En 1958, Francis Walder avait reçu le Prix Goncourt pour son roman « Saint Germain ou la Négociation ». L’action se déroule en 1570 pendant le conflit qui oppose catholiques et protestants ; conflit qui aboutira, deux ans plus tard, au massacre de la Saint-Barthélemy.

En quelques mots, deux personnages de roman, Henri de Malassise et le baron de Biron, catholiques, chargé de négocier la paix de Saint Germain, ont en face d’eux, deux protestants, Monsieur d’Ublé, un diplomate d’origine anglaise et le jeune et ambitieux Monsieur de Mélynes, récemment converti. Tous les arguments sont utilisés, tous les moyens sont bons, notamment les mensonges et d’habiles manœuvres et compromis pour emporter la possession de deux villes, Sancerre et Angoulême. L’auteur, ancien diplomate de carrière, a, dans ce roman, voulu expliquer ce qu’est une négociation avec ce qu’elle comporte de psychologie, de sang-froid, de capacité à voir large tout en réagissant aux événements, d’habileté, d’astuces, de finesse, mais aussi de roueries, de passion et de férocité. Présents, en permanence, autour de ces négociateurs, personnages de fiction, Charles IX, Roi de France, Catherine de Médicis et l’amiral de Coligny tirent les ficelles.

Ces quatre diplomates eurent de nombreuses rencontres, pendant des mois, à Saint Germain, en 1570, pour tenter de négocier une paix dans le conflit entre catholiques et Huguenots. Francis Walder a imaginé leurs conversations avant de conclure un accord. La paix de Saint Germain n’empêcha pas, deux ans après, la Saint-Barthélemy.

Négocier n’est pas seulement un métier. C’est un art. Le négociateur, presque toujours dans l’ambiguïté, s’accommode de la vérité, joue avec le mensonge, quand ce n’est pas du double jeu.

Joueur, il doit être capable de tout remettre en cause pour pousser son partenaire à la faute. Le négociateur doit être patient, avoir beaucoup de sang-froid, et, même s’il n’a d’autorité que celle qu’il se donne, être capable d’en user et en abuser. Comme aux échecs, la partie n’est jamais jouée d’avance.

Le négociateur observe son interlocuteur. Il doit gagner sa confiance, construire une sympathie sans jamais le sous-estimer. Il est sans doute aussi redoutable que lui. Il doit, comme Winston Churchill, être capable de mobiliser les mots pour gagner une bataille.

Un certain nombre d’échanges, tels que ceux-ci, sont restés gravés dans ma mémoire :

« La vérité n’est pas le contraire du mensonge, trahir n’est pas le contraire de servir, haïr n’est pas le contraire d’aimer, confiance n’est pas le contraire de méfiance, ni droiture de fausseté. »

La discussion portait essentiellement sur le choix des villes dont l’administration serait concédée aux protestants.

« Quand vous ne trouvez pas, Monsieur, dit Catherine de Médicis, tournez-vous vers le temps. Il apporte la solution à tous les problèmes. »

Comment ne pas penser à cet excellent roman et à cette leçon de négociation, hier, en découvrant le message que la reine Élizabeth II a délivré au cours de la réunion annuelle du Women’s Institute, un mouvement rural féminin fondé en 1915 pour « conserver une Angleterre verdoyante et aimable », dont elle est membre.

La reine ne peut se mêler, de près ou de loin, des affaires politiques du Royaume Uni. Depuis le temps, la reine sait comment s’y prendre pour adresser un message à ses sujets quand les événements le nécessitent. Sur le « grand bazar », comme dit Christine Lagarde, que serait un Brexit dur, la reine a simplement dit, d’une voix douce, mine de rien : « Dans notre recherche de nouvelles réponses en ces temps modernes, je préfère pour ma part les recettes éprouvées, comme se parler avec respect et respecter les différents points de vue, se rassembler pour chercher un terrain d’entente et ne jamais oublier de prendre du recul. Pour moi, ces approches sont intemporelles, et je les recommande à tout le monde ».

C’est du Francis Walder ! Il n’aurait pas fait mieux !

Sur le Brexit, la situation est simple, personne ne comprend plus rien ! Theresa May affirmait il y a encore quelques semaines que son « traité de retrait » de l’UE, très difficilement négocié pendant des mois avec Bruxelles mais rejeté il y a deux semaines par les députés britanniques, était le « meilleur » et « le seul possible ». Mardi, virage à 180°, elle arrache aux députés britanniques un mandat pour ouvrir à nouveau les négociations. La frontière entre l’Irlande, État membre de l’UE, et l’Irlande du Nord, qui fait partie du Royaume-Uni, personne n’en parlait quand le Brexit a été approuvé par référendum. Aujourd’hui, c’est le principal problème.

Les députés britanniques exigent que Thérésa May renégocie le « backstop » irlandais. Pourquoi ? Le Brexit aurait immédiatement pour conséquence la réouverture de postes frontière sur les 500 km qui séparent les deux Irlande, le rétablissement des contrôles douaniers et la fin de la libre circulation des biens et des marchandises. Impensable, incompatible avec l’accord qui a mis un terme, en 1998, à trente ans de conflits entre nationalistes catholiques et unionistes protestants en Irlande du Nord.

Le projet d’accord, rejeté par les députés britanniques en janvier, prévoyait donc de laisser jusqu’à fin juillet 2020 pour trancher la question de la frontière irlandaise. En cas d’échec, le « backstop » (« filet de sécurité » en français) entrerait alors en application.

Le « backstop » créerait une union douanière entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Les marchandises pourraient continuer à circuler librement sans être soumises à des quotas ou des taxes. L’Irlande du Nord devrait respecter la libre circulation des personnes. Il n’y aurait pas de frontière physique entre les deux Irlande.

Les « Brexiters » durs considèrent que le « backstop » empêcherait un divorce total avec l’Union européenne et, notamment, empêcherait de négocier des accords de libre-échange avec d’autres pays. Il est exact que la Commission européenne ne veut pas que des produits provenant d’un pays tiers « bénéficient d’un accès privilégié, via l’Irlande du Nord, au marché européen ».

Le parti unioniste nord-irlandais, qui apporte son soutien à Thérésa May, refuse que le territoire ait un statut différent de celui du reste du Royaume-Uni au motif que l’Irlande du Nord ne serait plus vraiment britannique. Comment sortir de cette affaire alors que la durée du « backstop » aurait un caractère temporaire, le temps que la Commission européenne et le Royaume Uni trouvent un accord définitif qui règle la question de la frontière irlandaise. Michel Barnier, a récemment précisé que le « backstop » ne pouvait avoir de date butoir. « Le ‘backstop’ fait partie du traité de retrait, et le traité de retrait n’est pas ouvert à une renégociation. Les conclusions du Conseil européen de décembre sont très claires sur ce point ». La fermeté des 27, solidaires avec la République d’Irlande, est d’autant plus nette que les Britanniques sont incapables de proposer une autre solution que le « filet de sécurité ». Les députés britanniques ne veulent pas que le Royaume-Uni soit définitivement rattaché à l’UE.

La négociation est un art que les Anglais pratiquent excellemment. Thérésa May espère que la crainte du « no deal » finira par contraindre l’UE à accepter de revenir sur le « backstop » pour éviter le retour d’une frontière physique entre les deux Irlande, ce que le « filet de sécurité » est destiné à éviter.

Est-ce que les députés britanniques approuveront l’accord sur le Brexit si des modifications sont apportées au « backstop ». Rien n’est moins sûr. C’est la raison pour laquelle les 27 tiennent bon… jusqu’à maintenant. Le poker réclame des nerfs d’acier.

Par-delà le spectacle surréaliste qu’offrent actuellement les Britanniques, il faut observer une étonnante capacité de négocier et une maîtrise assez remarquable. Est-ce que, au fond, la stratégie de Thérésa May, méfiante et secrète, n’est pas d’aller vers le « no deal » et de l’assumer si elle ne parvient pas à faire en sorte que l’UE cède. Une chose au moins est sûre, Thérésa May ne cache plus sa stratégie pourtant à haut risque : jouer la montre pour contraindre les 27 à des concessions avant le 29 mars. En cas d’échec, elle rendra l’UE responsable. Il faut toujours un bouc émissaire. C’est peut-être le seul moyen pour elle de sortir avec panache de cette affaire.

Les Anglais seront toujours des Anglais !

Qui écrira un jour « Le Brexit ou la Négociation » ? Un des négociateurs ? Un nouveau Francis Walder

L’histoire le dira !

(1)Saint-Germain ou la Négociation, Éditions Gallimard, Paris, 1958 (ISBN2070265994).

(2)Saint-Germain ou la Négociation, est aussi un téléfilm de 2003 réalisé par Gérard Corbiau avec pour principaux acteurs Jean Rochefort, Rufus et Jean-Paul Farré.

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