Le chef de l’État voulait sans doute rassurer les Français, le 12 octobre dernier, quand, répondant à une question que lui posait Caroline Roux, sur l’usage que la France pourrait faire de l’arme nucléaire, il a dit que « la France ne répondrait pas à une frappe nucléaire sur l’Ukraine ». Il a éprouvé le besoin de préciser qu’elle ne réagirait pas non plus à une frappe « dans la région ».

Les spécialistes ont sursauté. Jean-Dominique Merchet, dans L’Opinion, le lendemain, sous le titre « Dissuasion nucléaire : la faute de « grammaire » du président Macron », a écrit que ces propos « laissent dubitatif sur plusieurs points », alors que le chef de l’État avait préalablement expliqué que « trop de monde en parle ». Une allusion au président Biden, qui venait de réitérer, sur CNN, ses craintes d’un « Armageddon » (une apocalypse) nucléaire. »

Emmanuel Macron sur ce point, parlait d’or, « moins on en parle, moins on agite la menace, plus on est crédible ». Que ne se l’appliquait-il pas à lui-même ! Pourquoi ne s’est-il pas contenté d’évoquer les conséquences catastrophiques qu’aurait pour la Russie une décision de passer de la menace à l’utilisation d’une forme quelconque d’arme nucléaire ?

Le chef de l’État a récidivé quand il a affirmé, peu après, que « notre doctrine repose sur les intérêts fondamentaux de la Nation, définis de manière très claire ». Jean-Dominique Merchet réagit à juste titre : « Ce n’est pas exact, sauf si le président de la République a annoncé, mercredi soir au détour d’une phrase, un changement substantiel de la doctrine française. Celle-ci repose en effet sur les intérêts « vitaux » du pays qui, justement, ne sont pas clairement définis, afin de laisser, en cas de crise grave, toute latitude au chef de l’État dans la manœuvre dissuasive. » Dérogeant à ce principe, le 19 janvier 2006, le président Chirac avait publiquement concédé que les approvisionnements en pétrole faisaient partie des « intérêts vitaux ».

C’est la responsabilité du chef de l’État d’apprécier, en permanence, ce que sont nos intérêts vitaux. C’est à lui qu’il appartient d’apprécier l’ampleur et les conséquences potentielles d’une agression, d’une menace ou d’un chantage, insupportables, à l’encontre de ces intérêts. Cette notion ne doit cependant pas laisser planer le doute sur notre volonté et notre capacité à mettre en œuvre nos armes nucléaires. La menace crédible de leur utilisation est essentielle pour ramener à la raison ceux qui pourraient être tentés d’attenter aux intérêts vitaux de la France.

Le journaliste de l’Opinion se souvient qu’Emmanuel Macron, comme tous ses prédécesseurs à l’Élysée, le 7 février 2020, lors de son discours à l’École de guerre, avait prononcé neuf fois les mots « intérêts vitaux », en se gardant bien de les détailler. Pas plus, n’utilisait-il alors la notion d’« intérêts fondamentaux de la nation ». Ceux-ci sont définis par le Code pénal et couvrent un champ très large, y compris « l’équilibre du milieu naturel » ou des « éléments essentiels du patrimoine culturel ». Jean Guisnel, journaliste au Point, se souvient que ce jour-là, Emmanuel Macron avait réaffirmé la doctrine en ces termes : « En cas de méprise sur la détermination de la France à préserver ses intérêts vitaux, un avertissement nucléaire, unique et non renouvelable, pourrait être délivré à un agresseur étatique pour signifier clairement que le conflit vient de changer de nature et rétablir la dissuasion ».

Jean-Dominique Merchet pense que « le plus probable, est que la langue du président a fourché sur cette question sensible ».

« Mais pourquoi dire cela ? » se demande François Heisbourg. « En effet, plutôt que de maintenir le principe d’incertitude propre à la posture de dissuasion, le chef de l’État semble affirmer qu’une frappe nucléaire sur le sol européen (« en Ukraine ou dans la région ») n’impliquerait pas nos « intérêts fondamentaux ». La France est pourtant une puissance nucléaire « dotée », et membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies. »

Certes, le chef de l’État avait ce jour-là, sur France 2, le devoir de rassurer les Français, inquiets, mais, mon camarade journaliste a raison de dire que « ce type de message s’adresse aussi au Kremlin. Et que cela revient à dire d’emblée à la Russie : vous n’avez rien à craindre de notre part en matière nucléaire, même si vous lancez une bombe atomique sur votre voisin. Il cite Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), l’un des meilleurs experts français de ces questions, pour qui « la bonne réponse était : « Je ne rentrerai pas dans ce jeu et, quoi qu’il en soit, Poutine doit savoir qu’il serait perdant ». » Pour reprendre un mot cher au Président, la « grammaire » de la dissuasion est un exercice compliqué.

Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, interrogé sur le plateau de LCI, a, pour les mêmes raisons, qualifié d’erreur, les affirmations du chef de l’État, le 12 octobre.

Comme mes amis, j’ai sursauté en entendant, sur ce sujet sensible, les mots prononcés par président de la République. Aucun de ses prédécesseurs n’avait été aussi précis sur ce sujet.

Faut-il en conclure que la dissuasion nucléaire n’est plus ce qu’elle a été ? Je ne le pense pas, mais il n’est pas inutile de se poser la question et d’en débattre.

Conçue pendant la guerre froide, pour éviter la guerre avec des États dotés également de l’arme nucléaire, qui réfléchiraient avant de subir « des dommages inacceptables », la doctrine française aura, sans doute, besoin d’être repensée à la lumière de la nature et de la durée des combats de haute intensité qui se déroulent en Ukraine. Repensée par qui ? Les penseurs des années soixante, les généraux Poirier, Ailleret, Beaufre, Gallois, mais aussi, des intellectuels comme Raymond Aron, Alfred Fabre-Luce, Thérèse Delpech, ne sont plus là pour concevoir une nouvelle stratégie que la révolution géopolitique qui se dessine avec la confrontation annoncée entre les démocraties et les empires autoritaires, rend nécessaire et urgente.

La Fondation pour la recherche stratégique (FRS), en partenariat avec la Direction des applications militaires du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives, a organisé, à la Bibliothèque nationale de France, le 13 octobre, un colloque à l’occasion du 10e anniversaire de la disparition de Thérèse Delpech, qui avait pour thème : « Démocratie (s) et Dissuasion ». Les meilleurs experts étaient réunis. Isabelle Lasserre, dans le Figaro d’hier et sur LCI, a restitué les principales réflexions entendues. Celles de Louis Gautier, conseiller pour la défense auprès du Premier ministre, Lionel Jospin, ancien Secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, aujourd’hui, Procureur général près la Cour des comptes, notamment, qui a déclaré qu’ « En menaçant d’utiliser une arme atomique pour protéger sa conquête impériale de l’Ukraine, le pouvoir russe a fait entrer le monde dans « le troisième âge nucléaire ». Cet événement est un défi pour les démocraties européennes. Depuis la fin de la guerre froide, croyant à la paix éternelle pour le continent, elles se sont désarmées, ont sous-traité leur sécurité et assumé leur dépendance économique vis-à-vis de la Russie et de la Chine. Le « troisième âge nucléaire », qui succède au premier – l’affrontement entre l’URSS et les États-Unis puis au second – l’instauration de mécanismes de régulation après la crise de Cuba – est marqué par une « désinhibition » des comportements nucléaires.

L’attitude de Vladimir Poutine, qui cherche en permanence à tirer profit d’« une faiblesse occidentale » et teste pour savoir ce qui serait « acceptable » par les Américains et leurs alliés, en est l’illustration. Économisons les assurances que nous ne pouvons pas nous empêcher de lui donner ! Vladimir Poutine provoque et nous entrons dans son jeu, alors qu’il sait parfaitement ce que sont les armes dont disposent les Occidentaux et que, chaque jour, il constate l’efficacité de l’aide occidentale à l’Ukraine. Dès le 24 février, il a mis en alerte sa force de dissuasion nucléaire, parce que la politique des États-Unis et de ses alliés représentait « une menace […] pour l’existence même de [l’]État [russe] et de sa souveraineté ». En juin 2020, déjà, il avait signé un décret précisant que Moscou s’autorisait à utiliser l’arme nucléaire dans le cas d’une « agression contre la Fédération de Russie au moyen d’armes conventionnelles, lorsque l’existence même de l’État est menacée ». Le 21 septembre, il a déclaré qu’il utiliserait « tous les moyens à [sa] disposition pour défendre la Russie et [son] peuple » en cas de menace à son intégrité territoriale. Le président américain s’est cru obliger de parler d’apocalypse et Emmanuel Macron en a trop dit.

Personne ne connaît la définition des « intérêts vitaux » de la Russie. La Crimée et les régions du Donbass, en font-elles partis ? À quel moment Poutine considérera-t-il que le soutien occidental à l’Ukraine est une menace existentielle pour la Russie ? L’Occident, dans ses plans, doit avoir des réponses à ces questions pour pouvoir adapter sa stratégie. Dans l’affaire des missiles de Cuba, en 1962, Khrouchtchev s’était dégonflé. Ce recul hante Poutine.

La diplomatie nucléaire a été souvent comparée à un jeu. Jeu d’échecs ou jeu de poker ? Dans le jeu d’échecs, il s’agit de calculer et de manœuvrer. Dans le poker, on peut parfois gagner en feignant d’avoir des cartes qu’on ne détient pas. Les U.S.A. jouent aux échecs. L’U.R.S.S. joue souvent au poker. La menace nucléaire, qu’agite régulièrement Poutine, ne dissuade pas les Occidentaux de fournir aux Ukrainiens de plus en plus de moyens pour contenir les ambitions du Kremlin et tenter de récupérer une grande partie, au moins, des territoires perdus.

Cette montée aux extrêmes est dangereuse. La dissuasion n’est pas un jeu. Si, d’aventure, une arme nucléaire venait à être employée, cela signifierait que la stratégie de dissuasion a failli. Ce n’est pas une arme d’emploi, c’est une arme politique. Dissuader, c’est semer le doute, créer de l’incertitude, laisser croire…

Devant tant de vives réactions, l’Élysée n’a pas tardé à faire savoir que le chef de l’État maintient « toute l’ambiguïté qui va autour de la dissuasion et qui est nécessaire pour qu’elle soit parfaitement opérationnelle ».

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