ; moins de migrations, davantage de contrôles à nos frontières ; moins d’État, moins d’impôts. Ben voyons !

La gauche, qui a une longue histoire dans notre pays, est passée de mode. Elle ne fait plus recette. La décroissance prônée par les Verts, ne fait pas rêver ! La révolution promise par Jean Luc Mélenchon, inquiète. La gauche qui milite pour le wokisme, l’éveil des consciences, le respect des particularismes, la défense des minorités, importé des Etats-Unis, laisse une très grande majorité de nos concitoyens, perplexe.

Las, après deux années de pandémie et de restrictions de liberté, la grande majorité des Français aspire au calme, à retrouver des « jours heureux » ; elle veut de l’ordre et la paix sociale. Agiter des peurs d’un autre temps, cultiver la nostalgie, laisser entendre que c’était mieux avant, répond sans doute au besoin d’un peuple vieillissant, épuisé, mais ne constitue pas un programme pour l’avenir. La France a beaucoup de mal à gérer ses contradictions. Elle veut tout et son contraire : Lidl et Amazon ; bio et circuit court, produits peu chers du bout du monde, mais des emplois en France ; des services publics de qualité, mais moins d’impôts ; des énergies renouvelables, mais en conservant la beauté de nos paysages… Nos concitoyens ne savent plus très bien qui ils sont, ce qu’ils veulent et où ils habitent !

En 1945, le Conseil national de la Résistance avait su proposer à une nation endommagée, un pacte social qui a tenu pendant soixante-quinze ans. Il ne permet plus de rassembler les Français aujourd’hui. Construire un nouveau pacte ne peut se faire que dans le souci de l’intérêt général, de la cohésion du pays et avec des personnalités hors du commun qui, pour l’instant, tardent à se révéler.

Dans les prochains jours, j’aborderai d’autres thèmes, comme les chances du président sortant, celles de ceux – et celles- qui aspirent à lui succéder, les programmes des candidats, l’état des comptes publics de la France, la place qu’occupent les sondages, les médias, les réseaux sociaux

Une campagne présidentielle est un film qui nécessite de bons acteurs, un bon scénario, une histoire, du suspense. « Une élection présidentielle, c’est pas la “Star Ac” », dit Valérie Pécresse, après son meeting raté. C’est vrai, mais, contrairement aux Allemands, qui ont des raisons de s’en méfier, les Français aiment les tribuns, les bons orateurs, qui ont fait l’histoire de France. C’est dans notre identité !

Dans quarante-six jours, les Français auront à choisir entre l’optimisme ou le pessimisme, la nostalgie du passé ou une ardente idée de l’avenir de la France, en ayant en mémoire ce qu’écrivait Albert Camus : « La pensée d’un homme est avant tout sa nostalgie ».

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