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C’était une voix, un accent, au service d’un talent d’orateur exceptionnel. Maurice Faure était un homme étonnant, pour qui « la politique est plus un art qu’une vanité ». Il n’aimait pas les honneurs. Il aimait sa ville, Cahors, et les Lotois qui lui rendaient bien. Modéré, partageant plus les promenades dans les bois de Saint-Pierre-de-Chignac en Dordogne avec François Mitterrand, que certains projets socialistes, il avait une conception de la politique et des convictions européennes qui n’eurent sans doute pas le retentissement qu’elles méritaient.

Maurice Faure, est mort le 6 mars à l’âge de 92 ans, à Cahors, la ville dont il avait été le maire pendant vingt-cinq ans.

Dans cet article, consacré à honorer sa mémoire, je n’évoque qu’assez brièvement sa brillante carrière. Les hommages ne manquent pas. Celui que le président de la République lui rendra demain matin, à Cahors, à quelques semaines d’élections européennes qui s’annoncent délicates, sera, à n’en pas douter, le plus important.

Faure MauriceComme toujours, dans cette circonstance, ce sont des souvenirs familiaux, personnels qui reviennent à l’esprit. Ils sont à la fois nombreux, pittoresques, particuliers.

Dans les derniers jours de 1953, comme c’est l’usage, mon père, nommé directeur départemental de la construction dans le Lot, quelques jours auparavant, se présenta au préfet. La préfecture est un beau bâtiment du XVIIème siècle qui jouxte la cathédrale. C’est l’ancien palais épiscopal. Une haute porte en fer forgé ouvre sur une cour dont la végétation se limite à quelques bordures gazonnées et à quelques arbres. Les murs des salons sont couverts de tapisseries de Beauvais qui étaient déjà là du temps de l’évêque. Le préfet dit à peu près ceci à mon père : « Vous verrez, le Lot est un département pauvre mais extrêmement attachant; vous n’avez pas encore rencontré Maurice Faure ? Non, lui dit mon père, je tenais à me présenter à vous en premier. Le préfet reprit : « Maurice Faure est le « patron » du département. Un préfet ne devrait pas dire cela, mais dans ce bastion du radicalisme, c’est un fait. Plus jeune agrégé de France, plus jeune député, élu en 1951, Maurice Faure a un très brillant avenir devant lui. » Mais, lui dit mon père, « monsieur Monnerville est président du Conseil de la République ? » « Oui, ajoute le préfet, « mais c’est Maurice Faure qui l’a fait élire dans le Lot ; vous verrez comment il s’y prend, comment il se sert de ses origines rurales, de ses parents instituteurs, de son intelligence. Il a un sens politique hors du commun. Je ne sais pas combien de temps je resterai dans ce département,  mais, je ne saurais trop vous mettre en garde. Soyez très prudent. Le Lot, c’est un peu Florence ! Ah! J’oubliais, ajouta le préfet, «  j’espère que vous avez un bon foie ! Manger trois fois de suite du foie gras et « faire chabrot » à 9h du matin, il faut être capable d’en prendre l’habitude. »

Le Pont ValentréLe Lot, à cette époque, avait perdu près de la moitié de sa population en un demi-siècle et la moitié des habitants vivait encore dans les campagnes. C’était un département sous-développé. Venant de la Charente, mon père, fasciné par cette « terre des merveilles », était  frappé par la diversité des régions, des cultures, des élevages, mais aussi par le nombre de maisons en ruine, abandonnées. Au nord-est, le Ségala, avec ses bovins, ses prairies, faisait déjà partie de l’Auvergne. Au nord-ouest, près de la Dordogne, la Bourianne est une région où l’on cultivait le tabac. Au sud, dans le Quercy blanc, il y avait surtout du blé, du maïs et de la vigne. Au centre, les Causses s’étendaient sur près des trois-quarts du département. Sur ce sol pauvre, calcaire, où affleurent les rochers, on élevait des moutons et on cultivait la truffe noire si recherchée. Enfin, de l’est en ouest, deux magnifiques vallées, la Dordogne et le Lot, aux falaises souvent à pic, réunissaient, sur leurs terres d’alluvions, les cultures les plus riches et les plus rémunératrices comme le tabac et la fraise. L’architecture des habitations rurales reflétait, comme partout, le caractère de ses habitants. Au nord, les maisons avaient la fierté de leurs toits à la Mansart. Au sud, elles étaient plus méditerranéennes, avec leurs toits plats et leurs génoises ; elles étaient plus calmes, plus simples, moins hautaines. Les bourgs, aux pierres patinées par le temps, étaient plus beaux les uns que les autres. Ils exprimaient la civilisation quercynoise. C’était – et c’est toujours – une terre de contraste. Sur les routes, à chaque virage, c’était un émerveillement.

Le jour où mon père assista pour la première fois à une séance du conseil général, avec en mémoire les propos du préfet. Il se rendit compte que c’était vrai, sur ce sol rude, l’esprit soufflait. À l’évidence, il y avait un lien entre cette terre et le caractère de ces hommes à l’accent rocailleux et aux formules imagées. Ils respirent la liberté de l’esprit, la volonté, mais aussi l’humanité et la joie de vivre.

Mon père écoutait le président Monnerville, le jeune Maurice Faure, qui n’avait encore que trente-deux ans, mais aussi tous les autres, des personnalités locales brillantes et attachantes : le maire de Cahors, le docteur Calvet, le maire de Puy-L’Evêque, Ernest Marcouly, le communiste Henri Thamier, le docteur Juskiewenski, le maire de Figeac, le docteur Constant. C’étaient, le plus souvent, des enseignants, des médecins, des exploitants agricoles, qui aimaient passionnément leur Quercy.

La signature du traité de Rome

La signature du traité de Rome

Mon père se souvenait qu’en 1957, le préfet, les élus, les chefs de services départementaux, étaient impatients, chaque fois qu’ils avaient l’occasion de rencontrer Maurice Faure, de l’entendre raconter  la négociation du Traité de Rome. Lui-même disait que c’était « l’œuvre de sa vie ». C’est disait-il « l’affaire qui, dans la durée, aura le plus d’importance ». Le ministre confia plus tard, « qu’il n’avait sans doute pas au début, une claire conscience de l’importance du traité et des innombrables problèmes que poserait ensuite son application ».

L’opinion française, obsédée par la guerre d’Algérie, ne mesurait pas bien la portée de l’événement quand, le 25 mars 1957, à Rome, au Capitole, eut lieu la signature officielle. Guy Mollet qui aurait dû signer pour la France avec Christian Pineau tenait beaucoup à ce que ce soit Maurice Faure, qui avait conduit la négociation, qui signe à sa place.

Maurice Faure, c’était aussi les banquets. J’ai déjà raconté sur ce blog, quand le village de Saint-Cirq-Lapopie  a été élu « village préféré des Français », ce qu’étaient, à l’époque, ces moments très particuliers. Celui qui eut lieu à Saint-Cirq-Lapopie, « Aux bonnes choses », le 26 juin 1955, à l’occasion de la journée des HLM, et celui du 22 juin 1958, à l’auberge « Rustica », dans la fraîche vallée du Célé, étaient, pour mon père, des souvenirs inoubliables. Maurice Faure, y régnait en « Empereur du Lot ».

Chaque année, en ce temps-là, le congrès départemental du parti radical-socialiste se tenait au théâtre municipal de Cahors. Avec quelques amis, nous y assistions comme on assiste à un spectacle. Les discours, particulièrement celui de Maurice Faure, étaient remarquables. Dans ce berceau du radicalisme, tout le monde s’intéressait au rugby et à la politique, moi aussi !

Etudiant en droit, en 1958, je souhaitais assister à une séance de l’Assemblée nationale. Mon père avait donc demandé à Maurice Faure une invitation pour son fils. Depuis un mois, la France n’avait plus de gouvernement, alors que les manifestations se multipliaient en Algérie. René Coty, le président de la République, proposa à Pierre Pflimlin de constituer une équipe gouvernementale après que Maurice Faure ait refusé, se sentant encore trop jeune et inexpérimenté sur le plan économique. Le 13 mai 1958, en début d’après-midi, alors que des manifestants avaient déjà envahi le gouvernement général à Alger, je me rendis  à l’Assemblée. Je pris place dans la tribune B, réservée aux invités, et là, j’assistai, dans la plus grande confusion, à la triste fin du régime. Je suis resté 18h dans l’enceinte du Palais Bourbon, retenu par les gardes mobiles qui protégeaient le Parlement. J’ai eu, pendant ce temps, tout le loisir de côtoyer, à la buvette et dans les couloirs, les acteurs de ce huis clos. Quel souvenir ! À Alger, les militaires avaient franchi le Rubicon. Ils avaient constitué un Comité de salut public et lancé un appel au général de Gaulle. La suite des événements est connue, il est inutile de la rappeler.

Quelques années plus tard, en 1971, c’est en qualité de membre du parti radical que je sollicitai un entretien avec Maurice Faure, le président de ce parti depuis 1961. Felix Gaillard, le plus jeune chef de gouvernement jamais nommé en France à cette date, était décédé le 10juillet 1970 dans le naufrage de son bateau au large de l’ile de Jersey. Son siège de député de la 2° circonscription de la Charente allait faire l’objet d’une élection partielle et il appartenait au parti radical de donner l’investiture à l’un de ses membres. Ne doutant de rien, prenant mon chapeau et mes gants, je me suis rendu au domicile parisien de Maurice Faure, boulevard Raspail. Il me reçut, en veste d’intérieur et « charentaises » et m’écouta très aimablement expliquer qu’ancien élève du lycée d’Angoulême, ayant résidé dans cette ville, fréquenté tous les terrains de sport de ce département, je me sentais capable de relever le défi. Après m’avoir patiemment laissé parler, il me posa cette question : « Vous savez en quoi consiste la fonction de député ? » Sans attendre ma réponse, il m’asséna « C’est un travail d’assistante sociale, vous n’imaginez pas ce que c’est, c’est incompatible avec vos fonctions de directeur commercial. D’ailleurs, je peux déjà vous dire que c’est le maire UDR de Cognac, Francis Hardy qui sera élu. »  Je lui en ai longtemps voulu, il avait brisé mes illusions. Il y a un Rastignac qui se cache derrière tous les jeunes charentais, c’est bien connu. Francis Hardy fut élu, le parti radical n’était pas propriétaire de ce siège. Maurice Faure connaissait parfaitement sa géographie électorale. Il m’avait évidemment donné un bon conseil. Peu de temps après, j’ai vécu, aux côtés de Maurice Faure, l’accession au pouvoir de J.J.S.S, Jean-Jacques Servan-Schreiber, et ses méthodes assez particulières. Mais c’est une autre histoire !

Ainsi était Maurice Faure, « l’Empereur du Lot », tel que je l’ai connu dans les années cinquante à soixante-dix.

Fils d’un instituteur et d’une directrice de collège, Maurice Faure avait fait des études brillantes au lycée de Périgueux. Agrégé d’histoire et de géographie, docteur en droit, il eut très jeune la passion de la politique. D’abord comme attaché au cabinet d’Yvon Delbos, ministre du gouvernement de Paul Ramadier, en 1947,  puis comme chef de cabinet de Maurice Bourgès-Maunoury. En 1951, à 29 ans, il fut élu député radical-socialiste du Lot. Il le restera jusqu’en 1983. L’historien, de grande culture, se spécialisa très vite en politique étrangère où ses talents d’analyste, de négociateur et d’orateur firent de lui un des meilleurs spécialistes.

0237 » La paix est au-dessus de tout ; cela fait soixante-dix ans qu’il n’y a pas eu de menace de grande guerre, même s’il y a eu les conflits des Balkans. «  disait-il en 2012, même s’il regrettait les élargissements successifs de l’Europe, alors qu’il aurait fallu  » approfondir la communauté avant d’en élargir les limites ». Son implication dans la négociation et la signature du traité de Rome était restée la fierté de sa vie.

Nommé  Garde des sceaux, en 1981, dans le premier gouvernement de Pierre Mauroy, il laissa la place, au bout d’un mois, à Robert Badinter. La fonction l’agaçait. Ministre de l’équipement, en 1988 et 1989, dans le gouvernement de Michel Rocard, il en épuisa vite les joies, fidèle à ses idées : « la politique est plus un art qu’une vanité ». Il n’aimait pas les honneurs. Le chef de l’Etat le nomma alors au Conseil constitutionnel.

Après avoir été maire de Prayssac pendant de nombreuses années, Maurice Faure fut  élu maire de Cahors en 1965 et président du conseil général du Lot en 1970 ; fonctions qu’il conservera jusqu’en 1990 pour Cahors et jusqu’en 1994 pour le département.

J’adresse mes condoléances et mes pensées les plus amicales à sa famille.

 

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