Les Européens, sidérés, le 24 février, quand les obus et missiles russes ont commencé à pleuvoir sur l’Ukraine, choqués par la violence de cette entrée en guerre, la destruction de villes, la barbarie d’un autre temps, ont éprouvé à la fois une impression de malaise et d’admiration pour l’héroïsme du peuple ukrainien. À peine sortis d’une pandémie qui les a terrorisés, ils ont peur, maintenant, d’être entraînés dans une guerre mondiale et une crise économique de grande ampleur. Malaise, parce qu’après avoir vécu le manque de masques, les confinements, les rumeurs sur l’origine du coronavirus, le doute sur l’efficacité des vaccins, les populations découvrent que l’Europe n’est pas capable de se défendre seule. Malaise, parce qu’ils ne comprennent pas les buts de guerre de Poutine, les réponses, apparemment différentes, des Occidentaux aux questions que pose l’appel aux secours des Ukrainiens, les risques, notamment nucléaires, que comporte l’implication des membres de l’Alliance atlantique dans le conflit, la montée aux extrêmes qui pourrait conduire à une mondialisation de cette guerre. Le brouhaha médiatique, alimenté par la communication, trop souvent irresponsable, des chefs d’État, alimente et entretient chaque jour un peu plus, ce profond malaise.

Depuis le 24 février et l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les Vingt-Sept s’efforcent de montrer leur unité et leur solidarité à l’égard du pays agressé. Poussés par leurs opinions publiques, ils ont multiplié les déclarations, les sanctions et rendu un hommage unanime à l’esprit de défense et de résistance du peuple ukrainien. Ils ont pris des mesures pour restreindre progressivement leur dépendance à l’égard du charbon, du pétrole et même du gaz russe, qui financent la guerre. Ils ont accueilli des milliers de réfugiés et contribué, dans la mesure de leurs possibilités, au financement et à l’alimentation de l’Ukraine en moyens d’armement, de façon à équilibrer les forces en présence, mais ils se rendent compte que leurs moyens sont très limités.

Sans l’aide américaine, le conflit aurait rapidement pris fin, Volodymyr Zelensky aurait été déposé et son courageux pays annexé comme l’a été la Crimée. Les Américains, qui savaient l’offensive imminente et ne voulaient en aucun cas intervenir, étaient convaincus que l’issue de cette invasion était inexorable. Face à un État doté de la puissance nucléaire, il était hors de question que l’OTAN s’interpose. Mais, au fil des jours, Joe Biden a craint « le chaos en Europe » si l’OTAN n’aidait pas Kiev. « Je crains que ce qui se passerait ensuite, c’est de voir le chaos en Europe. Vous verriez la possibilité que [les Russes] continuent à se déplacer. Vous avez déjà vu ce qu’ils font en Biélorussie. Que se passerait-il dans les pays voisins ? Regardez ce qui se passerait en Pologne, en République tchèque et chez tous les membres de l’OTAN », a-t-il reconnu hier devant une agence de presse américaine. La résistance du peuple ukrainien et la combativité de son président, aidé par ses voisins immédiats, ont changé la donne.

Les buts de guerre et menaces de Vladimir Poutine, se faisant plus précis et inquiétants, les Occidentaux se sont progressivement, et de moins en moins prudemment, engagés aux côtés des Ukrainiens. Ils ne sont pas en guerre contre la Russie, mais…

Au fil des jours, alors que la guerre de position dans le Donbass, se fige, deux stratégies, deux courants de pensée, sont apparues, qui divisent le camp occidental. Ceux qui sont partisans d’une solution diplomatique, qui fera nécessairement perdre à l’Ukraine, une partie de son territoire, et ceux qui sont convaincus qu’avec une aide plus massive, les Ukrainiens peuvent l’emporter et repousser les Russes au-delà de leurs positions le 23 février et pourquoi pas, avant 2014. Pour eux, ce qui se joue en Ukraine, c’est l’avenir de l’Europe, son économie, sa sécurité, la démocratie. Il n’y a pas de négociations possibles

Dans le camp de la paix par la négociation, la France, l’Allemagne et l’Italie, appellent à l’arrêt des combats, de la violence, des massacres, des morts, chaque jour plus nombreux, et à entamer des négociations le plus rapidement possible.

Il est inutile « d’humilier la Russie ». La Russie « ne déménagera pas », il faudra bien vivre avec elle. Une architecture de sécurité européenne ne pourra être construite sans la Russie. La déclaration d’Emmanuel Macron, incomprise, irrecevable, a été, à ce moment du conflit, entendue comme une « déclaration de guerre » à l’Ukraine, dans l’état de désespoir où elle se trouve et comme un manquement à la solidarité, par les pays de l’est et du nord de l’Europe, les États baltes et la Pologne, rejoints par le Royaume-Uni, qui considèrent qu’une défaite complète de la Russie est indispensable si nous voulons sécuriser l’Europe.

Ces divergences de vues ont créé un malaise qui se traduit dans les sondages d’opinion. Le soutien à l’Ukraine n’est plus ce qu’il était, il y a cent jours. Aux États-Unis, également, les avis sont partagés.

Des voix, comme celle de Henry Kissinger, l’ancien secrétaire d’État américain, récemment au Forum économique de Davos, commencent à s’élever pour réclamer une paix rapide par la négociation, pour épargner des vies et des conséquences économiques trop lourdes. Volodymyr Zelensky, qui avait pourtant fait la même proposition, au début du conflit, a accusé Kissinger de défaitisme, d’agir « comme en 1938 », en référence aux accords de Munich qui avaient permis à Hitler d’annexer les Sudètes.

L’ancien secrétaire d’État n’est pas le seul, le secrétaire à la Défense, Lloyd Austin, tient des propos à peu près analogues, quand il réclame un « cessez-le-feu immédiat », à la suite d’une conversation téléphonique avec son homologue russe, Sergueï Schoïgou. La presse américaine, particulièrement le New York Times, considère, elle aussi, qu’une défaite de la Russie n’est ni pensable, ni souhaitable.

Jeudi, Emmanuel Macron, Mario Draghi et Olaf Scholz, rejoints par le président roumain Klaus Iohannis, en déplacement en Ukraine, ont visité à Irpin, ville martyre, Emmanuel Macron a salué « l’héroïsme » des Ukrainiens. « C’est ici, entre autres, que les Ukrainiens ont arrêté l’armée russe qui descendait vers Kiev. Donc il faut se représenter l’héroïsme de l’armée, mais aussi de la population ukrainienne », a déclaré le président français. Avant d’ajouter qu’il fallait « que l’Ukraine puisse résister et l’emporter ». Accusé de défaitisme par les Ukrainiens, son discours a évolué. Les dirigeants européens ont assuré l’Ukraine de leur soutien au statut de candidat immédiat à l’adhésion de l’Union européenne (UE) et appelé la Russie à accepter que les Nations Unies organisent l’exportation des céréales ukrainiennes via une levée du blocus d’Odessa. « L’Europe est à vos côtés, elle le restera autant qu’il faudra jusqu’à la victoire », a assuré Emmanuel Macron qui a annoncé la livraison prochaine de six canons Caesar, en sus des douze déjà livrés.

Malaise, parce que cette partie de jeu de go est trop compliquée pour l’homme de la rue qui ne dispose pas de toutes les clés de lecture de ce tremblement de terre. Qui peut d’ailleurs prétendre en disposer ?

Tout le monde s’accorde à reconnaître qu’il faut laisser les Ukrainiens décider seuls de leur avenir. Ce n’est pas si simple, si une grande partie du monde est concernée. Vladimir Poutine est convaincu que l’Europe, particulièrement sensible aux opinions publiques, finira par se lasser, se diviser et que l’aide diminuera avec le temps et les difficultés économiques. « La Russie a mobilisé ses relais médiatiques et ses réseaux d’agents d’influence dans les pays occidentaux, pour casser le front uni des Européens et des Américains », explique Françoise Thom, dans Desk Russie.

Malaise aussi à l’idée que Poutine aurait les moyens d’organiser la famine, cette autre forme d’arme de destruction massive.

Dessin de KaK dans l’Opinion du 17-06-22

À la veille d’un deuxième tour des élections législatives décisif pour l’avenir de notre pays, les Français accablés par des températures inhabituelles à cette période de l’année, conscients de la menace que représente le réchauffement climatique, préparent des vacances d’été bien méritées pour oublier la Covid 19, l’Ukraine, la hausse des prix, « l’économie de guerre », les bruits de bottes, les menaces des pays autoritaires. Bref, pour tenter, l’espace d’un été, de chasser le malaise qui s’installe.

Comment, ces jours-ci, ne pas penser au documentaire de Ruth Zylberman (ZADIG PRODUCTIONS/FRANCE 5) intitulé : « 1939, un dernier été », que France 5 avait programmé le dimanche 17 mai 2020 à 22 h 45. Philippe Jean Catinchi, pour le journal Le Monde, en avait fait le même jour, la présentation suivante que je reproduis.

« 1939, un dernier été » évoque un moment suspendu avant l’effroi

La documentariste Ruth Zylberman saisit l’instant pendant lequel fêtes mondaines et bonheurs familiaux tentent de conjurer la montée des périls.

Sur l’échafaud, la comtesse du Barry aurait supplié Sanson : « Encore un instant, Monsieur le bourreau ! » Cette injonction pathétique semble résumer l’état d’esprit des Français durant l’été 1939. Un moment singulier où chacun paraît partagé entre l’espérance et l’inquiétude, voire l’effroi, face à un avenir immédiat hanté par le spectre de la guerre. Illustrant le malaise qui gangrène les esprits, La Règle du jeu, de Jean Renoir, sort en juillet mais ce réquisitoire contre un monde miné par l’hypocrisie et la mort, que le réalisateur qualifiait lui-même de « film de guerre » sans que le fléau n’y soit jamais nommé, est boudé par le public, peu soucieux d’affronter ce miroir impitoyable.

Pour faire saisir le paradoxe d’un moment suspendu, où les fêtes mondaines et les rituels heureux s’efforcent de conjurer la montée des périls, Ruth Zylberman a judicieusement choisi le contrepoint. Évoque-t-on le sort de Dantzig ? C’est sur l’image d’une flânerie sur les Champs-Élysées. Spécule-t-on sur l’avenir de la Tchécoslovaquie, convoitée par Hitler ? C’est en bande-son décalée sur des images de bonheurs familiaux intemporels. Tempérant l’évocation des angoisses sourdes que trahissent les correspondances et les journaux intimes de gens ordinaires ou moins anonymes (Simone de Beauvoir, Raymond Queneau, Jean Cocteau ou Maurice Garçon) par les films de cinéastes amateurs qui racontent la persistance d’un rêve de paix et de bien-être, le documentaire joue aussi malicieusement des airs du temps (Paul Misraki et le joyeux Tiens, tiens, tiens ! des Collégiens de Ray Ventura que nuance Charles Trénet quand Les enfants s’ennuient le dimanche).

Profiter de congés payés encore neufs

Si l’euphorie des plus humbles profitant de congés payés encore neufs manque – faute de caméra pour fixer ces bonheurs infimes –, les éclats de festivités mondaines, où l’on entrevoit Marlène Dietrich, J. F. Kennedy, le duc de Windsor ou le prince Ali Khan, peinent à dissiper les menaces qui obstruent l’avenir. Et la répétition, au Palm Beach, de l’ouverture du Festival de Cannes n’empêche pas l’annulation du rendez-vous, le jour même où les nazis envahissent la Pologne.

Ponctuant d’une ultime facétie l’évocation, le photographe nantais Emmanuel Vaillant, résistant mort en déportation, prophétisait : « La guerre apprend à tout perdre et à devenir ce qu’on n’était pas. » Chacun, à l’été 39, semble avoir refusé d’entendre l’oracle.

« Le vent se lève ! Il faut tenter de vivre. »

Paul Valéry     Le Cimetière marin

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