Balzac a écrit, sur commande, en une nuit, une courte nouvelle qui s’intitule : L’illustre Gaudissart. Parangon de son espèce, Gaudissart est un commis-voyageur qui, dans les années 1830, parcourt la France pour vendre des articles de Paris et colporter les mœurs et les idées à la mode dans la Capitale. La vie de cette nouvelle n’était pas destinée à durer plus de vingt-quatre heures. Balzac en avait sous-estimé les effets. Le Globe, un journal saint-simonien, que Goethe lisait régulièrement, et dans lequel écrivait Sainte-Beuve, se chargea de prolonger la vie du sieur Gaudissart. Aujourd’hui, avec la télévision, la radio, internet, l’e-commerce, le hard-discount, l’illustre Gaudissart ne « débarque » plus dans les régions avec ses articles de Paris et ses ragots. Il a rendez-vous avec les Français, le samedi soir, le dimanche soir et quelques autres soirs aux heures de grande écoute. Il utilise toujours les mêmes recettes pour faire rire et lever le voile sur de « misérables petits tas de secrets », pour reprendre le mot de Malraux. Il a le même « bagoult », va « de noces en festins », « mène une vie de souverain ».Voici les premières lignes de cette nouvelle dont je conseille vivement la lecture.
« Le commis-voyageur, personnage inconnu dans l’antiquité n’est-il pas une des plus curieuses figures créées par les mœurs de l’époque actuelle ? n’est-il pas destiné, dans un certain ordre de choses, à marquer la grande transition qui, pour les observateurs, soude le temps des exploitations matérielles au temps des exploitations intellectuelles. Notre siècle reliera le règne de la force isolée, abondante en créations originales, au règne de la forme uniforme, mais niveleuse égalisant les produits, les jetant par masses, et obéissant à une pensée unitaire, dernière expression des sociétés. Après les saturnales de l’esprit généralisé après les derniers efforts de civilisations qui accumulent les trésors de la terre sur un point, les ténèbres de la barbarie ne viennent-elles pas toujours ? Le commis-voyageur n’est-il pas aux idées ce que nos diligences sont aux choses et aux hommes ? il les voiture, les met en mouvement, les fait se choquer les unes aux autres; il prend, dans le centre lumineux, sa charge de rayons et les sème à travers les populations endormies. Ce pyrophore humain est un savant ignorant, un mystificateur mystifié, un prêtre incrédule qui n’en parle que mieux de ses mystères et de ses dogmes. Curieuse figure! Cet homme a tout vu, il sait tout, il connaît tout le monde. Saturé des vices de Paris il peut affecter la bonhomie de la province. N’est-il pas l’anneau qui joint le village à la capitale, quoique essentiellement il ne soit ni parisien, ni provincial, car il est voyageur. Il ne voit rien à fond ; des hommes et des lieux, il en apprend les noms; des choses, il en apprécie les surfaces; il a son mètre particulier pour tout auner à sa mesure ; enfin son regard glisse sur les objets et ne les traverse pas. Il s’intéresse à tout et rien ne l’intéresse. Moqueur et chansonnier, aimant en apparence tous les partis, il est généralement patriote au fond de l’âme. Excellent mime, il sait prendre tour à tour le sourire de l’affection, du contentement, de l’obligeance, et le quitter pour revenir à son vrai caractère, à un état normal dans lequel il se repose. Il est tenu d’être observateur sous peine de renoncer à son métier. N’est-il pas incessamment contraint de sonder les hommes par un seul regard, d’en deviner les actions, les mœurs, la solvabilité surtout: et, pour ne pas perdre son temps, d’estimer soudain les chances de succès ? aussi l’habitude de se décider promptement en toute affaire le rend-elle essentiellement jugeur : il tranche, il parle en maître des théâtres de Paris, de leurs acteurs et de ceux de la province. Puis il connaît les bons et les mauvais endroits de la France, de actu et visu. Il vous piloterait au besoin au Vice ou a la Vertu avec la même assurance. Doué de l’éloquence d’un robinet d’eau chaude que l’on tourne à volonté, ne peut-il pas également arrêter et reprendre sans erreur sa collection de phrases préparées qui coulent sans arrêt et produisent sur sa victime reflet d’une douche morale ? Conteur, égrillard, il fume, il boit. Il a des breloques, il impose aux gens de menu, passe pour un milord dans les villages, ne se laisse jamais embêter, mot de son argot, et sait frapper à temps sur sa poche pour faire retentir son argent, afin de n’être pas pris pour un voleur par les servantes, éminemment défiantes, des maisons bourgeoises où il pénètre. Quant à son activité, n’est-ce pas la moindre qualité de cette machine humaine ? Ni le milan fondant sur sa proie, ni le cerf inventant de nouveaux détours pour passer sous les chiens et dépister les chasseurs; ni les chiens subodorant le gibier, ne peuvent être comparés à la rapidité de son vol quand il soupçonne une commission, à l’habileté du croc-en-jambe qu’il donne à son rival pour le devancer, à l’art avec lequel il sent, il flaire et découvre un placement de marchandises. Combien ne faut-il pas à un tel homme de qualités supérieures trouverez-vous, dans un pays, beaucoup de ces diplomates de bas étage, de ces profonds négociateurs parlant au nom des calicots, du bijou, de la draperie des vins, et souvent plus habiles que les ambassadeurs qui, la plupart, n’ont que des formes ? Personne en France ne se doute de l’incroyable puissance incessamment déployée par les voyageurs, ces intrépides affronteurs de négations qui, dans la dernière bourgade représentent le génie de la civilisation et les inventions parisiennes aux prises avec le bon sens, l’ignorance, ou la routine des provinces. »

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