«Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n’en puis présenter que l’ombre.» Cette phrase de Stendhal introduit le dernier roman de Patrick Modiano: « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier » (Gallimard. 146 pages, 16,90 euros, en vente depuis le 2 octobre). Elle constitue, en peu de mots, le fil conducteur de toute l’œuvre de cet écrivain, honoré le jeudi 9 octobre 2014 par l’académie suédoise pour : «l’art de la mémoire avec lequel il a évoqué les destinées humaines les plus insaisissables et dévoilé le monde de l’Occupation». Ceux qui aiment Patrick Modiano, c’est mon cas, ont éprouvé une grande joie et une réelle fierté, en apprenant, jeudi dernier, que le prix Nobel de littérature venait de lui être décerné.

Patrick Modiano

Patrick Modiano

Quarante-cinq années ont passé depuis son premier roman, « La Place de l’Etoile ». Quarante-cinq années passées à déambuler au milieu de ses obsessions ; les obsessions d’un homme né en 1945, au lendemain de l’occupation. Quarante-cinq années passées à tenter de démêler le souvenir d’une enfance qui ne cesse de le hanter. Des individus louches, des existences inavouables, des relents de l’occupation, des menaces inquiétantes, des rues du Paris dans les années 40, des « misérables petits tas de secrets », des personnages disparus, des absences inexplicables, sont les constantes de tous ses romans aux titres qui égarent le lecteur. L’écrivain entoure les souvenirs de mystère, explore méticuleusement le passé, feint d’oublier, laisse le lecteur en suspens. Il écrit comme il parle, avec les mêmes silences énigmatiques, les mêmes phrases dans lesquelles il se perd ou qui restent en suspens.

pour que tu ne te perdes pas dans le quartierComme Patrick Modiano, lui-même, le lecteur sort insatisfait de ses romans, mais quel style ! Le passé est un labyrinthe, dans lequel on ne peut que se perdre et dont on ne sort pas indemne. C’est cette quête et son style qui font de Patrick Modiano, un grand écrivain.

« Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier », son dernier roman, commence par ces mots: «Presque rien », qui rappellent la métaphysique du « je ne sais quoi » et du « presque rien » de Vladimir Jankélévitch. Alors qu’il n’aspire qu’à faire « la planche », Daragane, le narrateur, est entrainé, contre son gré, car il ne veut pas se souvenir, dans la recherche de personnes disparues qui n’ont laissé que très peu de traces. Il ne dispose que de lieux, de noms de famille, de bribes de voix, d’occupations professionnelles irrégulières, de domiciles introuvables, d’identités falsifiées, de noms d’hôtels approximatifs, de relations impossibles à identifier, enfin, de «Presque rien. » !

Comme dans tous ses ouvrages, Patrick Modiano s’aventure dans le passé, son passé. Daragane, le narrateur, n’a aucune envie de se replonger dans une époque de sa vie très douloureuse qu’il n’a cessé de chercher à oublier. Il résiste, mais le besoin de comprendre est irrésistible. La sonnerie du téléphone, un individu inquiétant à l’autre bout du fil, viennent troubler la réclusion volontaire d’un écrivain qui n’a pour compagnons qu’un arbre, « un charme ou un tremble », dans la cour de l’immeuble voisin, et l’« Histoire naturelle », de Buffon, qui lui évitent de penser à sa propre vie enfermée dans une valise dont il a perdu la clé… « On finit par oublier les détails de notre vie qui nous gênent ou sont trop douloureux. Il suffit de faire la planche et de se laisser doucement flotter sur les eaux profondes, en fermant les yeux. »

Un carnet d’adresses perdu, un rendez-vous dans un café, une insistance menaçante, le forcent à se remémorer un fait divers auquel il a été associé quand il avait 7 ou 8 ans. Une image Photomaton dans un dossier, une femme, Annie Astrand, qui l’a recueilli, enfant, dans une mystérieuse maison à Saint-Leu-la-Forêt, des allées et venues d’individus louches, des voitures décapotables, sont les seuls repères dont il dispose. Qui était cette femme avec qui, enfant, il a habité à Montmartre? Pourquoi a-t-elle fait de la prison ? Elle mettait dans sa poche un papier plié en quatre, avec l’adresse de leur domicile et ces mots: « Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier ». Le lecteur ferme le livre avec le sentiment que le narrateur, Daragane, comme Patrick Modiano, est frustré, insatisfait ; la vérité, derrière les dénis, ne pourra jamais émerger. Ancien écrivain, sexagénaire, Jean Daragane va, à nouveau, pouvoir vivre éloigné du monde. Son téléphone ne sonnera plus.

La lecture de ce roman offre un grand moment de bonheur et le prix Nobel de littérature qui vient de lui être décerné, est une bonne nouvelle. Il faut s’en réjouir, elles ne sont pas si nombreuses dans une période où Eric Zemmour, Edwy Plenel, sans parler de Valérie Trierweiler, provoquent, polémiquent, instrumentalisent les médias et, pour finir, rabaissent l’image de la France qu’ils prétendent aimer. Un prix Nobel de littérature, le quinzième que notre pays a obtenu – un record – constitue une réponse au French bashing dont certains se délectent et contribue au rayonnement de notre pays qui en a bien besoin !

 

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