Je regardais CNN, samedi, quand, aux alentours de 17h30, Wolf Blitzer le célèbre présentateur a annoncé la victoire de Joe Biden. J’ai été un des premiers à publier l’information sur FB avec la photo capturée sur mon iPhone. Il faisait beau sur la côte Est, c’était la fête, les gens, comme libérés, dansaient dans les rues, aux abords de la Maison Blanche à Washington, à New York et en Pennsylvanie où tout s’est joué. Des drapeaux américains, des bouteilles de champagne, des cris, des rires et des applaudissements, face à des pro Trump éteints. « Trump is fired ». Ils étaient nombreux à crier : « Donald Trump, tu es viré ! », en souvenir des émissions de téléréalité animées par Donald Trump qui faisait rire en disant aux candidats malheureux : « Vous êtes viré ! »

Depuis le 3 novembre, le suspense était intense, inquiétant, émaillé de rumeurs. Le dépouillement tardait en raison de la participation plus élevée que les autres années, du volume de votes par correspondance, des contestations et des retournements de tendance. Si tant de fake news se répandaient, c’est qu’aux États-Unis, le système est extrêmement compliqué. Les règles ne sont pas les mêmes dans tous les États. Toutes les conditions sont donc réunies pour qu’il y ait des contestations qu’il faudra purger.

CNN 7 novembre 2020 17h30

 Avec près de 74 millions de voix, Joe Biden fait mieux que tous les autres présidents avant lui. Seulement, voilà, avec un peu plus de 69 millions de voix, Donald Trump fait un très bon score et installe le « trumpisme » pour longtemps et rend la déception encore plus vive.

Joe Biden n’a toujours pas reçu, comme le veut la tradition, l’appel du président sortant reconnaissant sa défaite. De sa ville de Wilmington (Delaware), le nouveau président, calmement, dignement, avec sa longue expérience de la vie publique, a pris la parole pour promettre d’être « un président qui rassemble et non pas qui divise », et demandé à ses concitoyens de ne pas traiter leurs « opposants comme des ennemis ». « Je travaillerai aussi dur pour ceux qui n’ont pas voté pour moi, que pour ceux qui m’ont choisi », a-t-il rappelé. Il a souhaité que se termine « cette sombre ère de diabolisation en Amérique, et qu’elle se termine ici et maintenant ». « Le peuple américain veut que nous coopérions. C’est le choix que je vais faire. Et j’appelle le Congrès – démocrates et républicains – à faire ce choix avec moi », a assuré le nouveau président.

Cet homme n’est pas « naïf », « endormi », comme le prétendait Trump. Il sait qu’il n’a pas d’autre choix. À ceux qui ont voté pour le président sortant, il dit : je comprends votre déception ce soir. J’ai moi-même perdu quelques élections. Mais maintenant, donnons-nous une chance. Il est temps de mettre de côté la rhétorique dure, de faire baisser la température, de se regarder et de s’écouter à nouveau », a-t-il déclaré, ajoutant en bon catholique pratiquant : « La Bible nous dit qu’il y a un temps pour tout, un temps pour construire, un temps pour récolter, un temps pour semer. Et un temps pour guérir. C’est le moment de guérir en Amérique ».

Il a ensuite énuméré les tâches qui l’attendent. « La bataille pour contrôler le virus, la bataille pour la prospérité, la bataille pour garantir les soins de santé de votre famille, la bataille pour parvenir à la justice raciale et éradiquer le racisme systémique dans ce pays, la bataille pour sauver le climat », et « la bataille pour restaurer la décence, défendre la démocratie et donner à tout le monde dans ce pays une chance équitable ».

Il a le sens des réalités. « Nous ne pouvons pas réparer l’économie, restaurer notre vitalité ou savourer les moments les plus précieux de la vie, étreindre un petit-enfant, les anniversaires, les mariages, les remises de diplômes, tous les moments qui comptent le plus pour nous, tant que nous n’avons pas maîtrisé ce virus».

La fête sera donc de courte durée et Donald Trump ne fera rien pour faciliter la tâche de son successeur. Il estime que l’élection lui a été « volée » et qu’elle est entachée de fraudes. Joe Biden tente de calmer le jeu, nuance ses propos. C’est déjà un changement ! Il sait qu’avec une majorité plus faible à la Chambre des représentants et un Sénat susceptible de lui être hostile, ses marges de manœuvre seront très limitées. Au Sénat, en effet, les Démocrates ont certes battu des candidats républicains dans le Colorado et l’Arizona, mais ils ont perdu un siège dans l’Alabama. Il faut 51 sièges pour avoir la majorité. 50 suffiraient, Kamala Harris, la vice-présidente, qui présidera le Sénat ayant le droit de vote en cas d’égalité. Pour l’instant, on dénombre 48 sièges pour chaque parti. Début janvier, tout se jouera dans l’État de Géorgie qui doit élire deux sénateurs. C’est dire que, pour le Sénat aussi, le suspense demeure.

En attendant l’ordre qui permettra d’organiser la transition, c’est-à-dire la reconnaissance officielle de sa victoire que lui refuse pour l’instant la directrice des services généraux de l’administration américaine, Emily Murphy, nommée par Donald Trump, Joe Biden exerce une apparence de pouvoir, comble le vide, fixe le cap. La première et urgente priorité sera la lutte contre la pandémie, qui a déjà fait plus de 230.000 victimes dans le pays. Il a, sans tarder, annoncé qu’il allait créer un groupe de travail chargé de mettre au point et d’appliquer, à partir du 20 janvier, un plan pour lutter contre la maladie, au cri de « Yes we can », en souvenir du slogan de Barack Obama en 2008.

Donald Trump, l’as du deal, le conquérant, le chevalier d’entreprises qui entendait gérer son pays, comme il gère ses casinos et ses parcours de golf, n’a apparemment pas l’intention de reconnaître sa défaite. Il ne le peut pas. C’est psychologiquement impossible. C’est au-dessus de ses forces. Il est d’ailleurs accompagné dans cette posture, par ceux qui partagent sa conception du pouvoir et prennent leur temps avant de féliciter Joe Biden : Vladimir Poutine, Recep Tayyip Erdogan, Xi Jinping, Kim Jong-un et Jair Bolsonaro. Donald Trump cherche, en jouant au golf, la porte étroite par laquelle il apparaîtrait, aux yeux de ceux, nombreux, qui le soutiennent, comme le véritable vainqueur de cette élection ou, à défaut, pour la victime la plus célèbre de la Covid19, sans laquelle il aurait été réélu. On prête à Donald Trump l’intention de créer une chaîne de télévision avec laquelle il pourra critiquer l’action de son successeur et entretenir l’idée qu’il est illégitime, en attendant le moment où il pourra lui dire : « Vous êtes viré ! ».

Il faut dire que Donald Trump, avec plus de 32 millions d’abonnés sur Twitter, est un média très important. Facebook et Twitter doivent composer. Ils ont notamment beaucoup de mal avec les comptes liés à QAnon, la mouvance complotiste pro-Trump ; ces Républicains qui remettent en cause la légitimité du vote par correspondance, parce qu’ils soutiennent que les États-Unis ne sont pas une démocratie mais une république !

Succédant à Donald Trump, Joe Biden va devoir tenter de réparer le multilatéralisme et de rassurer ses alliés dans un monde en pleine éruption. L’Europe, mais c’était déjà le cas sous Obama, est devenue moins importante que l’Asie. La Chine s’est permise, par l’intermédiaire du média Ta Kung Pao, de titrer, avec une certaine insolence : « La démocratie américaine est désormais une farce ». Les accusations de fraude ont évidemment incité les éditorialistes chinois à comparer la première puissance mondiale aux plus ridicules républiques bananières. L’image des États-Unis ne sort pas indemne de cet épisode. Elle aussi est à réparer.

Protégez-moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge ! Que va exiger le gauchiste Sanders, la sénatrice du Massachusetts, Elizabeth Warren et Alexandria Ocasio-Cortez, la nouvelle égérie new-yorkaise de la gauche américaine ? Comment Biden pourra-t-il résister aux pressions de l’extrême gauche de son parti. Certes, il recevra l’aide du parti républicain au Sénat pour bloquer certains projets ! D’ores et déjà, le plan de relance doit d’urgence revenir à l’ordre du jour. De nombreux Américains sont dans une situation dramatique. Il faut les aider.

Est-ce que le salaire minimum fédéral pourra être porté à 15 dollars de l’heure ? Quid de l’augmentation des impôts après l’augmentation ahurissante de la fortune des milliardaires pendant la crise de la Covid-19. Joe Biden prévoit de remonter le taux d’impôt sur les sociétés de 21 % à 28 % ? Il aura besoin de ces ressources pour financer sa politique sociale. Enfin, il y a son plan de transition énergétique, de l’ordre de 2 000 milliards de dollars sur quatre ans, qui doit permettre aux États-Unis d’atteindre la neutralité carbone en 2025 pour la production d’électricité. Vaste programme ! Que va devenir son projet de droit à l’assurance-maladie publique, destiné à garantir que chaque Américain ne paierait pas plus de 8,5 % de son revenu pour bénéficier d’une couverture de santé, sans connaître le même sort que la réforme Obama.

Oui, profitez bien de ces journées, Mister Président, il se pourrait que ce soient les meilleurs.

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