Les fantômes du stade olympique de Berlin ont attendu la 110ème minute de la finale Italie – France, de la coupe du monde de football, pour se manifester. Ils avaient bien tenté, dès les premières minutes de la rencontre, de faire de cette soirée une tragédie quand Thierry Henry, reçut un violent coup de coude de Fabio Canavaro qui lui fit perdre connaissance quelques secondes. Toutes les conditions étaient réunies pour que la soirée soit belle mais aussi pour un renouveau du mythe. Dans ce stade de triste mémoire, tout n’était que symbole. Comment ne pas voir dans les chevauchées de Patrick Vieira l’ombre de Jesse Owens. Le sprinter avait été prévenu par son entraîneur de ne pas répondre aux provocations qui fuseraient des gradins et de se concentrer sur sa course. Comment ne pas penser à Hitler en voyant Kofi Annan, le secrétaire général des Nations-Unies, et le président Mbeki dans la tribune officielle. Comment ne pas penser aux cuivres de la musique nationale-socialiste en écoutant le quatuor Il Divo et Shakira, la chanteuse colombienne, pendant la courte cérémonie de clôture qui précéda la rencontre. Le violent orage qui avait inondé Berlin la veille tenait lieu d’ouverture à ce drame lyrique, à cet affrontement entre les bleus et les bleus ou plutôt entre des blancs et des black-beurs.
Les Italiens, sûrs d’eux, ont entamé la rencontre avec une agressivité et une nervosité inquiétante. Ils ont dominé les Français pendant toute la première mi-temps. A la reprise, les Français, mieux organisés et plus frais, ont dominé à leur tour des Italiens qui reculaient au fil des minutes, à bout d’arguments. Impuissants tactiquement et techniquement, les Italiens, qui avaient perdu l’ascendant physique, ont cherché, par la provocation, à prendre l’ascendant psychologiquement. La provocation est une spécialité italienne, comme les pâtes et le Chianti.
« Ah, non, pas çà » s’est écrié Thierry Gilardi quand il a vu sur l’écran le coup de tête vengeur de Zidane dans la poitrine de Materazzi. La tragédie grecque entamait alors son dernier acte. Nous n’étions plus au stade olympique de Berlin mais à Bayreuth pour un drame lyrique de Wagner. Cet incident avait valeur de but pour les Italiens. Les images symboles se bousculaient : le carton rouge brandit par le « juge » ; le ciel devint rouge de honte et noir de tristesse ; la sortie de Zidane, les épaules basses submergé par l’émotion, sans un regard vers la coupe. Tel Œdipe de Sophocle, il pense sans doute qu’il a subi son acte plus qu’il ne l’a commis. On ne sait pas encore ce que le joueur italien, qui dit « ne pas être assez cultivé pour savoir ce qu’est un terroriste islamiste… », a prononcé comme insulte insupportable à entendre pour un héros.
Il faut se rendre dans le petit village du nord de l’Algérie, en Kabylie, berceau de la famille de Zidane pour comprendre ce que Camus aurait si bien su nous expliquer. Dans ce village, où tous les hommes ressemblent à notre héros, l’un d’entre eux, un homme qui semble avoir l’âge du père de Yazid, a déclaré au journaliste de TF1, d’une voix douce comme celle de Zidane : « Il a perdu le match, mais il n’a pas perdu son honneur. »
Rares sont ceux, dans les heures qui ont suivi, qui ont été capables de surmonter leur déception, leur colère pour raisonner avec une certaine hauteur de vue. Zidane venait de leur voler la part de gloire qu’ils attendaient. A l’heure qu’il est, ils ne sont pas nombreux. Le Président de la République a su trouver les mots et comprendre. Michel Drücker, sur France 2, qui connaît bien la famille Zidane, a admirablement expliqué ce geste inexcusable mais compréhensible. Claude Puel, l’excellent entraîneur de Lille, a très bien expliqué que Zidane, dans son match, immergé dans sa volonté de gagner, était le seul à ce moment là à ne pas se préoccuper de bien ou mal finir sa carrière. Il qualifie même sa démarche de « saine ».
Dans le même temps, ceux qui font profession de se tromper tout le temps, de critiquer sans cesse, dans l’espoir de caresser les lecteurs dans le sens du poil, se sont cru forcés d’insulter Zidane et de lui faire la morale. Quand la presse étrangère emploie des mots d’une violence inouïe, quand Bild, le journal allemand titre « Amok Zidane» (Stephan Zweig a dû se retourner dans sa tombe) ; quand Bruno Caussé, dans le Monde, évoque avec des mots très durs, la « légende ternie » ; quand Claude Droussent, dans l’Equipe, se soucie de savoir comment Zidane va « expliquer ce coup de tête à ces quatre enfants », ils commettent, eux, un péché contre l’intelligence beaucoup plus grave que la faute de Zidane. Ces mots, écrits tranquillement et non dans l’instant, causent beaucoup plus de souffrance qu’un coup de tête et méritent des cartons rouges beaucoup plus infamants que celui reçu par Zidane. Le Président de la FIFA, le Suisse Joseph Sepp Blatter, ne s’est pas rendu sur le podium pour remettre les médailles à l’équipe italienne. Il ne souhaitait pas – paraît-il – être sur la photo avec les représentants d’un pays agité par une corruption de très grande envergure. Dans le doute, sur l’incident qui venait de ternir la finale, il a bien fait. A Rome, au cours d’une folle soirée où tout est permis, on a vu des pancartes sur lesquelles était écrit : « Zidane, terroriste ».
La tragédie grecque, à laquelle le monde entier a assisté, ne pouvait sans doute se terminer autrement sur cette scène wagnérienne où le racisme le dispute toujours à l’imbécillité, soixante dix ans après les jeux olympiques de 1936. Au stade olympique de Rome, c’est comme çà tous les dimanche.

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