Le président de la République a prononcé, le vendredi 7 février, à l’Ecole militaire, devant les stagiaires de la 27ème promotion de l’Ecole de Guerre, le discours, sans doute le plus important de son quinquennat, sur la stratégie de défense et de dissuasion. Ce discours était très attendu dans une époque de profondes ruptures stratégiques.

 Adepte du « en même temps », le chef de l’Etat avait pesé chaque mot sachant que son discours serait analysé dans le monde entier.

7 février 2020- Ecole militaire – Discours du chef de l’Etat, chef des armées

Après avoir souligné que « La dernière décennie a vu les équilibres stratégiques, politiques, économiques, technologiques, énergétiques et militaires, largement remis en cause », et fait le constat que « nous faisons face à un délitement accéléré de l’ordre juridique international et des institutions qui organisent les relations pacifiques entre Etats », Emmanuel Macron a tiré la conclusion qu’une « nouvelle hiérarchie des puissances se dessine dans un contexte de crise du multilatéralisme et de recul du droit face aux rapports de force. »

(…) la frontière entre compétition et confrontation, qui nous permettait de distinguer le temps de paix du temps de crise ou de la guerre, est aujourd’hui profondément diluée. Elle laisse place à de multiples zones grises où, sous couvert d’asymétrie ou d’hybridité, se déploient des actions d’influence, de nuisance voire d’intimidation, qui pourraient dégénérer (…). La loi du plus fort et le rapport de force tendent à s’imposer dans tous les domaines. La France et l’Europe ont un rôle à jouer dans le rétablissement de l’ordre mondial au service de la paix.

(…) Les Européens doivent collectivement prendre conscience que, faute de cadre juridique, ils pourraient se trouver rapidement exposés à la reprise d’une course aux armements conventionnels, voire nucléaires, sur leur sol. Ils ne peuvent pas se cantonner à un rôle de spectateurs. Redevenir le terrain de la confrontation des puissances nucléaires non européennes ne serait pas acceptable. »

Après avoir réaffirmé que « les Européens doivent d’abord et avant tout définir ensemble ce que sont leurs intérêts de sécurité et décider souverainement de ce qui est bon pour l’Europe », le chef de l’Etat considère que « les Européens doivent pouvoir ensemble se protéger. Ils doivent pouvoir décider et agir seuls lorsque cela est nécessaire. Ils doivent le faire en n’oubliant jamais ce que l’histoire leur a appris : la démocratie et le droit sans la force ne tiennent pas longtemps. »

Il convient d’être clair. « Pour longtemps encore, l’Europe, en matière de défense, ne pourra tirer sa force que des armées nationales (…) nous avons commencé, entre Européens, à élaborer concrètement les outils qui nous permettent de faire émerger une conscience commune, de défendre des intérêts partagés, et d’agir de façon autonome et solidaire chaque fois que cela sera nécessaire. Cette voie, c’est celle de la construction d’une liberté d’action européenne qui complète et renforce les souverainetés nationales (…) Pour construire l’Europe de demain, nos normes ne peuvent être sous contrôle américain, nos infrastructures, nos ports et aéroports sous capitaux chinois et nos réseaux numériques sous pression russe. »

La France est fidèle à ses engagements dans l’Alliance atlantique, qui assure depuis soixante-dix ans la stabilité et la sécurité collective de ses membres et de l’Europe (…) Mais notre sécurité passe aussi, inévitablement, par une plus grande capacité d’action autonome des Européens (…) Adepte du parler vrai, il a clairement dit que « les vraies questions pour les Européens sont celles qu’ils doivent s’adresser à eux-mêmes, plutôt qu’aux Américains : pourquoi ont-ils diminué à ce point leur effort de défense depuis les années 1990 ? Pourquoi ne sont-ils plus prêts à inscrire la défense parmi leurs priorités budgétaires et à faire pour cela les sacrifices nécessaires, alors même que les risques s’accumulent ? Pourquoi avons-nous aujourd’hui des débats si compliqués sur les montants à allouer au Fonds européen de défense que nous venons de créer – parce que c’est une question accessoire, dont d’autres se chargeraient ? (…)

« L’Europe doit se mettre en situation de pouvoir davantage garantir sa sécurité et agir dans son voisinage. Cet objectif d’action autonome (…) est parfaitement compatible avec le souhait que les Européens se réengagent et soient plus crédibles et efficaces dans l’OTAN. »

En même temps…

Fidèle à nos engagements dans l’Alliance atlantique, mais « la liberté d’action européenne passe par la souveraineté économique et numérique (…). Il nous faut également conforter l’indépendance technologique de l’Europe et sa capacité à anticiper les prochaines ruptures stratégiques. Il nous faut pour cela une base industrielle de défense autonome et compétitive, un effort résolu et massif d’innovation, la maîtrise de nos technologies de sécurité et la maîtrise de nos exportations de défense. Ces outils de souveraineté commune nécessitent de construire une culture stratégique partagée, car notre incapacité à penser ensemble nos intérêts souverains et à agir ensemble de façon convaincante met, chaque jour, en cause notre crédibilité en tant qu’Européens. Elle offre aux autres puissances la possibilité de nous diviser et de nous affaiblir. La construction de cette culture stratégique européenne partagée, c’est ce à quoi s’emploie la France (…). C’est notamment ce que nous avons voulu faire avec l’initiative européenne d’Intervention. Pour que la France soit à la hauteur de son ambition européenne, à la hauteur de son histoire, elle doit rester souveraine ou décider elle-même, sans les subir, les transferts de souveraineté qu’elle consent, tout comme les coopérations contraignantes dans lesquelles elle s’engage (…).

Fondement de toute communauté politique, la défense est au cœur de notre souveraineté.

Notre stratégie de défense se définit donc, d’abord et avant tout, par sa capacité à protéger nos concitoyens, à contribuer à la sécurité et à la paix de l’Europe et de ses approches ».

Sur la dissuasion nucléaire, le chef de l’Etat a rappelé la doctrine strictement défensive. « Nos forces nucléaires ont été configurées pour cela avec la flexibilité et la réactivité nécessaires. En cas de méprise sur la détermination de la France à préserver ses intérêts vitaux, un avertissement nucléaire, unique et non renouvelable, pourrait être délivré à un agresseur étatique pour signifier clairement que le conflit vient de changer de nature et rétablir la dissuasion.

En même temps, nos forces nucléaires « renforcent la sécurité de l’Europe par leur existence même et à cet égard ont une dimension authentiquement européenne. » Soyons clairs : les intérêts vitaux de la France ont désormais une dimension européenne.

Nos forces nucléaires ne sont dirigées contre aucun pays, et la France a toujours refusé que l’arme nucléaire puisse être considérée comme une arme de bataille. Je réaffirme ici que la France ne s’engagera jamais dans une bataille nucléaire ou une quelconque riposte graduée. »

Dans cet esprit, a-t-il dit, « je souhaite que se développe un dialogue stratégique avec nos partenaires européens qui y sont prêts, sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans notre sécurité collective. »

En même temps…

En Allemagne, des voix s’élèvent pour que la France mutualise sa force de frappe au niveau européen. Le président Emmanuel Macron a été clair : « il est hors de question d’une quelconque mutualisation de la force de frappe française. Un « dialogue stratégique avec nos partenaires européens qui y sont prêts sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans notre sécurité collective » peut être envisagé. De même, il a « rejeté l’idée d’une participation française aux plans nucléaires de l’Otan. »

Ce discours est-il différent de ceux de ceux de ses prédécesseurs ? Oui et non ! Tous les présidents de la République prononcent un discours sur la dissuasion nucléaire. Celui du président Macron est dans la continuité de la politique de dissuasion et de la politique internationale de la France. En même temps, Emmanuel Macron a disserté sur l’état du monde et sensibilisé l’Europe à ses responsabilités dans ce domaine.

Est-ce qu’il sera entendu ?

Avec la fin du traité FNI, c’est la sécurité de l’Europe qui est en jeu puisque les missiles qui ont été interdits par ce traité se situaient en Europe. A ses yeux, les Européens doivent se mobiliser aussi sur la question du désarmement. A-t-il pour autant fait un pas vers un partage de la force de dissuasion au niveau européen ? Non, la force de dissuasion est souveraine.

 Il a exprimé sa volonté de développer un dialogue stratégique avec nos partenaires, si ceux-ci le souhaitaient, avec la possibilité d’être associés aux exercices des forces françaises de dissuasion. C’est conforme, dans son esprit, à la construction d’une « véritable culture stratégique entre Européens » déjà au centre de l’Initiative européenne d’intervention (IEI).

Nous sommes bien dans le « en même temps ».

La doctrine gaullienne et mitterrandienne sur la définition des intérêts vitaux à l’appréciation du chef de l’Etat est-elle applicable au niveau européen ? Non !

En 1994, François Mitterrand considérait que c’était un contresens : « Dans d’autres temps, ceux qui bâtiront l’Europe ou qui continueront cette construction pourront examiner, si l’évolution politique le permet, de quelle façon cet armement ou son utilisation pourraient être partagés. Aujourd’hui, cela me paraîtrait un contresens ».

En 1995, Jacques Chirac avait avancé l’idée d’une “dissuasion concertée”. Elle n’avait eu aucun écho.

En 2008, Nicolas Sarkozy avait proposé aux Européens « un dialogue ouvert sur le rôle de la dissuasion dans la sécurité commune ».

En 2015, François Hollande avait suggéré que la définition des intérêts vitaux « ne saurait être limitée à la seule échelle nationale, parce que la France ne conçoit pas sa stratégie de défense de manière isolée, même dans le domaine nucléaire ».

En Europe, il y a des Etats, comme l’Irlande et l’Autriche, pour lesquels une dissuasion commune est impensable. Dans la plupart des autre Etats membres, les opinions publiques sont opposées à cette idée.

Il n’en reste pas moins que la course aux armements a repris de plus belle et que les mécanismes internationaux de contrôle ne sont plus ce qu’ils étaient. Les Etats-Unis vont consacrer 1 200 milliards de dollars à leur dissuasion nucléaire au cours des trente prochaines années. La Russie prépare des missiles de croisière à propulsion nucléaire et des torpilles sous-marines de portée intercontinentale, sans parler des planeurs hypersoniques. La Chine se vante d’avoir 500 têtes nucléaires.  A ce sujet, je ne suis pas sûr que le président français ait eu raison d’évoquer le nombre de têtes dont nous disposons. Cette révélation n’est pas conforme à la doctrine de la dissuasion, nonobstant la montée du sentiment antinucléaire qui est réelle.

Le président Macron a abordé ce sujet dans son discours en reconnaissant qu’il est « légitime de se poser la question », mais qu’il convient de « rejeter la fausse alternative entre absolu moral et simple rapport de force ».

Toujours dans le « en même temps », il faut espérer que ces graves et importants sujets seront évoqués le 20 février prochain, date du prochain Conseil européen, à l’occasion des discussions budgétaires qui sont à l’ordre du jour. Il faut en effet financer le Fonds européen de Défense.  Les propositions, pour l’instant, sont loin des ambitions, pour ne pas dire ridicules.

« Où est l’Europe ? Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert-Schuman, a raison de s’inquiéter.

 

Le discours du Président :https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/02/07/discours-du-president-emmanuel-macron-sur-la-strategie-de-defense-et-de-dissuasion-devant-les-stagiaires-de-la-27eme-promotion-de-lecole-de-guerre

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