Cette réflexion n’est pas de moi. Je ne pensais pas qu’elle puisse venir à nouveau à l’esprit. C’est ce qu’écrivit Jean Guéhenno, le 5 juillet 1940, dans son « Journal des années noires ». L’Académicien cite Renan pour convaincre que chacun de nous a sans doute à se réformer d’abord lui-même. Il cite également Péguy qui pensait : « qu’il y avait quelque chose de pire que l’invasion militaire, barbare, et de servitude, c’est, ce serait, la plus dangereuse des invasions, l’invasion qui entre en dedans, l’invasion de la vie intérieure infiniment plus dangereuse pour un peuple, qu’une invasion territoriale »…

Pour que la France d’aujourd’hui s’aime, il faut d’abord que les Français pensent librement. Ce n’est pas le cas. Les dirigeants politiques donnent le sentiment qu’ils attendent de prendre connaissance des sondages et de lire les journaux pour prendre position. Nous sommes gouvernés par des donneurs de leçons (politiques et médias confondus) qui définissent ce que doit être le bien penser.la Une de Paris Match

Ces jours derniers révèlent les êtres. La photo d’un enfant mort a déclenché une marée émotionnelle. Diverses déclarations témoignent d’un niveau de sottise inquiétant. Je veux bien admettre que des arrière-pensées électorales et la progression du Front national expliquent en partie certaines prises de position sur l’accueil des réfugiés quelques semaines avant les élections régionales, mais quand même ! L’esprit petit bourgeois finira par tuer la démocratie et par faire perdre son âme à notre beau pays. Le drame de la France d’aujourd’hui, c’est qu’elle a peur. Elle a perdu confiance dans les institutions, dans les hommes qui la gouvernent ; elle n’a plus confiance en elle-même, alors que l’espoir est le principal signe de santé des peuples. Elle s’est condamnée à regarder l’Allemagne avec envie. Une Allemagne dont l’image venait à peine d’être sérieusement écornée pour sa rigueur et sa brutalité dans la crise grecque et qui se révèle capable, quelques semaines après, de faire, avec une quasi-unanimité, la preuve de sa générosité, de son humanisme…et, si besoin était, de l’habileté de sa classe politique et de la chancelière Angela Merkel en particulier.

Et nous, dans cette situation ? Des maires UMP, au moment où ils veulent être reconnus comme des « Républicains », se précipitent devant les caméras et les micros pour dire, comme Xavier Bertrand : « Je n’ai pas de place, pas de logement, pas les moyens d’accueillir un seul réfugié ! » De la part d’un membre éminent du nouveau parti « Républicain », est-ce bien raisonnable, est-ce bien réfléchi, alors qu’il y a, dans toutes les communes, tant de dépenses inutiles ?

Pour un homme de mon âge, qui a le souvenir de ce que fut le déferlement de réfugiés fuyant les nazis, ce n’est pas supportable et rappelle de trop mauvais souvenirs. En ce temps-là, les élus ne perdaient pas de temps à faire des phrases. Ils faisaient face, dans l’urgence.

Dessin de Plantu dans le Monde du 9-9-2015

Dessin de Plantu dans le Monde du 9-9-2015

Mon père, directeur des services techniques de la ville de Dinan, m’a laissé le récit de ces tristes journées. Il contient des faits, pas de grandes phrases !

« Dès la rupture de la ligne Maginot, le problème des réfugiés est posé et prend rapidement une ampleur considérable. Un comité est constitué. Le maire, Monsieur Geistdoerfer met à sa tête un homme âgé qui fut jadis son précepteur et qui a eu, en 1914-1918, des fonctions analogues. Des instructions arrivent, il faut des locaux, des moyens de couchage, assurer le ravitaillement, coordonner les efforts.

Les locaux. – Une partie des réfugiés peut être logée chez des particuliers. Un lotissement, dont l’équipement était très avancé (le lotissement Boulay), situé au Caradeucs, fut réquisitionné et des baraquements y furent construits. Ils le furent en briques creuses, et non en bois, comme recommandé par les instructions, parce que l’approvisionnement en briques était assuré alors que le bois était plus rare et sa mise en œuvre plus difficile.

Un hangar fut utilisé rue Victor Bash. Un autre, route de Dinard. Enfin, je fis acquérir par la ville, une maison appartenant à Monsieur Yvangot, peintre et dessinateur. Cette maison, située rue du Petit Fort, offrait une grande surface de plancher, était peu coûteuse et pouvait amorcer une opération de restauration. Il n’aurait pas été souhaitable de concentrer les réfugiés dans un même secteur, car il en aurait résulté une coupure regrettable avec la population dinannaise.

Le couchage. – Il fallut faire des centaines de lits avec les moyens du bord et équiper les divers lieux d’accueil en tables, bancs, etc. Bois, cordes, paillasses, polochons. Tous les problèmes durent être résolus en quelques semaines.

Le ravitaillement. – Une cantine avait été installée devant la gare.

notes manuscrites de Gilbert Desmoulin

notes manuscrites de Gilbert Desmoulin

Au comité, chacun s’activait de son mieux. Madame René Pleven et moi y étions très actifs et nous avons un peu bousculé parfois le président, plein de bonne volonté, mais qui n’était pas dans le rythme. Car les réfugiés arrivaient de plus en plus nombreux. L’animation était considérable dans le centre de la ville ; des civils surtout, mais aussi des militaires aux uniformes inconnus. Un jour, je vois un autobus de Dinant (en Belgique) arrêté devant la mairie. Je le signale au maire, Monsieur Geistdoerfer qui bondit sur son appareil photographique pour fixer ce souvenir. Un autre jour, je dus transporter une énorme Rémoise dans ma Rosengart ; un drôle de sport. »

Voilà ce qu’étaient alors les instructions du gouvernement, la mobilisation des bonnes volontés et le comportement des élus qui n’attendaient pas tout de l’État. L’intérêt général, le sens du devoir, seuls, comptaient dans une France qui avait pourtant de bonnes raisons d’avoir peur.

Je rappelle, en quelques mots, ce que fut la situation à laquelle l’État et les élus eurent à faire face.

Dès le début de l’année 1939, des réfugiés venant d’Allemagne et d’Autriche, et qui fuyaient leur pays à la suite des persécutions dont ils étaient l’objet, commencèrent à arriver en masse. Comment entraient-ils en France ? Clandestinement, illégalement, sans doute, poussés par le désespoir. Ces réfugiés, comme ceux en provenance de Belgique, du Luxembourg, de Pologne et d’autres pays persécutés, étaient dans le plus complet dénuement et arrivaient en France sans ressources. Sur 42 millions d’habitants, la France comptait, à l’époque, près de trois millions d’étrangers.

Ces réfugiés arrivèrent au plus mauvais moment. La France était en crise depuis 1929. Il y avait 400 000 chômeurs dans notre pays. Accueillir des réfugiés n’était donc pas une mince affaire ! Le Gouvernement avait dû prendre un certain nombre de mesures dans l’urgence. Ce ne fut pas simple, mais la communauté française a fait, cette année-là, un effort sans précédent. Ce ne fut pas simple car, parmi les réfugiés un certain nombre d’éléments suspects pénétrèrent en France sans aucun contrôle, sans aucun filtrage.

On estime que de 1933 à 1935, 70 000 personnes auraient trouvé refuge en France. C’est un chiffre modeste sans commune mesure avec les 800 000 Italiens et les 500 000 Espagnols qui ont traversé les Pyrénées au début de l’année 1939.

La gauche française soutenait les réfugiés qui fuyaient le nazisme. Le gouvernement avait décidé d’ouvrir les frontières aux réfugiés allemands et en particulier aux « israélites ». La droite estimait que les Juifs d’Allemagne n’étaient pas à proprement parler des réfugiés dans la mesure où aucun péril actuel ou imminent ne pouvait être invoqué par eux pour demander, au nom des droits supérieurs de l’humanité, l’ouverture de nos frontières. Elle ne voyait à leur exode que des raisons de convenance. Ses représentants affirmaient que ces réfugiés étaient pour la plupart des commerçants qui venaient en France dans le seul espoir de faire de meilleures affaires ! Cette méfiance apparaissait dans la presse de droite, qui laissait transparaître des relents prononcés d’antisémitisme. L’Ami du peuple du 20 juin 1933 fustigeait « le flot pressé des judéo-socialo-germains » qui, selon lui, envahissent Paris. Roland de Puymaigre, conseiller municipal de Paris, demanda au préfet de la Seine s’il n’était pas possible de faire une distinction entre réfugiés juifs et non juifs. Cette demande en rappelle d’autres récentes… « Un chrétien » sinon rien »…N’hésitait pas à écrire, ces jours derniers, le conseil municipal de Charvieu-Chavagneux dans l’Isère !

Le contrôle des réfugiés en 1939

Le contrôle des réfugiés en 1939

Un décret-loi du 12 novembre 1938 aggrava les dispositions. L’assignation à résidence fut complétée par l’institution de centres d’internement. Le premier camp fut ouvert au début de l’année 1939 à Rieucros, près de Mende, en Lozère.

Avant l’armistice, les réfugiés errant sur les routes de France furent de l’ordre de huit à dix millions. Il était impossible pour l’administration préfectorale de surveiller tous ces déplacements de population. Loger, nourrir toutes ces personnes posait des problèmes considérables. La plupart des réfugiés ne parlaient pas français, Une fois l’armistice signé, le plus grand nombre des réfugiés et des évacués, plus ou moins rassurés par les propos des Allemands, prirent la décision de retourner chez eux.

Mais revenons à l’actualité. François Beaudonnet, sénior correspondant à France2, excellent journaliste, racontait ce matin sur sa page Facebook : « Je viens d’entrer cette nuit dans le camp où sont obligatoirement parqués tous les réfugiés Afghans sur l’île grecque de Lesbos. Après avoir parcouru 50 kms à pieds avec des bébés dans les bras, ils sont obligés de dormir par terre dans la boue et les ordures. Certains veulent les voler. Il n’y a ni police, ni encadrement, ni ONG. Des bagarres éclatent pour obtenir le laisser-passer vers l’Europe. Avec mon équipe de tournage, nous nous disons que les animaux sont généralement mieux traités que ces êtres humains. La crise économique en Grèce n’explique pas tout de l’incroyable indifférence des autorités vis-à-vis de la tragédie humanitaire des réfugiés sur leur sol. »

Au fil des jours, en France, de nombreux maires se disent prêts à accueillir des réfugiés. Un sondage, hier, révélait que l’opinion publique s’est retournée. Ceux qui souhaitent que la France accueille des réfugiés sont maintenant majoritaires. Il aura fallu le choc suscité par la publication de la photo du petit Aylan Kurdi et l’attitude de l’Allemagne pour que l’opinion change et que de nombreuses municipalités proposent d’accueillir des réfugiés qui fuient la guerre.

Affiche en 1939

Affiche en 1939

Dans son entretien récent au Figaro, Nicolas Sarkozy donne son avis : « il faut créer des centres de rétention dans les pays périphériques à Schengen, afin d’instruire les demandes d’entrée en Europe au titre du statut de réfugié politique ou de réfugié de guerre ». Dire tout cela, assure-t-il, « ne relève pas d’un choix idéologique. C’est simplement la volonté de tenir compte des réalités, car si nous n’y prenons garde, les risques de désintégration de la société française grandiront jusqu’à devenir inévitables. Il sera alors trop tard pour verser des larmes de crocodile sur une situation que par lâcheté on aura refusé d’affronter ».

Pour « soulager » l’Allemagne, la France va accueillir en urgence un millier de « ressortissants syriens, irakiens et érythréens ». Ils vont rester dans des centres quelques semaines, le temps que leur demande d’asile soit instruite. Une fois le statut de réfugié obtenu, ils pourront être logés par des communes « volontaires ». C’est ce qu’a précisé le ministre de l’Intérieur. Bernard Cazeneuve a également nommé un « coordinateur national » qui sera « l’interlocuteur de référence des élus ». Lorsqu’un réfugié entame une procédure de demande d’asile, il peut être hébergé dans un centre d’accueil de demandeurs d’asile (Cada) à condition qu’il y ait de place. 4 000 places supplémentaires vont être créées d’ici fin 2016.

« Le pire pour les Français serait d’avoir honte de la France ». Heureusement, le pire n’est pas certain. L’égoïsme n’a pas d’avenir. Le repli sur soi et un certain retour au nationalisme ne pourraient conduire la France qu’au désastre. Notre pays a besoin d’un choc de confiance. Il est à l’heure des choix, pour reprendre le propos du chef de l’État. Espérons que la France aura la sagesse de faire les bons choix.

 

 

 

Une réponse à « Le pire pour les Français serait d’avoir honte de la France »

  • Merci Michel pour ces mots, ce texte, ces réflexions, ces rappels de l’histoire lointaine et proche à la fois qui nous donnent à penser que tous les coeurs ne sont pas vides.

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