Je me souviens que le 1er février 1954, il faisait très froid. Ce jour-là, un enfant est mort de froid dans un bidonville de la région parisienne. Un religieux, ancien député, l’abbé Pierre Grouès, qui dirigeait la Communauté d’Emmaüs, avait lancé un appel au peuple de France, en faveur des mal-logés. Le ministre de la construction et du logement, Maurice Lemaire, après avoir suivi le cercueil de l’enfant jusqu’à sa dernière demeure, avait parcouru des cités illégales avec l’abbé et pris conscience du drame que vivaient ces pauvres gens. Les Français n’avaient pas encore la télévision mais l’opinion publique avait découvert l’ampleur de la crise du logement et son caractère dramatique. Les partis politiques, défavorables au début, récupèrent l’événement. Des lotissements sauvages, des logements provisoires, furent réalisés en hâte dans une anarchie totale « On est en train de fabriquer des taudis neufs pour remplacer les anciens. » disait mon père qui était alors directeur de la construction dans le département du Lot. Longtemps après, en janvier 1981, Pierre-André Périssol, futur ministre du logement qui était à cette époque directeur général du Groupe Arcade, avait organisé un débat sur l’habitat social autour de Michel Debré, candidat à l’élection présidentielle. Assis au premier rang, un journaliste du Monde que je connaissais bien, me glisse à l’oreille : « Je ne peux pas poser la question mais tu devrais demander à Debré ce qu’il pense du droit au logement. » Michel Debré, embarrassé, me répond qu’un droit au logement n’est pas concevable ; qu’il ne saurait être comparé au droit de propriété, au droit à l’éducation, au droit à la santé. Quelques mois plus tard, la loi Quillot du 22 juin 1982 stipulait que le « droit à l’habitat est un droit fondamental ».
Je ne peux oublier également que dans les derniers jours de 1994, entre Noël et le premier de l’an, il faisait froid, comme chaque année à cette période de l’année. Nous étions à quelques semaines de l’élection présidentielle. L’association « Droit au logement », le DAL, spécialiste de l’occupation par la force de bâtiments inhabités avait « ciblé » un ensemble d’immeubles particulièrement exposé entre la rue de Rennes et la rue du Dragon à Saint Germain des Prés. J’étais, depuis peu, directeur général de Cogedim et donc en première ligne dans cette pénible affaire qui tardait à obtenir son permis de construire. Jean-Baptiste Eyraud et Jean-Claude Amara, entourés de diverses personnalités politico-médiatiques telles que l’Abbé Pierre, Mgr Gaillot, le professeur Léon Schwartzenberg, Jacques Higelin,, Albert Jacquard, René Dumont, avaient installé dans les immeubles et l’ancien Cours Désir, une soixantaine de familles mal logés. Le Premier Ministre, Edouard Balladur avait évidemment refusé l’évacuation par la force publique au mépris du désordre causé et du respect du droit de propriété et, à quelques semaines de l’élection présidentielle, pris délibérément parti pour les occupants. Après avoir reçu l’abbé Pierre à Matignon, il avait mis sa voiture et son chauffeur à la disposition de l’abbé pour le reconduire en Normandie. Jacques Chirac, le maire de Paris, prenait lui aussi fait et cause pour les mal logés et, pour les mêmes raisons électorales, ne se montrait pas avare de déclarations plus blessantes les unes que les autres pour le propriétaire de l’immeuble qu’il connaissait pourtant particulièrement bien. Il faut ici rappeler que la politique de la France, en matière de logement, relève de la puissance publique, c’est-à-dire du gouvernement et non des personnes physiques ou morales. Peu importe, nécessité fait loi, le droit devra s’en accommoder ! Les lois ne sont faites pour être appliquées, surtout les lois de circonstances ; ce sont des décisions arbitraires qui ne reposent pas sur des idées, des réflexions, des anticipations, mais sont le plus souvent prises dans l’urgence, pour colmater des brèches, « poser des rustines », répondre à la nécessité.
Les mêmes causes produisant les mêmes effets, un jeune intermittent du spectacle, un comédien sans emploi mais non sans talent, Augustin Legrand, se fait, à la fin de l’année 2006, la tête qu’avait l’abbé Pierre en 1954 et monte, avec son association « Les enfants de Don Quichotte », un « coup médiatique », brûlant, en passant, la vedette aux vieux de la vieille du DAL. Quelques semaines avant l’élection présidentielle de 2007, l’opération ne pouvait pas ne pas réussir. Le Premier Ministre, le Président de la République, les ministres concernés et la plupart des candidats et hommes politiques, qui avaient oublié qu’à cette date les SDF font toujours parler d’eux, ont eu – mutatis mutandis – la même réaction que leurs prédécesseurs en 1954, en 1981, en 1995 sans parler des autres hivers. Faire du droit au logement, un droit opposable, à valeur constitutionnelle, promettre 27 000 logements aux occupants des tentes du canal Saint Martin, inscrire à l’ordre du jour de la prochaine session parlementaire un texte qui sera probablement bâclé et devra être, dans le calme, corrigé par le Conseil d’Etat, c’est bien, c’est facile mais ce n’est pas gouverner. « Gouverner, c’est prévoir », disait Pierre Mendès France ; en l’espèce, il était facile de prévoir que fin décembre, quelques semaines avant une importante échéance électorale, une opération de cette nature serait organisée. Il fallait donc ANTICIPER.
Le problème du logement des personnes défavorisées n’aura donc, en conclusion, été réglé ni par la quatrième République ni par la cinquième. Les bonnes intentions et les promesses n’ont pas manqué. Alors, faut-il croire avec Raymond Aron « qu’il faut se faire à l’idée qu’il y a des problèmes qui n’ont pas de solution. »

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