Tous ceux qui ont lu le roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « Le Guépard », ou vu le film de Luchino Visconti , se souviennent du cynisme avec lequel Tancrède exprime, devant le Prince Salina, son opportunisme et son ambition.
Comment ne pas se remémorer cette phrase, et trembler, quand on écoute ces jours-ci les propos tenus par un certain nombre de revenants connus pour avoir une part de responsabilité dans les pratiques qui, de près ou de loin, ont provoqué la crise mondiale que nous traversons.
En écrivant ces lignes, je pense bien évidemment à des hommes comme Jean-Marie Messier, frappé d’amnésie pour mieux rebondir, mais aussi à un certain de dirigeants politiques français et étrangers dont le discours, en quelques mois, a connu un virage à 180°.
Dans l’ignorance totale de ce que peut être l’évolution de la crise, toutes les hypothèses sont envisagées. « La crise sera en V, c’est-à-dire qu’après une chute brutale, le redémarrage de l’économie pourrait être aussi rapide », dit l’un ; « Non, c’est une crise en U », dit l’autre, le redémarrage ne pourra se produire qu’après une période de stagnation au point bas. « Nous sommes en présence d’une crise en L » affirme le pessimiste, convaincu qu’après la chute, l’économie mondiale va connaître une longue période d’atonie comme celle que connaît le Japon depuis près de vingt ans.
En vérité, personne n’en sait rien, ou plutôt, tout le monde comprend que, pour que l’économie reparte, quatre conditions doivent être réunies : Premièrement, que la première puissance mondiale, les Etats-Unis, parvienne à restaurer la confiance et à remettre en marche son économie. Deuxièmement, que les banques, aidées par les Etats, recommencent à se prêter entre elles et à faire leur véritable métier, ce qui suppose une restauration de la confiance. Tant qu’elles ne sont pas sûres de recouvrer leurs créances le moment venu, elles reculent devant le risque. Troisièmement, que les produits dits « toxiques » soient localisés, identifiés, recensés et, probablement cantonnés, pour que l’état des lieux puisse être dressé de manière « sincère et véritable ». Quatrièmement, que des instances internationales représentatives, à Londres, dans quelques semaines, ou ailleurs, soient capables de se mettre d’accord pour édicter, et faire respecter, de nouvelles règles de surveillance et de contrôle de la finance internationale.
Quand ces quatre conditions pourront être réunies, fin 2009, au mieux, ou courant 2010, la question se posera alors de savoir quelle pourra être la nature de la reprise. En attendant, les risques s’accumulent : Les syndicats, en Grande Bretagne et aux Etats-Unis, c’est-à-dire dans les pays où la protection sociale est la plus faible, exercent une forte pression sur leurs gouvernements pour que des mesures protectionnistes soient rapidement prises. Des pays commencent à s’accuser mutuellement de protectionnisme. La Russie augmente ses droits d’importation. Les banques privilégient leurs clients nationaux. Si cette tendance se poursuit, et c’est humain et probable, l’ouverture des frontières, la libre concurrence, seront encore plus difficiles à rétablir.
A Davos, le premier ministre chinois, vers qui tous les regards étaient tournés, s’est payé le luxe de faire la morale aux autres et d’expliquer l’importance d’un rétablissement rapide de la confiance. La Chine, avec son excédent commercial qu’elle refuse de réduire, ses quantités de dollars, est pourtant un obstacle à la résolution de la crise. Monsieur Wen Jiabao ne pourra pas, sans risque, poursuivre sa stratégie égocentrique et se contenter de proclamer qu’il n’a pas la même conception du bien et du mal que nous !
Pendant que 1600 dirigeants d’entreprises, quarante chefs d’Etat et de gouvernement et des centaines de chercheurs se réunissaient à Davos, les altermondialistes, au nombre record de 133 000, se sont réunis à Belem au Brésil. Ils comptent beaucoup, beaucoup trop sans doute, sur Barack Obama, pour mettre en œuvre des alternatives « à un capitalisme en faillite ». Ils réclament une société de partage et de bien être, à la place d’une société d’accumulation. Ils seront à Londres le 28 mars et espèrent se réunir aux Etats-Unis l’année prochaine. Dans cette perspective, ils n’ont pas brûlé cette année le drapeau américain !
A Davos, donc, les participants ont fait le constat que la totalité des agents économiques de la planète était touchée par la crise, que l’attentisme est général, que plus on attendra, plus la crise coûtera cher et plus les décisions politiques seront difficiles à prendre. Un frisson est passé quand un prix Nobel est venu dire « qu’avec l’argent mis dans les plans de sauvetage des banques américaines, on financerait un siècle de protection sociale aux Etats-Unis » !
Si un dialogue constructif est possible dans les prochains mois avec la Russie, la Chine, l’Europe, d’une seule voix, les pays du Proche et du Moyen Orient, il n’est pas impensable qu’une désescalade des dépenses militaires fournisse des marges de manœuvre. Un nouvel ordre mondial pourrait, alors, grâce à la crise, devenir envisageable. Ce n’est pas le scénario le plus probable. Il est sans doute utopique, ou alors, il faudrait que la crise atteigne un tel degré de gravité qu’elle serait comparable, par ses conséquences, à une guerre mondiale.
Dans le cas contraire, une reprise molle, des mesures de régulation à minima, accompagnée d’un gonflement de l’endettement des Etats qui fragilisera certains pays et créera d’inévitables tensions intérieures et extérieures, ne feraient que retarder encore une remise en ordre nécessaire et donner un coup de jeune au propos cynique de Tancrède.
La réflexion du Prince Salina prendrait alors tout son sens : « Nous fûmes les guépards, les lions ; ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes…et tous, guépards, chacals et moutons, nous continuerons à nous considérer comme le sel de la terre ».

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