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Au début des années 90, les « affaires » avaient plongé de nombreuses entreprises dans de graves crises qu’il convenait de gérer délicatement et dans l’urgence. La clientèle, le personnel, les actionnaires, inquiets, avaient besoin d’explications rassurantes et cohérentes. Sont apparus alors, venant du monde de la publicité, des spécialistes en communication de crise. Le journal Le Monde a récemment consacré une double page aux deux principaux « experts », chargés de fabriquer ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler les « éléments de langage ». Le mot argumentaire étant devenu vulgaire, désuet, il fallait trouver un euphémisme plus élégant, adapté à notre époque.
On se paye de mots, car, au temps des idéologies et des totalitarismes, le langage politique faisait déjà le bonheur des chansonniers. On se souvient des irrésistibles prestations de Georges Marchais que Thierry Le Luron a contribué à rendre célèbres. « Le bilan était globalement positif » ! On aurait pu croire cette époque révolue. Il n’en est rien. La langue de bois a des variantes, mais c’est une constante.
Aujourd’hui, la crise et son cortège de conséquences, rendent nécessaire de serrer le langage, de « formater la pensée ». Le résultat pourrait être drôle s’il ne concernait pas notre vie quotidienne dans une période difficile. Pour éviter les bourdes, les mots malheureux et les interprétations hasardeuses, les hommes – et femmes – politiques, mais aussi les dirigeants d’entreprises (on se souvient des dirigeants de la Société Générale au moment de l’affaire Kerviel), reçoivent, sous forme de notes, une valise de mots clés et d’arguments à apprendre par cœur. La consigne des communicants est de ne pas en sortir, d’utiliser les mêmes mots pour réduire les incertitudes et ne pas tomber dans les pièges tendus par les journalistes qui, à ce petit jeu, s’amusent beaucoup. Le résultat, dans les périodes électorales, comme celle que nous venons de vivre, ou à l’occasion de situations délicates, est consternant. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il y a de bons et de mauvais acteurs. Quant, au surplus, ils se succèdent sur les plateaux de télévision en utilisant les mêmes mots, les mêmes intonations, les mêmes réponses, le téléspectateur moyen s’en rend compte et rit aux larmes. Non seulement le but poursuivi n’est pas atteint, mais la martingale se révèle « cousue aux câbles d’abordage ».
Certains politiques, particulièrement doués pour le comique de répétition, sont en train de devenir aussi célèbres que l’était Roger Nicolas, le célèbre baratineur des années cinquante. Je veux croire que les experts en communication de crise font le même constat et trouveront la parade. Ce n’est pas facile dès lors que ceux qui portent la parole dans un laps de temps très court sont nombreux, sans doute trop nombreux.
Dans le même ordre d’idées, l’emploi abusif de certains mots est intéressant à observer. Le verbe « impacter », synonyme de conséquences d’une décision, qui était utilisé par les directeurs financiers et commissaires aux comptes, est maintenant employé à tout bout de champ comme celui de « portage ». Quand on est bien informé et partie prenante dans une opération, il faut être « dans la boucle ». Ces mots sont devenus « incontournables », autre mot trop souvent contourné par les faits !
Que dire des discours interminables, qualifiés de « tunnels » par les censeurs et de l’abus des mots « fondamentaux », « historique », « charismatique » et autres situations « emblématiques », qui fleurissent sans cesse. Les schémas compliqués sont aujourd’hui des « usines à gaz » aux « tuyauteries nombreuses. C’est d’ailleurs assez bien vu dans un monde qui devient de plus en plus complexe.
Chaque époque a son langage et ses tics de langage. Nous avons sans doute ceux que nous méritons !

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