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Un personnage « balzacien » a connu, ces dernières années, une ascension fulgurante et une fin tragique. Il n’est pas le seul. L’actualité, en France, mais aussi à l’étranger, expose, en permanence, des personnalités au destin étonnant, fascinant, hors du commun. Balzac ne les avait pas inventés. Ils existent. L’ancien directeur de Sciences po, Richard Descoings, était un de ces personnages. La journaliste du journal Le Monde, Raphaëlle Bacqué, a fait de lui un portrait révélateur de ce qu’est la comédie humaine dans la France d’aujourd’hui. Spécialiste de ces destins particuliers, ce « grand reporter » a, ces dernières années, raconté et analysé la personnalité de quelques autres héros balzaciens : Chirac, Mitterrand et, avec Ariane Chemin, « Les Strauss-Kahn ».Richie chez Grasset

Dans une interview récente, Raphaëlle Bacqué expliquait pourquoi l’idée lui était venue de se pencher sur la vie de Richard Descoings après sa mort mystérieuse et ses obsèques de rock star. « Rappelez-vous ! Toute la nomenklatura française réunie autour de son cercueil, à l’église Saint-Sulpice. La cérémonie retransmise par des haut-parleurs. Des jeunes gens en pleurs sur le parvis, côtoyant ministres, grands patrons, éminents professeurs, hauts fonctionnaires. Même Barack Obama fait parvenir un message. Seul le président Nicolas Sarkozy, retenu à l’étranger, manque à l’appel, mais il téléphone à la veuve de Richard Descoings le matin même. Lors de cette cérémonie religieuse où Nadia Marik, l’épouse, et Guillaume Pepy, l’ancien compagnon du défunt et président de la SNCF, se tiennent côte à côte, un professeur me souffle : « C’était aussi un démon. » Plus tard, j’ai découvert à quel enchevêtrement de mondes il faisait allusion. »

L’extravagant directeur de Sciences po, Richard Descoings, n’est pas Lucien de Rubenpré, un jeune charentais monté à Paris pour y réaliser ses ambitions littéraires. Fils de médecins parisiens, résidant dans le village de Saint-Germain-des-Prés, c’est tout naturellement qu’après Louis-le- Grand et une prépa à Henri-IV, il intègre Sciences po, puis l’ENA sans se faire particulièrement remarquer. « Mais, tu es qui, toi ? » lui dit un de ses camarades de promotion de l’ENA en apprenant que Richard Descoings est sorti 10eme, dans « la botte » qui lui ouvre le Conseil d’État tant convoité. Comme Mister Hyde et Docteur Jekyll, il s’efforce de cacher sa double vie, comme il cachait ses notes. Le soir, en pantalon de cuir et tee-shirt moulant, il fréquente le Palace où il danse jusqu’à l’aube. Dans la journée, avec son costume et sa cravate, il ressemble à tous les étudiants de la rue Saint Guillaume.

Richard Descoings

Richard Descoings

Au Conseil d’Etat, personne ne soupçonne qu’ils sont un certain nombre, dont Guillaume Pepy et Christophe Chantepy, les plus connus, à fréquenter les bars gays de la rue Saint Anne ou le Gymnase Club du Palais-Royal. C’est dans ce petit cercle qu’il s’engage et milite activement à Aides, aux côtés de Daniel Defert, le compagnon du philosophe Michel Foucault. Il disait de son passage à Aides, où il avait accompagné des malades du sida : « La chose la plus difficile que j’ai connue, après le concours de l’ENA ».

Au Conseil d’Etat, Richard Descoings s’ennuie. L’opportunité lui est offerte d’intégrer le cabinet de Jack Lang et d’y découvrir une véritable passion pour l’éducation et la jeunesse. Alain Lancelot, le directeur de Sciences Po à l’époque, est sur le point de quitter ses fonctions. La place est libre. Richard Descoings, malgré son jeune âge, est nommé directeur en 1996. Cette fonction va lui offrir l’espace de liberté dont il rêve. Il a, pour cette école des projets sans limites. Les étudiants ont très vite, avec leur nouveau directeur, une relation qui n’avait jamais existée auparavant. Sur son profil Facebook, 5000 jeunes gens sont très vite ses « amis ». Ils l’appellent « Richie ».

Qui, à cette époque, est au courant de sa vie, de ses nuits passées dans les bars gays et les boîtes de nuit ? Quelques incidents seront rapidement cachés, mais son besoin de transgression est irrépressible. Conseiller d’État, énarque, membre du Siècle, il offre un visage rassurant derrière son non-conformisme, pour ne pas dire un certain cynisme.Sciences Po

Charmeur, séducteur, il séduit aussi bien les représentants de l’Inspection des finances, du Conseil d’Etat et de la Cour des comptes, membres de son conseil d’administration, que les étudiants avec lesquels il flirte, danse et même s’enivre au cours de fêtes de remise de diplômes mémorables et de voyages à Londres et à Berlin. Ministres, chefs d’entreprise, hauts fonctionnaires, sont admiratifs, pour ne pas dire fascinés par ses projets pour l’Ecole. « L’imposture fonctionne », s’exclame Richard Descoings lorsqu’il prend conscience du décalage qu’il y a entre les puissants qui le soutiennent et la réalité de sa petite école. Avec son intelligence, son culot et son pouvoir de séduction, cet homme est capable de tout, même de faire de cet institut un pôle d’excellence international ; ce que personne n’avait réussi avant lui. Convaincu qu’il faut sortir Sciences Po de la haute bourgeoisie du 7e arrondissement, Richard Descoings réussit à convaincre son conseil d’administration et le pouvoir en place, qu’il faut ouvrir l’école aux lycéens issus des zones d’éducation prioritaires (ZEP) des quartiers défavorisés. Il fallait le faire. Contre l’avis d’une grande partie des étudiants, de nombreuses élites, il mène à bien son projet. La suppression de l’épreuve de culture générale a été sévèrement critiquée. Il s’en moque. Il ouvre des antennes en province, attire de nouveaux étudiants. Lors d’un pot de départ à la retraite, un professeur se lâche : « Il y a un fou à la tête de l’école, bonne chance à ceux qui restent ! » Informé, Richard Descoings répond : « Bon débarras, non ? »

Comme souvent dans ces cas-là, le succès lui monte à la tête. Il dépense sans compter, augmente son salaire et celui de ses proches collaborateurs, avec l’accord d’un comité des rémunérations pourtant expérimenté et composé d’hommes de grande sagesse. Tout le monde est convaincu que pour être en compétition avec Harvard ou Stanford, il ne faut pas lésiner. Dans le monde de l’entreprise, cette course folle ne se termine pas toujours bien.Richard Descoings

Porté par le succès et grisé par les applaudissements, Richard Descoings tranche, coupe les têtes qui dépassent avec un cynisme et un autoritarisme qui en impose, mais agace. Raphaëlle Bacqué rappelle que Nicolas Sarkozy, fasciné lui aussi, avait envisagé de le nommer ministre. Il a un succès de rock star.

L’histoire de « Richie » se termine comme un roman de Balzac. Retrouvé mort dans une chambre d’un hôtel à New York, il deviendra très difficile, peu de temps après ce qui s’était passé pour Dominique Strauss-Kahn, de cacher l’homosexualité de Richard Descoings, toujours prêt à de nouvelles aventures.

Trois jours avant sa mort, au moment de prendre l’avion, Richard Descoings avait envoyé un message aussi balzacien que prémonitoire, à ses collaborateurs : « Si l’on s’écrase, la messe aura lieu à Saint-Sulpice : Mozart à tue-tête, Plug n’Play au premier rang. Pas d’argent pour le cancer, tout pour les fleurs. »

La cérémonie fut en effet grandiose. Les obsèques eurent bien lieu, le 11 avril 2012, à l’église Saint-Sulpice. L’association Plug n’Play des « gays, lesbiennes, bis, trans, queer de Sciences Po » fut relativement planquée sur un côté de la nef. Au premier rang, de l’autre côté des bancs réservés à la famille et aux amis accablés par le chagrin, la haute administration française était au grand complet. Plusieurs ministres, banquiers, chefs d’entreprise, une partie de l’équipe de campagne de François Hollande, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, des ambassadeurs, étaient là pour accompagner ce héros au sourire si doux.

Une masse de professeurs et d’étudiants en larmes, tenant une fleur blanche, remplissait la place Saint Sulpice. L’église, pourtant grande, avec ses trois mille places, était pleine. Des haut-parleurs retransmettaient la cérémonie. Deux grandes photos de Richard Descoings encadraient le portail de l’église. Guillaume Pepy, le président de la SNCF et Nadia Marik, la femme de Richard Descoings, avaient, ensemble, annoncé sa mort sur les faire-part. Le prêtre commença son sermon par ces mots : « Chère Nadia, cher Guillaume »…Les funérailles de Richard Descoings

Raphaëlle Bacqué raconte que « c’est là que le parcours de « Richie » prend un tour balzacien. Trois ans après son décès, les représentants des grands corps de l’État au Conseil de l’école sont toujours là. « Ils sont le pouvoir à la française de toute éternité. Après avoir accompagné Descoings dans ses succès et dans sa folie, ils se sont défaussés lorsqu’il a été mis en cause par la Cour des comptes, repoussant les curieux et les critiques après sa mort. Puis, ils ont organisé la succession en écartant tous ceux qui, d’une façon ou d’une autre, auraient pu dénoncer un héritage qui est aussi le leur. »

Dans le Monde, Daniel Schneidermann dit du livre de Raphaëlle Bacqué, « qu’il se lit sans dételer, en à peine plus de temps qu’un grand oral de l’ENA. C’est du Bacqué, c’est-à-dire ce que l’on fait de mieux, dans la sphère journalistique d’aujourd’hui, sur la peopolitique. » Le journaliste s’interroge : « Cette vie privée est-elle un sujet d’enquête légitime ? A priori, oui, si elle interfère avec les décisions publiques. Est-ce un sujet nécessaire, voire indispensable au débat démocratique ? A priori, non. Sauf à démontrer que la liaison Descoings-Pepy a eu des conséquences sur la gestion de Sciences-Po ou de la SNCF – et Bacqué ne démontre rien de tel –, cette intrusion dans la vie privée ne s’impose pas. »

A la question de savoir s’il était nécessaire d’entrer dans les détails de sa vie privée pour comprendre l’ascension de l’ancien directeur de Sciences Po ? Raphaëlle Bacqué répond au journal Atlantico qui l’interroge : « Chaque individu est un tout et on ne peut séparer ce que l’on est profondément de ce que l’on fait. Je ne connais d’ailleurs aucun bon récit biographique qui se contenterait de n’aborder que la vie publique de son sujet sans comprendre ses convictions, ses sentiments, ses contradictions intimes. C’est d’autant plus nécessaire, en ce qui concerne Richard Descoings, qu’il était lui-même le prince des confusions, mêlant à chaque instant vie privée et vie publique, peut-être davantage que d’autres hommes de pouvoir. Il pouvait ainsi clamer en plein amphi « je suis le premier pédé de Sciences Po ». Lorsqu’il a finalement épousé une femme, Nadia Marik, il en a fait son numéro deux. Même son attention bienveillante aux étudiants hésitait toujours entre le conseil fraternel et le flirt. Et puis, s’il n’avait pas été homosexuel et n’avait pas perdu un ami du Sida, il n’aurait pas participé à la fondation d’Aides, cette association qui lui a enseigné tout ce que l’ENA ne lui avait pas appris. »

Pour écrire ce livre balzacien, Raphaëlle Bacqué a fait son travail de journaliste, avec le talent qui est le sien, enquêté, rencontré les amis, professeurs, anciens ministres et compagnons de la nuit de Richard Descoings. Tous ont raconté les contradictions, la passion de cet homme pour l’éducation et la jeunesse, mais aussi son homosexualité, son amour sincère pour sa femme, une certaine noirceur intime qui l’habitait, une forme de cynisme et la volonté qu’il avait de bousculer les codes sociaux.

Existence balzacienne, oui, mais aussi très contemporaine des années folles que furent les années 80 « dans ce Paris follement joyeux et inconscient » que raconte fort bien Raphaëlle Bacqué.

Vous aimez Balzac ? Vous allez adorer Richie, le livre de Raphaëlle Bacqué, aux Editions Grasset, 288 pages, 18 €, en librairie depuis le15 avril.

 

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