Nous publions, Jean-Paul Benoit et moi, les entretiens que nous avons eus ces dernières semaines, sur la question européenne. Jean-Paul Benoit, Avocat au Barreau de Paris, Député européen honoraire, a été enseignant, puis haut fonctionnaire dans différents ministères et à la Commission européenne. Il a été élu au Parlement européen, membre de la commission des relations économiques extérieures, de la commission des affaires étrangères, de la délégation du Parlement avec les États-Unis. Il a conduit des missions en Russie, dans les émirats, en Arabie saoudite, à Malte, et dans les pays baltes…

Nous nous connaissons depuis notre plus jeune âge. Élèves de la classe de 6e – et même avant – du lycée d’Angoulême, nous avions déjà connu l’Occupation allemande, la menace soviétique, le début de la guerre froide. Nous avons fini par nous convaincre que nous sommes européens depuis le 9 mai 1950, à 17 heures, le jour où, dans le salon de l’Horloge du Quai d’Orsay, devant une salle pleine à craquer, un homme grand et frêle, de sa voix sourde, avec un accent de l’Est a lu une déclaration qui a changé l’histoire de la France et de l’Allemagne, mais aussi l’histoire de l’Europe. Le secret avait été bien gardé. Deux ministres seulement étaient dans le coup : René Mayer et René Pleven. Robert Schumann, le ministre des affaires étrangères qui venait de lire cette déclaration, mais aussi Jean Monnet, commissaire général au Plan, Etienne Hirsch, Pierre Uri, avaient travaillé d’arrache-pied pour aboutir à ce plan qui consistait à proposer la mise en commun des ressources de charbon et d’acier de la France et de l’Allemagne pour commencer à changer les relations entre les deux peuples. Approuvé par Adenauer, enthousiaste, par l’Américain Dean Acheson, qui ne savait que penser de ce papier, le plan fut très vite approuvé par l’Italie et le Benelux. Les Anglais furent évidemment difficiles à convaincre et le général de Gaulle déclara de ne pas bien comprendre ce « méli-mélo de charbon et d’acier ».

Depuis ce jour de mai 1950, devenu, en 1986, la Journée de l’Europe, nous partageons la conviction profonde que l’Europe est notre avenir. D’accord sur l’essentiel, notre regard sur la construction européenne, sur son évolution, sur le constat, sur l’avenir du projet, est parfois un peu différent, un peu contrasté. Les questions de la journaliste Marie-Caroline Lopez nous ont amenés à restituer nos souvenirs sans tabou. La situation préoccupante dans laquelle est aujourd’hui l’Union européenne découle des différents traités signés depuis 62 ans, de la personnalité des dirigeants européens qui ont été en capacité de prendre des décisions et des visions de l’Europe qui n’ont cessé de s’opposer. Nous en avons parlé très librement, mais toujours avec le souci de nuancer notre pensée et le souci permanent d’inviter le lecteur à réfléchir et réagir.

Les Européens sont majoritairement attachés à l’Europe, mais celle-ci ne les satisfait pas ; c’est une litote. La dernière enquête réalisée du 18 au 22 avril auprès de 8 747 personnes par Ipsos Sopra-Steria pour Le Monde, le Cevipof (Sciences Po) et la Fondation Jean-Jaurès, révèle que moins de la moitié des Français (42 %) se disent certains d’aller voter aux Européennes. Le chef de l’État, qui en avait fait une priorité dans son programme, est acculé à parler de politique intérieure sous la pression des Gilets jaunes qui poursuivent leurs gesticulations dans le désordre et la violence. Les programmes des candidats à l’élection européenne sont inaudibles et les institutions européennes expédient les affaires courantes, c’est-à-dire gèrent la sortie du Royaume Uni. Bref, personne ne parle de l’avenir de l’Europe, c’est-à-dire de notre avenir.

C’est la raison pour laquelle, nous en parlons, Jean-Paul et moi, dans un essai qui n’a pas la prétention d’aborder toutes les politiques européennes, beaucoup trop techniques, mais de parler de l’essentiel, c’est-à-dire des institutions, qui doivent recouvrer une légitimité reconnue, de la souveraineté, de politique étrangère, de défense et de sécurité, de la poussée nationaliste, du protectionnisme et de la nécessité d’accorder plus d’importance à la personnalité humaine, à l’écoute des peuples et à la pédagogie.

L’Union européenne subit une attaque de grande envergure. Son modèle démocratique, son poids économique, gêne ceux qui s’emploient à organiser de nouvelles zones d’influence autour de la Chine, des États-Unis, de l’Inde, de la Russie. Si cette élection n’est pas l’occasion d’un débat, si rien ne change, si l’Europe reste dans cette situation inachevée, elle perdra l’influence qu’elle a encore, et qu’elle doit avoir, compte tenu de son poids économique dans le monde. Elle pourrait même sortir de l’Histoire.

Nous sommes, à la croisée des chemins. Le moment est venu de répondre aux questions essentielles : Quelle Europe voulons-nous ? Quelles frontières pour l’Europe ? Existe-t-il une identité européenne ? L’Union doit-elle avoir des institutions à caractère constitutionnel ou être essentiellement une aire d’influence ? Est-ce que l’Europe protège les citoyens européens contre les inconvénients de la mondialisation ? Est-ce que l’affectio societatis nécessaire pour faire de l’Europe la grande puissance qu’elle doit être, fait l’unanimité ?

 Les Européens ne savent plus très bien ce qu’ils font ensemble. Nombreux sont ceux qui n’attendent plus rien de l’Europe et se tournent vers une nouvelle forme de nationalisme. Les peuples veulent des résultats concrets. Ils attendent de l’Europe qu’elle stimule la croissance, améliore leur niveau de vie, les protège, crée des emplois et fasse en sorte que les inégalités ne s’accroissent pas. Comme ce n’est pas le cas, les extrémismes de droite et de gauche prospèrent. Il faut dire que le retrait du Royaume Uni tombe mal. Pour la première fois depuis soixante ans, l’Union ne va pas s’élargir mais se rétrécir.

Reconstruire le projet européen, refonder l’Europe, la réinventer, peu importe le mot retenu. Ce qui compte, c’est que les libertés individuelles, le sens du collectif, le modèle économique et social, l’humanisme, le souci de la civilisation, le mode de vie, forment un ensemble de valeurs qui donne un sens au projet européen.

Le Vieux monde est, depuis des siècles, une sorte de laboratoire dans lequel s’expriment, s’expérimentent, se confrontent, la démocratie et la liberté. C’est aujourd’hui, encore, le cas, face à la mondialisation et aux bouleversements du monde. Écrasés par leur histoire, les Européens donnent l’impression d’être plus attachés à la préservation de leur héritage, au patrimoine accumulé, au repli sur soi, qu’à la participation enthousiaste à un projet collectif à la hauteur des enjeux. C’est dangereux, car le culte de la mémoire, la protection de l’identité, peut rapidement déboucher sur la xénophobie et le racisme. Des signes apparaissent. Ils sont inquiétants.

Il faut inventer d’urgence une nouvelle histoire et construire une nouvelle adhésion des citoyens européens à un nouveau projet. La communauté des nations européennes a les moyens de construire une nouvelle ambition démocratique qui lui permette de maîtriser son avenir. Il suffit de le vouloir. Encore faut-il le vouloir !

C’est parce que nous le voulons, Jean-Paul et moi, que nous publions cette contribution, pour ne pas dire, cet appel.

Enrique Baròn Crespo, ancien président du Parlement européen, a bien voulu signer la préface de cet essai. Sur le titre : « L’Europe, l’être ou le néant… », qui résume assez fidèlement l’optimisme et le pessimisme de nos propos respectifs et les enjeux, l’ancien ministre espagnol exprime son point de vue : « Un titre aux échos sartriens, mais avec un fond camusien. Un livre qui est plutôt sur une ligne plus proche du fédéralisme que prônait Camus en 1945 que de la révolution sociale de Sartre. »

 

Extrait, sur la délicate question de la souveraineté qui divise les Français, comme tous les Européens :

JPB – Le débat récurrent, qu’exploitent les nationalistes, les adversaires de l’Europe et les Européens eux-mêmes, c’est le mythe de la souveraineté nationale. Tout le monde dit « Je veux être souverain ». Or, pour moi, la souveraineté nationale se conjugue avec la souveraineté européenne qui vient la renforcer et non la détruire. Je pense que la souveraineté d’un seul pays est totalement illusoire sur le plan économique, financier et stratégique. Par conséquent, quand on dit « je veux une souveraineté européenne » c’est un complément, ou une garantie, de la souveraineté nationale. C’est ce que j’appelle la « souveraineté conjuguée ». La souveraineté est une symbiose entre un État, des peuples et une nation. Il y a des peuples européens qui peuvent être définis comme un peuple européen. Il y a des nations européennes qui, rassemblées, sans disparaître, construiront l’Europe des nations. La souveraineté européenne s’exprimera par ses représentants au Parlement européen, éventuellement par la voie du référendum. J’y reviendrai dans mes conclusions. Dans le monde d’aujourd’hui, quels sont les pays qui sont totalement souverains ? Les États-Unis ? La Chine ? La Russie ? Ils doivent tenir compte du reste du monde. Les frontières sont à géométrie variable et le monde moderne les fait d’une certaine manière disparaître : la puce a remplacé le char d’assaut, gardien des frontières géographiques. C’est la raison pour laquelle l’Europe doit conquérir une autonomie stratégique dans des domaines de souveraineté. Par exemple, créer un service d’intelligence économique européen, protéger notre capital numérique européen en contrôlant les serveurs et les algorithmes. Aucun État européen, seul, ne peut s’en sortir. La solution, c’est donc ce que j’appelle les souverainetés conjuguées. Dans la conjugaison il y a le ‘’je’’, le ‘’tu’’ le ‘’nous’’…. le ‘’nous’’, c’est l’Europe.

MD – Je ne vois pas la différence entre ce que tu appelles la souveraineté conjuguée et la souveraineté partagée que le traité de Lisbonne classe en plusieurs catégories : « compétence exclusive » (Union douanière, règles de concurrence communautaires, Union économique et monétaire, développement durable, commerce extracommunautaire, accords internationaux), « compétence partagée » (avec les Etats-membres) et « compétence complémentaire » (d’appui ou de coordination).

JPB – Quand on parle de partage, on sous-entend qu’on enlève quelque chose. Alors qu’en réalité, ce sont deux souverainetés qui se complètent.

MD – Outre la monnaie déjà commune, les deux autres principaux attributs de la souveraineté que sont la politique étrangère et la défense, ne peuvent être partagés sans risque de conflit de souveraineté. Le meilleur exemple, c’est la dissuasion nucléaire. Si on va vers une armée européenne, ce à quoi je ne crois absolument pas, tu conviendras, je suppose, que la dissuasion nucléaire ne peut être ni partagée, ni conjuguée.

JPB – Si… il y a une souveraineté européenne sur un certain nombre d’engagements militaires, sur la définition d’une politique étrangère, sur le fait qu’il y a, avec l’euro, une monnaie commune, sur le fait qu’on peut avoir une politique industrielle. Qu’on puisse créer de grands groupes industriels…

MD – Dans la souveraineté nationale on décide seul, dans l’autre, on décide avec les autres.

JPB – Mais penser qu’on décide seul est une illusion dans le monde moderne. On ne décide pas seul. On décide contraint par les circonstances, les rapports de force imposés par l’extérieur, tandis qu’avec une souveraineté conjuguée, on exerce sa souveraineté nationale à travers, et en même temps, qu’une souveraineté européenne.

MD – J’ai du mal à comprendre pour quelles compétences la souveraineté pourrait être conjuguée.

JBP – Cela fonctionnera pour un certain nombre d’activités. Le problème de la défense est un problème en soi, à traiter à part. Je veux débarrasser le débat européen de cette névrose qui consiste à dire « on porte atteinte à notre souveraineté » parce que je pense que les souverainetés nationales sont en partie des illusions. Elles sont ressenties comme quelque chose dans la chair de chaque individu mais en réalité, c’est une illusion. Quelle est la souveraineté de la France face aux GAFA ? Quelle est la souveraineté de la France face à l’Otan ? Quelle est la souveraineté de la France alors que certains grands groupes étrangers ont un chiffre d’affaires équivalent au PIB de la France ?

MD – Quand Hollande décide d’aller au Mali empêcher les terroristes de prendre le pouvoir à Bamako…

JPB – Il a pris une décision souveraine !

MD – Tu viens de m’expliquer que la souveraineté nationale est une illusion.

JPB – Oui, en grande partie. Cela n’empêche pas que, dans un certain nombre de cas, il y aura des décisions souveraines. Par exemple, le fait d’engager une action militaire et d’exposer la vie des citoyens.

MD – Il y a donc bien des cas où la souveraineté est exclusivement nationale et des cas où elle peut être conjuguée ou partagée ?

JPB – Quand la France intervient au Mali, c’est une décision souveraine du Président de la République, certes. Mais pour continuer la guerre, notre armée a besoin des drones, des avions ravitailleurs américains, des financements de l’Europe, de l’appui du G5 Sahel… La France est souveraine et en même temps, elle conjugue sa souveraineté avec d’autres pays.

MD – Mais elle était souveraine au moment de la prise de décision.

JPB – Oui. Puis, au moment de la mise en œuvre, elle partage ou « conjugue » sa souveraineté.

MD – Donc, on constate que c’est au cas par cas. C’est du tricot, comme tu le dis si bien.

JPB – Exactement ! Certains mots, certains concepts par exemple ‘’ souveraineté ‘’, ‘’ monnaie ‘’, ‘’fédéralisme’’ ou ‘’ état stratège ‘’, ‘’liberté’’ etc. sont chargés de fantasmes, d’émotion, de souvenirs historiques et politiques. L’Europe doit briser les convenances et les chaînes technocratiques de l’économie ultralibérale afin de s’interroger sur l’essentiel et les buts à atteindre.

MD – Oui, c’est exactement la thèse qu’il faut défendre. Il faut faire de la politique avant de faire de l’économie. C’est exactement le contraire de ce que Annegret Kramp-Karrenbauer, la candidate à la succession d’Angela Merkel, voudrait nous imposer

JPB – Je défends l’idée d’un État stratège et d’une Europe stratège. Au Parlement européen, j’ai porté cette ligne. Dès que l’on parlait politique industrielle, dès que l’on répondait aux Américains qui nous accusaient de subventionner Airbus alors même qu’ils subventionnent massivement Boeing par la recherche militaire – on me suspectait de vouloir une Europe centralisée, protectionniste, quasiment marxiste. C’était le reproche et la rengaine éculée du libéralisme sans contrôle… Les États-Unis et le Japon, par exemple, ont des normes, des conditions d’accès aux appels d’offres qui sont autant de murailles difficiles à franchir. Mais l’Europe voulait être le bon élève de l’ultralibéralisme, quitte à échouer pour passer dans la classe supérieure. Dénonçant une Europe ouverte à tous les vents de la concurrence, qui confondait le protectionnisme et la protection, j’étais à la limite de l’excommunication par les grands prêtres de l’ultralibéralisme…

« L’Europe : l’être ou le néant ? » ISBN 979-10-95183-00-6 18€ – sera référencé par dilicom pour les librairies physiques et numériques et sur amazon dès aujourd’hui. Le livre peut également être acheté sur le site de l’éditeur :

Éditions Maïa https://www.editions-maia.com/ https://www.facebook.com/EditionsMaia/

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