Les Français aiment la politique. Avec Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, ces personnages de roman, ils ont été servis. Il faut maintenant parler d’autre chose, même si la politique est dans tout. France 2, bien inspiré, avait programmé « le Clan Pasquier » au bon moment pour rappeler qu’il faut toujours mettre les événements en perspective et montrer les constantes de l’Histoire, la passion du pouvoir, de l’argent, de l’amour, de l’art. La plupart des Français ne connaissent que trois Duhamel : Alain et Olivier, professeurs à Science Po et politologue, et Patrice, journaliste et directeur de France Télévision.
Rares, très rares, trop rares, sont les Français qui ont lu un roman de Georges Duhamel, de l’Académie française, ou qui entrent dans une librairie pour demander un ouvrage de cet auteur. L’histoire littéraire l’avait injustement oublié. Né en 1884, dans une famille modeste, son enfance fut un peu perturbée par la personnalité fantasque de son père, qui, toujours entre deux déménagements, lui a manifestement inspiré le personnage du père Pasquier. Médecin, passionné de littérature, il a trente ans quand la guerre de 14-18 éclate. Chirurgien aux armées, il sort brisé de cette épreuve mais bien décidé à témoigner, à écrire sur la grandeur de l’âme. Le premier tome de la « Chronique des Pasquier », « le notaire du Havre », est publié en 1933 et le dernier : « la passion de Joseph Pasquier », en 1945. Il est élu à l’Académie Française en 1935 et meurt dans son cher petit village de Valmondois le 13 avril 1966.
Jean-Daniel Verhaegue, qui a mis en scène « le Clan Pasquier » en quatre épisodes, aime les romans du 19ème et du début du 20ème siècle. Les Thibault, Sans famille, le Grand Meaulnes, Galilée ou l’amour de Dieu, Le Père Goriot, Jaurès, naissance d’un géant, ont été des réalisations unanimement appréciées et saluées par la critique. Les personnes âgées apprécient diversement les dialogues très modernes de Joëlle Goron et nombreux sont ceux qui crient à la trahison de l’œuvre. Elles ont raison, mais pour toucher un large public et encourager les téléspectateurs à lire l’œuvre originale, il faut des textes « grand public » . France 2, sur son site internet, publie une très belle lettre que Roger Martin du Gard, l’auteur des Thibault, a écrite à Georges Duhamel le 28 octobre 1934. Ceux que cela intéresse pourront en prendre connaissance. Il est exact que ces deux écrivains, différents par leur milieu, racontent avec le même talent des histoires familiales magnifiques qui se situent à la même époque, c’est-à-dire avant et pendant la Grande guerre.
Dans le les jours qui ont suivi la présentation des deux premiers épisodes sur France 2, je n’ai pas pu résister à la tentation de rechercher dans ma bibliothèque « la Chronique des Pasquier ». Certaines scènes sont très fidèles, d’autres moins, c’est la loi du genre. En parcourant le tome VIII de l’œuvre : « Cécile parmi nous », j’ai retrouvé intact le plaisir que j’avais éprouvé quand je l’ai lu pour la première fois. C’est le tome que je préfère. Dans la famille Pasquier, Georges Duhamel peint successivement la personnalité de tous les membres de ce clan hors du commun. Le plus typique des hommes d’affaires de son temps, le plus caractéristique des bureaucrates, un de nos savants les plus éminents, une des plus grandes beautés et enfin, Cécile, la plus illustre pianiste des temps modernes. Georges Duhamel, dès le début de l’ouvrage, présente Cécile avec un vers de Racine : « Etes-vous, parmi nous, à ce point étrangère ? » Cécile est en effet une étrangère, elle cultive l’étrangeté. L’auteur démontre, dans le personnage de Cécile, que l’art est par-dessus tout une question d’âme et que la technique n’est qu’un tremplin qui fait bondir certaines âmes jusqu’aux cieux. Cécile est détachée des choses, ou plutôt déliée d’elles, comme du serment de leur accorder de la valeur. Deux réalités cependant la retiennent au monde : un mari et un enfant. On ne sait pas pourquoi elle est allée épouser Richard Fauvet dont l’auteur fait un portrait d’une délicieuse méchanceté. Elle ne le sait pas non plus. Sans doute parce qu’elle voulait un enfant. La mort du petit enfant de Cécile d’une péritonite est difficilement supportable. Elle contraste avec la légèreté de ce qui précédait. Cécile se sépare de son mari, rentre dans le Clan et se réfugie dans son art. Les connaissances dont l’auteur témoigne dans tous les milieux, comme Roger Martin du Gard, donne à son œuvre une très grande solidité. L’ambiance des laboratoires, les milieux d’affaires et leurs mœurs, le monde des arts, des musiciens, des écrivains, ont été analysés, fouillés, dépouillés, avec une rigueur duhamélienne. Certaines images sont saisissantes : « Grave, le visage immobile, Cécile écoutait son frère. Elle était assise au piano. D’instant en instant, elle esquissait une arabesque sonore, invention ou réminiscence, et cela faisait si peu de bruit que cette musique semblait tracée en filigrane dans le silence ».
A ceux(ou celles) qui auront plaisir, comme moi à se plonger dans l’œuvre de Duhamel, je conseille également « Scènes de la Vie Future », écrit en 1930. L’auteur y dénonce avec un grand talent les excès des mœurs d’une société américaine vouée au mercantilisme et à la consommation, incapable de résoudre la question raciale, cause de haine, « plaie incurable » au flan de la prospérité américaine. Dans bien des domaines, Georges Duhamel offre une grille de lecture, une aide à la réflexion, qui permettent de comprendre les événements et les comportements actuels avec plus de recul.

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