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« Né un 8 avril, dans une famille noble de Transoxiane, c’est-à-dire Turc, il comprit très jeune que pour sortir de l’anonymat, il ne fallait pas hésiter à faire preuve d’hypocrisie et à se soumettre, quoi qu’il lui en coûtât. Devenir un chef de clan, un aventurier, ne pas hésiter à passer en Perse, puis en Afghanistan, pour y croiser le fer. On ne tarda pas à faire devant lui les neuf génuflexions rituelles de Boukhârâ à Samarqand pour avoir libérer la Transoxiane. Sa bravoure militaire était incontestable, mais son caractère laissait paraitre, dans certaines circonstances, notamment dans des fuites, des reculades, des retraites, une forme de lâcheté quand la politique exigeait d’attendre une occasion plus favorable. Il était, par exemple, capable de pactiser avec des ennemis héréditaires au nom de la foi musulmane. Bref, il était fidèle à cette merveilleuse comédie d’hypocrisie orientale, qui, sous couvert de pieuses considérations, de protestations d’amitié, d’embrassades de réconciliation, de trahir, de coups de main et d’exécutions sommaires. « Lorsque Dieu veut une chose, il en dispose les causes pour qu’elles se produisent comme sa providence en a décidé. », disait-il. Un empire lui était ainsi destiné pour que les peuples, grâce à lui, deviennent plus heureux. Pour avoir une chance d’atteindre un tel but, il ne faut pas craindre les intrigues compliquées, d’accorder son pardon après s’être livré à des exécutions sommaires et à des attaques brutales.

L’ Histoire est tragique, une tragédie classique. Dans son comportement, ce qui domine, c’est le machiavélisme, l’hypocrisie, un mélange de rigueur sombre et de gaieté, de dévotion et de fougue. Son ascension lente, froide, est le résultat de la construction d’un homme qui calcule, qui sait plier quand il le faut, se retirer quand la situation l’exige. Mais, le moment venu, à grand renfort d’invocations coraniques, il n’hésite pas, peut massacrer, se montrer d’une cruauté sans égal. Au fond, il se verrait bien en héritier, en continuateur des grands conquérants, en Calife, car pour imposer l’obéissance il a besoin d’abriter son autorité derrière un titre juridique incontesté. Il faut aussi une famille ; des femmes vont lui donner des descendants qu’il nommera à sa guise, à sa dévotion. Il doit aussi aborder la question de la souveraineté politique en casuiste. Il invoque le Coran et la charia de la loi musulmane en toutes circonstances. Les imams prophétisent ses succès. C’est au nom de la guerre sainte, du djihâd, qu’il combat des musulmans considérés comme trop tièdes. Face au monde moderne, à la démocratie dominante, à des régimes politiques qu’il considère comme décadents, aux civilisations qui se sont imposées, il prône le retour à l’âge d’or du Moyen Age. Au nom de son cadre naturel, la steppe, le nomade a le droit de piller. C’est une loi de la géographie humaine. Le progrès scientifique, technologique, les armes les plus sophistiquées, ne pourront acquérir qu’une supériorité passagère, artificielle, le nomade l’emportera toujours, comme un fleuve déborde…Il n'y a de dieu que Dieu

Il a cependant compris qu’au cours de l’histoire, il n’y a eu en Asie que deux sortes de dominations : celles des vieilles civilisations sédentaires de la périphérie – Chine, Inde, Iran, etc., qui ont fini par gagner contre les « barbaries » par leur action assimilatrice, à la longue plus forte que les armes. Et au centre du continent, la force sauvage des nomades qui s’imposait parce qu’ils avaient faim et que le loup famélique finit toujours par l’emporter de quelque manière, en quelque moment sur le bétail domestiqué. Pour l’emporter, dans ces conditions, il faut une discipline militaire sans faille et faire régner la terreur dans les rangs comme dans les peuples.

Son projet, c’est la conquête tous azimuts. Se rendre sur la Volga, à Damas, de Smyrne au Gange, de Tachkend à Chiraz, de la Perse au Caucase. Quand il est contraint de se retirer, de quitter un pays, après avoir consciencieusement massacré et laissé derrière lui des pyramides de têtes humaines, il laisse les choses en l’état, il n’a rien réglé. A Baghdad, Brousse, Sarâï, Qarachahr, Delhi, il saccage, mais laisse en place les régimes qui se relèveront après son passage. Du point de vue stratégique, ces expéditions paraissent décousues, incohérentes; il excelle parfois dans l’exécution tactique, la préparation, mais le héros s’éparpille.

Partout, il trouve en face de lui des races, des religions divisées. Des sunnites, des chiites, des races afghane, persane, arabo-persane, mongole, se font la guerre pour une bourgade, pour rien. Les princes se haïssent, se trahissent, facilitant la conquête du plus entreprenant qui ne rencontre pas beaucoup de difficulté pour s’approprier  les richesses de la ville et accepter l’honneur de ceux qui viennent baiser le tapis de son trône.

En Iran, il livra une guerre totale, c’est-à-dire que ses hommes firent périr les habitants, hommes et femmes, jeunes et vieux, des vieillards jusqu’aux enfants au berceau. Ses soldats entassèrent les prisonniers vivants, les uns sur les autres, avec de la boue et de la brique pour en construire des tours. Ils firent une montagne des corps morts, et avec les têtes ils bâtirent des tours. Guerre totale, car ses hommes détruisirent le système de canalisation de terres qui retournèrent au désert. Ils tuaient les cultures pour refaire de la steppe, détruisaient des digues, laissant derrière eux un spectacle de désolation.

En Afghanistan, il s’empara de Qandahâr puis prit la direction de l’Irak, de Baghdâd, pillant et ravageant tout. Chaque soldat devait apporter une tête d’habitant. Ce fut ensuite le tour de la Georgie, dont les habitants étaient chrétiens, ce qui donnait à sa campagne une allure de guerre sainte. Les églises chrétiennes étaient systématiquement détruites. Les vaincus épargnés devaient se convertir à l’islamisme. En Arménie occidentale, où vivaient de bons musulmans, ceux qui avaient attaqué et pillé une caravane de La Mecque furent précipités du haut des montagnes.

Le loup et le chien

Le loup et le chien

De retour en Iran, il marcha droit sur Ispahan où il fit une entrée triomphale. Les clés de la ville ne lui suffisaient pas, il ordonna un massacre collectif de la population. Pourquoi un homme cultivé, amateur de littérature persane, musulman dévot, voulut-il la destruction de la fleur de la civilisation iranienne ? Pourquoi réduire la ville d’Ispahan à l’état de charnier ? Pourquoi saccager toutes les capitales du monde musulman ? Il voulait ramener à la foi sunnite orthodoxe les populations chiites qui, pourtant, venaient en tremblant « baiser le tapis du conquérant ».

La forteresse de Tekrit et les châteaux-forts du Kurdistan n’opposèrent qu’une faible résistance. Partout où il passait, son comportement n’était pas seulement féroce, il agissait et ordonnait les massacres avec le goût du meurtre religieux. Il tuait par piété coranique, au service d’une idéologie, par devoir et pour accomplir une mission sacrée. Il offrait systématiquement à ses adversaires une attitude méprisante, impérieuse. Il voulait être l’égal de Gengis-khan et sans doute même le supplanter.

Le Pendjab, Delhi, l’Inde, étaient un terrain de chasse particulier. Le pillage d’une des terres les plus riches du monde, n’était pas le seul but. Le sultanat de Delhi était un Etat fort en apparence, mais en pleine décadence qui aboutit au morcellement de son immense territoire. Les souverains locaux lui paraissaient trop tolérants envers le paganisme. Il était là pour faire la guerre aux ennemis de la religion musulmane.

« Le Coran marque que la plus haute dignité où l’homme puisse parvenir est de faire la guerre en personne aux ennemis de la Religion ».

En conséquence, il fallait exterminer les Infidèles, construire encore et toujours des pyramides de têtes coupées aux quatre coins de la ville. C’est ce qu’il fit pour devenir empereur des Indes, mais il quitta le pays sans avoir rien fondé. A sa manière habituelle, après avoir ébranlé l’empire indo-musulman de Delhi, il partait en laissant le pays en proie à une anarchie totale. Venu soi-disant pour combattre le brahmanisme, c’était à l’islam indien qu’il avait porté tous ses coups. Pourquoi se conduisait-il comme un chef de horde pillant pour piller, massacrant et détruisant par incompréhension des valeurs culturelles. Etrange champion de l’islam, que cet homme qui, par la suite, va se comporter de la même manière envers l’empire ottoman et les Mamelouks qui possédaient l’Egypte et la Syrie, les deux grandes puissances musulmanes.

Tour à tour lettré casuiste et massacreur d’hommes, il faisait la leçon de théologie aux mamelouks en contraignant ces sunnites orthodoxes à admettre Ali, le gendre du Prophète, au nombre des khalifes légitimes. Et pendant ces dissertations avec les docteurs de la loi, il ordonnait que des « tours de têtes coupées » soient érigées et les villes saccagées. Après Alep, ce fut le tour de Hamâ, Homs, Baalbek, Damas, où des milliers de réfugiés périrent dans l’incendie de la grande mosquée des Omeyyades.

René Grousset

René Grousset

Avec l’empire ottoman, ce fut autre chose. Face à la meilleure armée du Proche-Orient, il rencontrait enfin un adversaire à sa taille. Le sultan Bajazet, que nous connaissons bien, avait porté l’empire ottoman à l’apogée de sa puissance. Cet empire constituait un boulevard pour l’Islam en Europe et la victoire de la guerre sainte. La bataille d’Ankara dura de six heures du matin à la nuit et mit aux prises près d’un million d’hommes. Curieusement, le sultan, fait prisonnier, et le désastre subi par les Ottomans à Ankara, assura à l’empire byzantin une survie inespérée d’un demi-siècle.

Plus ambitieux encore, il se mit en tête d’aller conquérir la Chine pour convertir ce pays à l’islamisme. Jamais, dans son histoire, la civilisation chinoise n’avait couru un tel péril. L’irruption d’un musulman fanatique, en islamisant le pays, aurait eu pour effet de détruire cette civilisation et de dénationaliser la société chinoise. Le projet n’aboutit pas, notre homme tomba malade et décéda à l’âge de 71 ans le 19 janvier 1405. »

Le lecteur a compris que ce texte est un résumé succinct des soixante pages que René Grousset consacre à Tamerlan dans son livre : « L’empire des steppes » publié par Payot en 1985 (ISBN 2-228-27251-5)

Périodiquement, surgissent, en pleine histoire civilisée, des barbares qui parviennent à transformer des civilisations en champs de ruines. Quelques barbares, peu nombreux, sont entrés dans l’Histoire et sont devenus de grands Conquérants. La plupart n’ont réussi qu’à établir des empires limités. La première explication, qui vient à l’esprit, c’est que la géographie humaine, à un moment donné, devient une question sociale. La proximité d’Etats, d’Emirats, de villes, de quartiers, devenus les plus riches du monde par tête d’habitant et de populations, nombreuses, qui ne possèdent rien, peut, quand certaines conditions sont réunies, devenir explosive. Le capitalisme du XXIe siècle et un prolétariat qui se réfère encore à l’âge d’or du Moyen-Age, cohabitent parfois sur un même territoire. Le loup affamé fait toujours irruption par surprise, pille et part avec le butin.Empire des steppes

René Grousset, expliquait que les nomades, hommes des steppes, « aux corps rabougris, trapus, indomptables puisqu’ils ont survécus à un environnement hostile», contemplaient, stupéfaits, le miracle de la civilisation sédentaire, les récoltes plantureuses, les villages regorgeant de grains, le luxe des villes. »

Les revenus du pétrole, le capitalisme financier, les médias, amplifient sans cesse ce déséquilibre. L’historien en concluait que la supériorité du nomade, de la flèche de l’archer qui surgit, tire et se dérobe, avait cessé avec l’apparition de l’artillerie et que la technicité militaire ayant changé de camp, la civilisation était devenue plus forte que la barbarie.

Ce qui s’est passé en Afghanistan, en Tchétchénie, en Irak, en Libye et au Mali, plus récemment, montre que ce n’est pas si simple ; les armes les plus sophistiquées, les « tapis de bombes », ne suffisent pas à éradiquer les menaces de cette nature. Les barbares s’adaptent, comme ils se sont toujours adaptés. Ils maitrisent aujourd’hui les moyens de communication les plus modernes, les techniques financières les plus performantes et disposent de deux armes de destruction massive qui se révèlent redoutables : Une certaine interprétation du Coran – pur prétexte – et l’espoir d’une vie meilleure, ici et dans l’au-delà, en combattant ceux qui détiennent, ou sont supposés détenir, la richesse.

Ce n’est pas sans raison que le très libéral Forum économique mondial de Davos avait pour thème cette année : « Les dangers de la montée des inégalités ».

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