Jeudi dernier, Angela Merkel est arrivée à Bruxelles avec des certitudes. La veille, la chancelière s’était assurée, à Paris, de la position du nouveau président français. Deux jours avant, pour qu’il n’y ait aucun doute sur sa détermination, elle avait déclaré devant ses partenaires libéraux que, « de son vivant », il n’y aurait pas d’eurobonds.  Pour elle, comme pour sa coalition,  les causes de la crise sont simples : l’Espagne, l’Italie et quelques autres pays  ne sont pas compétitifs et sont trop endettés. Quand ces pays auront, à leur tour, fait ce qu’a fait l’Allemagne, leurs exportations repartiront et la crise n’aura plus de raison d’être.

Mario Monti et Mariano Rajoy sont arrivés à Bruxelles avec un plan pour obtenir le minimum de solidarité qu’ils réclament à leurs partenaires. « Nein », la chancelière est intraitable. Elle a déjà accepté le FESF, le MES, puis le pacte de croissance de 120 milliards d’euros réclamé par le chef de l’Etat français ; elle n’ira pas plus loin sans un certain nombre de mesures d’intégration budgétaire et politique préalables dans la zone euro. L’ambiance est donc tendue quand le sommet des vingt-sept pays commence à 15 h 30. Le débat sur les perspectives financières et le pacte de croissance dure plus longtemps que prévu.

La demi-finale de l’Euro de football, qui oppose l’Allemagne à l’Italie, a commencé à 20h45. Il n’est pas question de regarder le match qui, d’ailleurs, prend mauvaise tournure  pour  la Mannschaft. Les Italiens, malins, comme toujours, jouent les  » trouble-fête », bousculent les Allemands et marquent deux buts de toute beauté par l’intermédiaire du fantasque Mario Balotelli, jugé trop « dingue » en 2010 pour faire partie de la sélection .  Le sélectionneur allemand Joachim Löw, une star dans son pays, se révèle incapable de résoudre le problème tactique que lui pose l’équipe italienne. Son équipe, ce qui est étonnant pour une équipe allemande, ne parvient pas à se donner à fond Impuissante et sans doute désorientée par le plan tactique de son sélectionneur, ne peut que constater la supériorité italienne, son réalisme et la virtuosité de son gardien de but Gianluigi Bufon et de son meneur de jeu, l’infatigable Andrea Pirlo.

Quand, enfin, l’équipe allemande réduit le score dans les dernières minutes, le président Van Rompuy annonce aux journalistes qu’un accord de principe sur le pacte de croissance est intervenu. Il se garde bien de préciser que Mario Monti et Mariano Rajoy viennent d’exprimer des réserves qui, si elles étaient révélées, créeraient le même choc qu’un but de Mario Balotelli.  «Sans accord sur tout, il n’y a d’accord sur rien». Au moment où, à Varsovie, le match tourne au cauchemar pour l’Allemagne, à Bruxelles, le sommet menace de se terminer dans le drame.

Dans l’urgence, Van Rompuy convoque une réunion de l’Eurogroupe à 1 heure du matin. Angela Merkel est alors dans la même situation que Joachim Löw. Que faire ? Si le sommet échoue, les marchés vont se déchaîner. Il n’en est pas question. D’ailleurs, Mario Monti a fait ce que Bruxelles lui avait demandé de faire. Il a réformé la législation du travail ; François Hollande est déterminé à réduire les dépenses publiques. Si échec il y a, l’Allemagne sera tenue pour responsable. La chancelière comprend que le chef d’Etat français était dans la confidence.

A 4 h 30 du matin, elle cède et déclare : «nous sommes restés fidèles à notre philosophie : aucune prestation sans contrepartie». En effet, un accord a été trouvé. La supervision des banques sera confiée à la BCE qui pourra imposer des restructurations ou des recapitalisations. Au début de l’année 2013, le MES pourra prêter directement aux banques sans passer par les Etats. Le président français n’est pas mécontent, il explique habilement que : «Si on veut de l’intégration, il faut d’abord de la solidarité» et non l’inverse comme le voulaient les Allemands. Les Dix-Sept ont finalement donné mandat aux institutions communautaires de préparer pour la fin de l’année une feuille de route datée, étape par étape, menant à une union budgétaire et politique. Mario Monti, au courant de ce qui s’est passé à Varsovie, est satisfait. Le 28 juin aura été un bon jour pour l’Italie. Il a obtenu que le FESF et le MES interviennent sur le marché de la dette publique, sans que le pays concerné ait à subir, au préalable, des mesures d’assainissement drastiques.

Atteinte par cette double défaite face à l’Italie, la presse allemande  était très critique vendredi matin. Angela Merkel et  Joachim Löw avaient joué les durs, certains qu’ils étaient d’avoir réduit au maximum les incertitudes ! Joachim Löw, fidèle à sa philosophie du beau jeu, rapide, au ras du sol, bref, du football parfait, esthétique, fluide, ne doutait pas un instant de l’efficacité de ses plans mûrement réfléchis. Ils s’étaient, tous les deux, déclarés la veille, prêts à la confrontation.  La chancelière, sans céder sur l’essentiel, a une fois de plus cédé du terrain. Dans les deux situations, la défense n’a pas tenu. Les députés du Bundestag attendent maintenant des explications, comme les Allemands vont en exiger de Joachim Löw. La chancelière a reculé, « une nouvelle digue a lâché » a déjà déclaré l’eurosceptique libéral Frank Schäffler qui espère sans doute que la Cour de Karlsruhe, dans quelques semaines, considérera que le MES permet une forme de mutualisation de la dette et de ce fait demandera au gouvernement fédéral de renégocier. La défaite de Joachim Löw, en revanche, est sans appel. Le match ne sera pas rejoué !

En politique, comme au football, l’Italie et l’Espagne ont montré que leurs équipes savaient brouiller le jeu de l’adversaire. A l’évidence, ces deux pays ont été capables de pousser Angela Merkel dans ses retranchements, de la faire céder et de changer le cours du jeu !

Après deux années d’austérité à l’allemande, de nouvelles perspectives sont ouvertes qui semblaient impensables il y encore quelques semaines. Les Bourses européennes ne s’y sont pas trompées. Il aura suffi d’une nuit et que Mario Monti et Mariano Rajoy prennent en otage les décisions prises au sommet et le « pacte » de croissance demandé par François Hollande visiblement complice, pour que les lignes bougent et que prenne fin le jeu du couple Merkel-Sarkozy qui agaçait un certain nombre de chefs d’Etat et de gouvernement.

« Il n’y a ni changement du traité, ni règle nouvelle, seulement une approche plus équilibrée au cas par cas », insistait la chancelière allemande pour rassurer sa coalition. François Hollande a son « pacte de croissance » de 120 milliards. Il s’était engagé à le demander à ses partenaires. 120 milliards ne représentent que 1 % du PNB de l’UE, c’est bien peu en face du risque de récession.

Les Allemands se souviendront longtemps de « la journée des Mario », à laquelle ils ne s’attendaient pas. De l’ingérable Mario Balotelli d’abord, cet attaquant fantasque aux muscles saillants, capable de terrasser la Mannschaft d’un doublé qui en fait le joueur de l’année, mais aussi de dégoupiller à la moindre occasion. Du fin et subtil Mario Monti, si proche des conceptions rigoureuses de la chancelière, si éloigné de l’exhibitionniste Silvio Berlusconi, mais Italien avant tout. Enfin, de « Super Mario », l’orthodoxe Mario Draghi, le néolibéral patron de la Banque Central Européenne, ancien directeur du Trésor italien,  qui avait déjà « sauvé » son pays de la faillite.

« Finito ! », a titré en italien le quotidien allemand Bild. Décidément, les pays du sud de l’Europe, où les Allemands aiment tant passer leurs vacances, seront toujours les « éternels trouble-fête ».

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