J’étais à Berlin en novembre 1989, dans les jours qui ont suivi l’ouverture du mur. L’atmosphère qui y régnait, ce jour-là, était extraordinaire. Les Allemands de l’Est se précipitaient en masse à Berlin Ouest dans l’espoir de pouvoir bénéficier du mode de vie occidental. Il flottait dans l’air une exceptionnelle idée du bonheur et de la liberté. À Check Point Charlie, l’émotion était vive, la joie était communicative. Angela Merkel est entrée en politique cette année-là, après la chute du Mur.

Peu de temps après, en 1992, Pierre Hassner, dans la revue Esprit, avait prédit que « plus les peuples perdraient leur identité, plus ils seraient tentés de s’en reconstruire une artificiellement. Plus ils seraient proches de leurs voisins culturellement, plus ils seraient tentés de s’opposer à eux politiquement ou par la violence, afin justement de se rassurer sur leur identité et de recréer l’opposition entre “eux” et “nous” constitutive du politique. »

Berlin – novembre 1989

Septembre 2021. Trente ans plus tard, l’Allemagne a changé. Les Allemands sont divisés entre Ouest et Est et, pour les anciens Länder d’Allemagne de l’Est, entre Nord et Sud. Ils sont inquiets. Trois décennies de démocratie et de libertés individuelles, de croissance économique et d’augmentation du niveau de vie, ont assuré la paix, mais n’ont pas été suffisantes pour unifier véritablement le pays. 57 % des Allemands de l’Est disent se sentir des « citoyens de seconde zone ». Seulement 38 % d’entre eux (et seulement 20 % des moins de 40 ans) voient la réunification comme un succès. Nombreux sont ceux qui considèrent que l’unification allemande a été une absorption pure et simple de l’Allemagne de l’Est par l’Allemagne de l’Ouest (RFA). À l’est, l’esprit européen n’est pas le même qu’à l’ouest. L’histoire de l’Allemagne n’est pas la même. Le souvenir idéalisé, utopique, d’une société solidaire et égalitaire est permanent.

Angela Merkel quitte le pouvoir après dix-sept ans d’exercice et avec près de 80 % de cote de popularité. Un bilan dont rêveraient tous les dirigeants politiques français ! À ceci près, que la chancelière laisse son parti – la CDU/CSU – au soir des législatives du 26 septembre dernier, au niveau le plus bas de son histoire, avec 24,1 % seulement des suffrages, alors que le SPD renaît avec un score de 25,7 %. Le SPD a surtout progressé au Nord, à l’Ouest et dans les Länder d’ex-RDA, où les chrétiens-démocrates, particulièrement le vote des femmes a fortement chuté, passant de 36 à 24 %. Il semble que les écologistes, bien implantés à l’Ouest, aient également pris des voix à la CDU, pendant que les libéraux bénéficiaient nettement du vote des jeunes.

Les Allemands sont inquiets parce que le monde est inquiétant et parce qu’ils sont conscients que dans les bras rassurants de la Grande Coalition des années Merkel, avec des comptes publics exemplaires, leur pays a pris du retard ; du retard dans les mesures à prendre pour freiner le réchauffement climatique ; du retard, beaucoup de retard, dans le domaine des infrastructures, dans l’économie numérique, dans l’atténuation des inégalités sociales qui se sont fortement creusées et dans le domaine des relations internationales qui ne peuvent se limiter au secteur économique. Face à l’évolution du monde, aux tensions entre les États-Unis et la Chine, l’Europe attend plus de l’Allemagne.

Une de The Economist du 26 septembre2021

Olaf Scholz, ministre des finances dans la coalition SPD-CDU d’Angela Merkel, a fait campagne sur le thème de la continuité, allant même jusqu’à promettre, sur l’une de ses affiches, qu’il pourra être « la chancelière ». De l’Europe, de la défense et la Chine, il ne fut pas question. Il n’a pas de vision stratégique. L’Allemagne souhaite avant tout être une grande Suisse, riche, prospère, sans ambitions diplomatiques, à l’écart des conflits. Elle se fait des illusions. Elle ne pourra pas prospérer en marge des défis du monde de demain. Le départ de Kaboul devrait provoquer une prise de conscience.

Pour la première fois depuis 1949, trois partis devront se mettre d’accord pour former une coalition gouvernementale. La CDU-CSU et le SPD ont recueilli moins de 50 % des suffrages. Ils ont besoin de s’entendre avec les Libéraux FDP et les Verts, qui vont se montrer très exigeants !

Le centre de gravité politique du pays a changé. L’attente sociale, environnementale, la demande d’investissement dans l’économie, et d’engagement européen, devra être prise en compte par la nouvelle coalition. Contrairement à ce qui se passe en France, la question identitaire n’a pas été un thème de campagne.

Le président du FDP Christian Lindner a l’intention de faire du rétablissement des comptes publics, suspendu pendant la crise sanitaire, et de la baisse des impôts, un préalable à sa participation. Dans cet esprit, il revendique le poste de ministre des finances. Cette exigence va compliquer la négociation et inquiéter l’Europe du Sud et du Nord, et la France au moment où le tandem franco-allemand accumule les désaccords sur l’endettement, la question énergétique avec le gazoduc russe Nord Stream 2, les relations commerciales avec les États-Unis, la Chine, voire la Russie, la défense. La France voudrait faire de l’Europe, une puissance d’équilibre avec une certaine autonomie stratégique. L’Allemagne voudrait, elle, rester une puissance commerciale, pacifique, atlantiste. La présidence française de l’Union européenne, qui veut faire de la défense et de la sécurité un thème majeur, s’annonce compliquée.

Dans la lutte d’influence et de puissance à laquelle se livrent les régimes démocratiques et les régimes autoritaires, l’instabilité est une fragilité. Le scrutin de 2017, en Allemagne, a laissé le souvenir d’interminables négociations, pendant des mois et des mois. Il avait fallu 6 mois pour que les partis politiques allemands parviennent à construire une « Grande Coalition ». Emmanuel Macron va trouver le temps long, si l’Allemagne entre en « hibernation » !

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