Chaque jour, je remets au lendemain le moment d’écrire le mot « fin » au récit de cette négociation qui faisait dire à un fonctionnaire de la Commission européenne, il y a un an : « Quelle histoire, mais quelle histoire ! » et à Tony Blair : « Il est à peu près impossible à un citoyen lambda qui a un travail de suivre les derniers développements du Brexit ».

Oui ! Ras le bol du Brexit !

Pour tenter de suivre et de comprendre cette « histoire », je me suis, à plusieurs reprises, référé à l’excellent roman de Francis Walder, « Saint Germain ou la Négociation », qui, en 1958, avait reçu le Prix Goncourt. En quelques mots, deux personnages de roman, Henri de Malassise et le baron de Biron, catholiques, chargé de négocier la paix de Saint Germain, ont en face d’eux, deux protestants, Monsieur d’Ublé, un diplomate d’origine anglaise et le jeune et ambitieux Monsieur de Mélynes, récemment converti. Tous les arguments sont utilisés, tous les moyens sont bons, notamment les mensonges et d’habiles manœuvres et compromis pour emporter la possession de deux villes, Sancerre et Angoulême. L’auteur, ancien diplomate de carrière, a, dans ce roman, voulu expliquer ce qu’est une négociation avec ce qu’elle comporte de psychologie, de sang-froid, de capacité à voir large tout en réagissant aux événements, d’habileté, d’astuces, de finesse, mais aussi de roueries, de passion et de férocité. Présents, en permanence, autour de ces négociateurs, personnages de fiction, Charles IX, Roi de France, Catherine de Médicis et l’amiral de Coligny tirent les ficelles. Ces quatre diplomates eurent de nombreuses rencontres, pendant des mois, à Saint Germain, en 1570, pour tenter de négocier une paix dans le conflit entre catholiques et Huguenots. Francis Walder a imaginé leurs conversations avant de conclure un accord. La paix de Saint Germain n’empêcha pas, deux ans après, la Saint-Barthélemy.

Le Brexit, en cette fin d’année 2020, à nulle autre pareille, c’est plus de quatre ans, d’innombrables coups de théâtre, de menaces et de constats d’échec, de dates butoir, de visioconférences et de réunions de la « dernière chance ». C’est 1650 jours de négociations et 700 pages à discuter. Comme le disait Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert Schuman, il y a un an, « Les Britanniques ont un pied dedans et un pied dehors et maintenant, ils veulent l’inverse : un pied dehors et un pied dedans ! ». Ils voudraient partir et rester.

Boris Johnson, Angela Merkel et Emmanuel Macron

En 2016, David Cameron avait pris le risque insensé de proposer aux Britanniques de décider, par voie de référendum, s’ils voulaient rester ou sortir de l’Union Européenne, sans expliquer sérieusement les conséquences en cas de Brexit. Après avoir obtenu des concessions exorbitantes, M. Cameron avait fait campagne pour le maintien du Royaume Uni dans l’Union européenne en disant tout le mal qu’il pensait de cette Europe. La perfidie, mot souvent employé dès que les relations se tendent entre nos deux pays, avait pris tout son sens. Nous avons eu ensuite les maladresses et les larmes de Thérésa May qui a échoué sur la façon d’éviter le retour d’une frontière physique entre les deux Irlande. Nous avons maintenant le « pittoresque » Boris Johnson, pour employer le qualificatif choisi par Emmanuel Macron, quand il parle du Premier ministre du Royaume Uni.

Les 27, qui ont des intérêts pourtant divergents, ont calmement tenu bon. Aucune erreur n’a été commise. Michel Barnier, le montagnard, garde le sourire, même quand la pente devient rude. C’est un excellent négociateur qui applique rigoureusement les traités, tout en rappelant périodiquement que c’est le Royaume-Uni, et non le contraire, qui a décidé d’activer l’article 50 pour quitter l’Union européenne.

Vendredi matin, Michel Barnier s’est exprimé devant le Parlement européen, sur l’avancée des négociations. Il a rappelé que les Européens ne demandent rien de plus qu’un équilibre entre les droits et obligations respectifs, et une réciprocité dans l’accès à nos marchés et aux eaux. La pêche est toujours au cœur des discussions. « Il ne serait ni juste ni acceptable que les pêcheurs n’aient que des droits transitoires, alors que les entreprises bénéficieraient d’un accès définitif. »

Boris Johnson, le Premier ministre britannique, est beaucoup plus intelligent, beaucoup plus fin, que Donald Trump, mais son comportement, ses mensonges, font également de lui un homme imprévisible. Il bluffe en permanence, agite la menace d’un « no deal », alors que le Royaume-Uni a beaucoup à perdre d’une absence d’accord. De nombreuses études économiques montrent que Londres, en pleine pandémie, a intérêt à trouver un accord. L’accès à un marché de 450 millions de consommateurs, ce n’est pas rien, c’est difficilement remplaçable. Les dirigeants d’entreprises ont mis en garde et rappelé que des secteurs comme l’automobile, l’aviation, la chimie, l’agriculture ont besoin d’un accord avec l’Union européenne. Alors, pourquoi Boris Johnson prend-il autant de risques ? Parce qu’il aime prendre des risques et veut, avant tout, tenir sa promesse d’une sortie de l’UE au 1er janvier, avec ou sans accord. Malin, Boris Johnson prépare psychologiquement le Royaume-Uni au scénario du pire pour mettre en valeur le compromis qu’il finira par accepter.

Dominic Cummings, son conseiller, pour ne pas dire son âme damnée, l’avait convaincu que le Royaume-Uni pouvait redevenir le champion du libre-échange et de la libre entreprise en attirant les investissements étrangers par une politique fiscale avantageuse, en faisant du Thatcher. Il a quitté ses fonctions. Boris Johnson a-t-il changé d’avis pour autant ? Rien n’est moins sûr, car il est avant tout pragmatique. Il pense que la crise sanitaire masquera les conséquences du Brexit. D’ailleurs, il décide toujours au dernier moment. La seule chose qui le motive c’est de rester au 10 Downing Street, de durer, de garder le pouvoir.

Alors, pourquoi cet interminable bras de fer ? Parce que la situation est d’une complexité extrême en raison, notamment, des divergences d’intérêts qui oppose Paris et Berlin. Angela Merkel souhaite un accord. C’est dans son ADN et c’est dans l’intérêt de l’industrie allemande. Emmanuel Macron, pour des raisons de politique intérieure, doit protéger ses pêcheurs et montrer une certaine fermeté. Il n’est d’ailleurs pas loin de penser que le Brexit est une chance pour la France ; une chance aussi pour l’UE d’avoir une politique étrangère et sécurité, et une « autonomie stratégique » que le Royaume-Uni rejetait. La France pense qu’elle a moins à perdre en cas de « no deal » que l’Irlande, l’Allemagne ou les Pays-Bas.

Jusqu’à la dernière minute des prolongations, Londres essaiera de désunir les 27 pour obtenir quelques ultimes avantages et, surtout, avoir la satisfaction de retrouver sa souveraineté pleine et entière tout en conservant un accès privilégié au marché unique européen, dont les Britanniques ont tant besoin.

Douvres le 13 décembre 2020

Ras le bol de ce combat de souveraineté d’un autre temps ! La pêche, parlons-en, il faut avoir en tête que le secteur représente 0,02 % du PIB du Royaume Uni et qu’il occupe au moins 90 % du temps de Michel Barnier et d’Ursula Von der Leyen depuis des semaines.

Je suis convaincu qu’il y aura un accord une minute avant minuit le 31 décembre. La livre Sterling partage mon point de vue ! Les marchés aussi. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission et l’Allemagne, qui préside l’UE jusqu’à la fin de l’année, ne veulent pas avoir à assumer un échec. La France, le Danemark, les Pays-Bas et la Belgique, qui affirment préférer un “no deal” à “un mauvais accord” finiront par céder tout en proclamant que l’essentiel a été sauvé.

Ras le bol, qu’à la fin, ce soient toujours les Anglais qui gagnent !

*Le 23 sept. 2015, Martine Aubry, la maire de Lille, agacée par les questions des journalistes sur des propos récents de Macron, pendant sa conférence de presse de rentrée dans un café de la gare Saint-Sauveur, s’était exclamée : « Macron ? Comment vous dire… Ras-le-bol. Voilà. Ras-le-bol ».

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