Sous un soleil radieux, des centaines de milliers d’Allemands et de touristes ont convergé vers la Porte de Brandebourg et Potsdamer Platz, pour célébrer, dans la joie, le 25e anniversaire de l’ouverture du Mur, le 9 novembre 1989.

Vingt-cinq ans après la chute du mur de Berlin, l’Allemagne rayonne. « Les rêves peuvent devenir réalité (…). Nous avons les moyens de façonner notre destinée et nous pouvons améliorer les choses », a déclaré la chancelière Angela Merkel, le 9 novembre, au cours du discours qu’elle a prononcé à l’occasion de l’anniversaire de ce jour mémorable. Ce discours était avant tout un message d’espérance pour les jeunes générations qui ont, à leur tour, d’autres murs à abattre. Allusion, à n’en pas douter, à l’Ukraine, mais aussi à la Chine, aux manifestants de Hongkong qui veulent à la fois l’économie de marché, la liberté individuelle et la démocratie ; aux victimes de l’extrémisme islamiste qui se battent pour leurs valeurs.

Ballons lumineux le long du tracé du mur AFP

Ballons lumineux le long du tracé du mur AFP

Vingt-cinq ans, c’est l’occasion de se souvenir.

Le 4 février 1987, deux ans, presque trois, avant la chute du Mur, j’ai découvert Berlin, Berlin ouest et Berlin est, avec l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale. Depuis le 8 mai 1945, la ville était en effet partagée en quatre et occupée par les forces alliées. 387 000 hommes, dont 50 000 français et 233 000 soldats américains, constituaient les Forces alliés. C’était une charge financière considérable et contraignante, mais nécessaire, pour être en mesure de riposter à une éventuelle attaque des forces du Pacte de Varsovie ; attaque qui aurait signifié une bataille de l’avant, dans une bande étroite, fortement urbanisée, avec une escalade pouvant aller jusqu’à l’usage de l’arme nucléaire, car l’Alliance n’aurait pas résistée longtemps aux armes conventionnelles soviétiques. Il y avait alors, en ce lieu, la plus forte concentration de forces de l’Histoire. Ville symbole de la puissance, puis de la défaite du IIIème Reich, Berlin inquiétait et fascinait à la fois tous ceux de ma génération. Le mur, le Check Point Charlie, la   Porte de Brandebourg, symbolisaient le fossé qui séparait les deux blocs. Un no man’s land avec des miradors et des barbelés, couvert de neige matérialisait la division de la ville.

Ce déplacement de la 39e session de l’IHEDN était destiné à permettre aux auditeurs d’analyser les principales tendances qui pourraient peser sur l’évolution de la situation internationale au cours des vingt prochaines années. Il s’agissait d’approfondir notre connaissance du cadre dans lequel s’inscrivait la sécurité immédiate de notre pays. Après nous être rendus tout d’abord à Bonn, pour des entretiens avec les représentants des ministères fédéraux de la Défense et des Relations extérieures, puis à Coblence, où nous assistâmes à une présentation du IIIème Corps d’Armée allemand, nous étions à Berlin.

A cette date, au début de l’année 1987, les relations entre les USA et l’URSS connaissaient un tournant. La concurrence remplaçait peu à peu l’hostilité. Le redouté KGB n’était plus qu’une légende et l’armée soviétique vivait dans le souvenir de son glorieux passé. Les experts que nous avions rencontrés faisaient état « du réveil des peuples assujettis d’Europe de l’Est ». Ils recommandaient « d’être très attentifs à l’évolution amorcée par Gorbatchev, car les peuples, en URSS, étaient de plus en plus conscients de leur identité ». Le gouverneur militaire du secteur français, le général de division Cavaro nous avait dit que « Depuis quinze ans, il n’y avait pas eu de crise grave. « Avec le temps, on oublie le mur, même si les soviétiques provoquent régulièrement des incidents ». La ville préparait son 750ème anniversaire sans bien savoir si elle souhaitait une « unification » ou une « réunification ». Les soviétiques ne cherchaient pas une crise grave, mais encourageaient une érosion de l’accord quadripartite et l’intégration du secteur soviétique à la RDA. » Les conférences et les entretiens que nous avions, portaient sur le désarmement, l’armement nucléaire tactique du champ de bataille, et le projet IDS, de « guerre des étoiles », des Américains. Les experts nous disaient : « On ne peut que croire la Russie, on ne peut la comprendre par l’intelligence.

Check Point Charlie

Check Point Charlie

Une demi-journée fut consacrée à une visite du Secteur oriental. Après le passage à Check Point Charlie, sous l’œil des Vopos, nous avions été autorisé à déambuler dans un secteur bien défini qui comprenait Marx-Engels Platz, où le car nous déposa, les bords de la Spree, le très beau musée de Pergame, l’avenue Unter den Linden, l’Université de Humboldt, la Porte de Brandebourg, le monument aux victimes du fascisme, l’Opéra, l’imposante Ambassade d’URSS et le non moins inquiétant Palais de la République construit à l’emplacement de l’ancien Palais des Hohenzollern. La célèbre Tour de la télévision ne pouvait échapper à notre regard. Nous avions tous en mémoire les images de Berlin, « la belle », des années vingt et celles de la ville en ruines dans les derniers jours de la deuxième guerre mondiale. Cette visite ne pouvait nous laisser insensibles. Les quelques auditeurs indisciplinés qui ne purent s’empêcher de sortir de la zone autorisée pour aller voir au-delà, constatèrent qu’à une centaine de mètres, la ville était restée à peu près dans l’état où elle était en 1945. Nous avions eu droit à une visite de la ville-modèle !

J’ai le souvenir que nous observions les passants. Nous tentions d’imaginer ce qui pouvait se passer dans leurs têtes quand ils croisaient ces militaires occidentaux en uniforme. Etions-nous les méchants, les capitalistes ? C’est, disait-on, l’idée qu’ils se faisaient de nous. Eux, à n’en pas douter, étaient convaincus d’être les bons. Les plus âgés, des femmes essentiellement, n’avaient connu que le IIIe Reich, l’idéologie nazie et le communisme. Surveillée en permanence par la Stasi, la majorité d’entre eux devait collaborer avec le régime, sans doute même faire partie des privilégiés dans ce quartier de Berlin. Souffraient-ils du manque de liberté ? Probablement pas, ils enduraient probablement des souffrances, avaient des frustrations, mais, assistés, logés, devaient vivre assez confortablement dans le système et s’en accommoder. La RDA était une sorte de grande famille, guidée par un Etat paternaliste. La propagande communiste propageait l’idée qu’à l’ouest, nous étions malheureux. Il n’était donc pas étonnant qu’ils donnent l’impression d’être heureux de vivre en RDA.

De retour à l’Ouest, j’ai le souvenir d’avoir demandé au chef de cabinet du Bourgmestre, pourquoi, en 1987, il y avait encore tant de terrains nus immenses, autour de Postdamer Platz, c’est-à-dire du centre historique de la ville, qui n’était qu’un grand vide avec le no man’s land entre les murs de séparation à l’Est, et un terrain vague à l’Ouest. Il me répondit : « Quand la ville sera réunifiée, il faudra avoir la liberté de concevoir un plan d’urbanisme cohérent ». Pour le spécialiste de la construction, que je suis, cette réponse, prophétique et de grande sagesse, est restée gravée dans ma mémoire.

novembre 1989. Mon fils Jérôme regarde à travers le mur

novembre 1989. Mon fils Jérôme regarde à travers le mur

Fin novembre 1989, quelques jours après l’ouverture du mur, c’est avec mon fils et en compagnie des principales « plumes » du Figaro que je me rendis à nouveau à Berlin pour « Vivre l’actualité ». Alain Peyrefitte, Antoine Pierre Mariano, Alice Saunié-Seïté, Hélène de Turckheim, Patrick Wajsman, André Brincourt, Frantz Olivier Giesbert, Jacques Jacquet-Francillon, Annie Kriégel, Pierre Darcourt, Hélène Carrère-d’Encausse, entouraient le vice-président du directoire, Philippe Villin et Jean-Paul Picaper, l’envoyé spécial permanent du journal en RFA. Installés à l’hôtel Intercontinental Schweizerhof, sur la Budapester Strasse, un programme chargé de conférences et de visites nous attendait. Une première conférence, dès notre arrivée, sur « l’espoir et les nouvelles réalités allemandes », réunit toute la délégation dans le grand salon Ambassador de l’hôtel. Le lendemain matin, après le petit déjeuner, des ateliers furent organisés, dans des petits salons : Le journal parlé de Antoine Pierre Mariano, en direct ; « la révolution Gorbatchévienne et sa contagion », par Annie Kriégel. « «Gorbatchev a-t-il créé la révolution à Berlin », par Hélène Carrère-d’Encausse, retint particulièrement notre attention. Nous fûmes invités ensuite à passer à Berlin-Est par le Check Point Charlie et à découvrir ce que les occidentaux n’avaient pas le droit de voir mais que j’avais vu en 1987 avec l’IHEDN. Chacun voulait emporter, en souvenir, un morceau de mur couvert de graffitis, parfois très artistiques. Il régnait une joie intense. Après le déjeuner, de nouveaux ateliers nous furent proposés avant le départ pour le Reichstag, où un dîner de gala avait été organisé dans les salons du Reichstag. J’y retrouvai mon camarade de session de l’IHEDN, le général Jean Guinard, qui commandait les Forces françaises à Berlin à ce moment-là. Avant de rentrer à Paris, ivres du spectacle des retrouvailles de ce peuple, nous fûmes invités à visiter le Palais Charlottenburg et le musée égyptien. L’année 1989 se termina dans l’euphorie, même si la perspective d’une grande Allemagne réunifiée faisaient peur à certains qui, comme François Mauriac, aimaient tellement l’Allemagne qu’ils préféraient en avoir deux…

Je n’oublierai jamais l’atmosphère qui régnait dans cette ville. Il flottait dans l’air une certaine idée du bonheur et de la liberté.

devant le mur en novembre 1989

devant le mur en novembre 1989

Vingt-cinq ans après la chute du Mur, Angela Merkel, dans son discours, a exprimé sa fierté du travail accompli. Les Allemands de l’Est sont certes moins riches que ceux de l’Ouest, mais la réunification a incontestablement été une réussite. Le mérite en revient à l’Allemagne, mais aussi, et peut-être surtout, à l’Union européenne, première zone économique mondiale et à l’euro.

Près de 7 000 ballons blancs disposés sur les 15 kilomètres du mur, ont été lâchés à la fin de la grande fête populaire et l’orchestre, dirigé par Daniel Barenboïm, a interprété la Neuvième Symphonie de Beethoven, l’Ode à la joie, hymne de l’Union européenne, sous les yeux de Mikhaïl Gorbatchev considéré, en Allemagne, comme un héros, et de Lech Walesa.

Mais, à propos, qui a construit le mur de Berlin, le 13  août 1961 ? Un institut de sondages a récemment posé la question aux Russes. Les réponses sont déconcertantes. Plus de la moitié des Russes sont incapables de répondre, 10  % pensent que ce sont les Berlinois qui l’ont construit et 6  % que ce sont les Occidentaux. 24  % pensent que ce sont les Soviétiques et la RDA. La vérité historique n’est pas la chose la mieux partagée. Ce sondage révèle aussi qu’un mur sépare encore les peuples qui ne perçoivent pas les événements de la même manière. L’économie de marché et les élections ne garantissent pas la démocratie, ils n’en donnent qu’une apparence.

La présentation que M. Poutine fait de l’après-guerre froide est sensiblement différente de la nôtre. De son point de vue, les Etats-Unis, encouragent les révolutions dans les pays musulmans comme ils le font en Ukraine. Il conteste ouvertement l’ordre mondial issu de la guerre froide. Il n’est pas le seul, dans son style, le président Recep Tayyip Erdogan ne se prive pas de rappeler que les situations de crise au Moyen-Orient trouvent leur origine dans la délimitation des frontières par la Grande-Bretagne et la France (accords Sykes-Picot de  1916). Ce qui se passe est donc de la faute de l’Occident. C’est un sujet que j’ai déjà abordé dans ce blog. J’aurai l’occasion d’y revenir.

Il reste de nombreux murs à abattre pour parvenir à la paix

 

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