Je ne demande pas au chef de l’État de partir, comme l’avait fait le préfet Christian Blanc, au début de l’année 2005 dans un « Point de vue » qu’il avait donné au journal Le Monde. J’ai seulement une bonne mémoire. Le Président annonçait alors des mesures, comme si de rien n’était, feignant de ne pas se rendre compte de la situation. De nombreuses voix s’élevaient, de plus en plus dures, de plus en plus pressantes pour réclamer le départ du chef de l’État. Valéry Giscard d’Estaing, son meilleur ennemi, se demandait, faussement étonné, qui pouvait bien constituer ce 1 % de Français qui se déclaraient encore satisfaits du président de la République. Est-ce que l’année 2006 allait ressembler à l’année 1958, la dernière de la quatrième République. Les situations n’étaient pas comparables, mais les mêmes causes étaient susceptibles de produire les mêmes effets. Nos concitoyens réclamaient un régime fort, qui ait de l’autorité. Les mêmes, si d’aventure leur vœu avait été comblé, auraient hurlé aux libertés perdues. En 1958, alors que les caisses de l’État étaient vides, le Général de Gaulle promettait une remise en ordre des finances publiques sans laquelle la parole de la France ne pouvait être entendue.

Dans son « Point de vue », Christian Blanc écrivait : « Les Français vont découvrir que nous n’avons plus d’argent : sans être informés, chaque ménage a été endetté par l’État à hauteur de 41 000 euros, soit, en moyenne, davantage que son endettement privé. » Le ton sur lequel le numéro 2 du gouvernement (Nicolas Sarkozy !) formulait des propositions de révision constitutionnelle satisfaisait une partie de la population et inquiétait les autres. Dans le contexte de l’époque, il était clair pour de nombreux Français, que seul un pouvoir fort – c’est-à-dire de droite – éviterait à la France un « infarctus démocratique » dont la Gauche ressentait les premiers symptômes qui la paralysaient déjà. Pour les « hommes de bonne volonté » qui avaient à gérer la situation, les critiques étaient injustes, démagogiques, non fondées, exagérées.

Emmanuel Macron

Emmanuel Macron

Le lecteur a certainement en mémoire ce que fut l’année 2005. Le 29 mai, le référendum sur le projet de constitution européenne se solda par une réponse négative du peuple. Le 31 mai, le président de la République, Jacques Chirac, accepta la démission de Jean-Pierre Raffarin et nomma Dominique de Villepin, Premier ministre

Alors, les Français sont-ils ingouvernables, jamais satisfaits ? La classe politique est-elle incompétente, irresponsable, en dessous de tout ? La France est-elle, sur le plan politique, à la veille d’événements qui pourraient être graves ?

Il m’arrive, ces jours-ci, de me demander ce que je ferais si j’avais quarante ans aujourd’hui ? Est-ce que je serais sensible au discours d’Emmanuel Macron, comme je l’ai été, en 1971, de celui de Jean-Jacques Servan – Schreiber ? J’étais à la salle Wagram, le jour où il a pris la présidence du parti radical. Le souvenir que j’en ai, est d’autant plus précis que j’avais des raisons personnelles d’être partagé entre l’admiration que j’avais alors pour l’éloquence du président Maurice Faure, le député-maire de Cahors et la conviction que Jean-Jacques Servan – Schreiber pouvait représenter l’avenir du Pays. Le « Kennedillon », sobriquet employé par François Mauriac pour qualifier la personnalité de J.J.S.S, encouragé par le succès de son livre : « le Défi américain », était bien décidé à passer du journalisme à l’action politique. Le parti radical, le plus ancien parti politique de France, qui avait formé la plupart des dirigeants de notre pays, n’allait pas bien depuis le retour au pouvoir du général de Gaulle. Il devenait même de plus en plus difficile de payer chaque mois le loyer des bureaux de la Place de Valois. Maurice Faure, qui présidait le parti depuis le 19 octobre 1969, eut l’idée de contacter Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui représentait la réforme et la modernité, et de lui proposer le secrétariat général du parti. J.J.S.S saisit l’opportunité qu’il attendait et prit le pouvoir Place de Valois avec son ami Nick Maloumian qui devint secrétaire général adjoint. Le loyer et les dépenses de gestion courante furent payés régulièrement et les adhésions, qui n’étaient pas nombreuses auparavant, affluèrent. Son discours, ses idées, son sens de l’organisation, dans la France de 1970 avaient de quoi séduire. Avec Michel Albert, il avait rédigé un manifeste « révolutionnaire » intitulé « Ciel et terre » qui fut adopté par le parti le 15 février 1970. Maurice Faure avait eu une bonne idée mais il sentait bien que le tourbillon allait le dépasser.

Jean-Jacques Servan-Schreiber était imprévisible et difficile à suivre. Après avoir brillamment emporté un siège de député à Nancy et juré que « député de Lorraine », il allait habiter à Nancy, que ses enfants iraient à l’école dans cette ville, il fut incapable de résister à la tentation, quelques mois plus tard, de se présenter à Bordeaux contre Jacques Chaban-Delmas. Maurice Faure, qui connaissait mieux que personne la géographie politique, lui déconseilla vivement d’aller à Bordeaux. « Maurice, je vous parie que je vais être élu » Le député-maire de Cahors a raconté, dans ses mémoires, ce qu’il lui avait répondu : « Je ne le crois pas mais je vous le souhaite. Si vous étiez élu, dans un tel contexte, cela changerait la politique nationale, car cela voudrait dire que vous pourriez vraiment être élu n’importe où.

Le dessin de Faizant représentant JJ-SS chassant Maurice Faure

Le dessin de Faizant représentant JJ-SS chassant Maurice Faure

Le 20 septembre 1970, Jean-Jacques Servan Schreiber fut battu. Dans son entourage, nous ne fûmes pas surpris. Il n’y avait vraiment que lui pour y croire. Mais tel était son caractère et son destin. Au mois d’octobre de la même année, eut lieu le fameux congrès du parti radical. L’ambiance était tendue, la salle partagée entre les partisans de la modernité, les Réformateurs, et les élus qui soutenaient le président Maurice Faure. Tous les moyens, c’est-à-dire les moins avouables, furent employés pour empêcher Maurice Faure de s’exprimer, y compris couper le micro. Le samedi matin cependant, Maurice Faure prononça un de ses meilleurs discours. C’était trop tard. Il fut battu et se retira « sous sa tente », à Cahors. Le cœur n’y était plus dans un parti divisé. Jean-Jacques Servan-Schreiber ne fut pas en mesure de réaliser ses ambitions. Quand, en 1974, il décida d’apporter ses idées à son ami Valéry Giscard d’Estaing et de le soutenir, les « jeunes loups » perdirent leurs illusions et partirent chacun de leur côté. Entre-temps, le 13 juin 1971, les socialistes avaient refondé leur parti à Épinay.

En ce début d’année 2016, les Français assistent à un étrange spectacle. Des utopistes, des idéalistes, de faux intellectuels, se livrent, tous les soirs, sur la Place de la République, dans un désordre de moins en moins supportable, à un curieux « remue-méninges » que les bobos trouvent intéressant ! Les quadras, pour forcer le destin, provoquent à longueur de journée. Emmanuel Macron, à ce petit jeu, ne s’impose aucune limite. Il en fait donc des tonnes dans les médias. Ça marche ; si vous tapez Emmanuel Macron sur Google, 244 000 réponses vous sont offertes. Deux Français sur trois pensent qu’il en fait trop (sondage Le Point). Avant-hier soir encore sur Arte, il en a remis une couche : « La Gauche ne me satisfait pas »… Depuis que le ministre de l’Économie a lancé son mouvement « En marche ! », il se prononce chaque jour sur tout et sur rien. Il s’agit donc bien d’une stratégie. Après avoir signifié à François Hollande qu’il n’était en aucun cas,  » son obligé », tout le monde pensait que la fin était proche et que sa présence au gouvernement n’était plus qu’une question d’heures. Eh bien, non ! « L’homme pressé » veut montrer qu’à ce jeu, il est le meilleur et que, dans la perspective des élections présidentielles, il peut conquérir une part de marché significative.

Pour avoir une chance de rattraper Alain Juppé et Nicolas Sarkozy dans les sondages, Bruno Le Maire et Nathalie KosciuskoMorizet, provoquent aussi avec plus ou moins de pertinence, mais il faut émettre pour exister. La droite et la gauche n’ont plus de sens ; il faut être à la fois de droite et de gauche, pour s’adapter au réel ! Ce sont les nouveaux éléments de langage.

Pierre Schwarz, à la suite de mon dernier article, a, dans un commentaire, tenu à préciser que, de son point de vue, « la seule primaire citoyenne c’est laprimaire.org. » Pourquoi pas ? Au point où nous en sommes!

Bref, à un an de la présidentielle, tous les coups sont permis : « coup d’État démocratique », « coup d’État utopique », big bang institutionnel, économique et social, primaires à tous les étages, contrairement à l’esprit de la Ve République et à l’élection du président de la République au suffrage universel. La multiplicité des initiatives pour faire de la politique autrement confirme que le système politique est à bout de souffle, qu’il n’a plus de légitimité. L’inflation d’initiatives donne aussi une idée de l’état de l’opinion. Cette situation ne pourra pas durer.

Enfin, on peut le penser, mais ce n’est pas sûr !

 

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