Pierre Mazeaud, ancien président du Conseil constitutionnel, au cours d’un entretien qu’il avait accordé à Florent Barraco, journaliste au Point, le 30 octobre dernier, l’avait prédit : « Emmanuel Macron sera réélu d’extrême justesse avec une grande abstention. Mais il ne pourra rien faire, car il aura une Assemblée contraire. Il y aura une sorte d’alliance entre la gauche et la droite qui veulent la revanche et qu’ils ne voteront aucun texte. »

Au cours de cet entretien, le célèbre alpiniste avait, une nouvelle fois, dit ce qu’il pensait de l’élection présidentielle : « La présidentielle, c’est du rock’n’roll tous les cinq ans. Si seulement on pouvait en finir avec cette élection… » et ajouté : « Lorsque le Général a voulu mettre en place l’élection du président au suffrage universel, Michel Debré et moi nous nous y sommes opposés. On a dit « non » […] Le président est beaucoup trop important dans la démocratie française. Dans la Constitution, je le rappelle, il y a un article qui précise que c’est le gouvernement qui détermine et conduit la politique du pays. Le président donne les grandes orientations. […] L’exécutif a pris un poids considérable. »

Le vote des Français, au deuxième tour des élections législatives, n’est donc pas une surprise ? Les instituts de sondages avaient annoncé un éclatement du paysage politique en trois blocs à peu près égaux : un bloc majoritaire constitué de la coalition présidentielle Ensemble à environ 26 %, un bloc de gauche au même niveau et un bloc nationaliste, généralement qualifié de très à droite, de l’ordre de 23 à 24 %. Malgré ces avertissements, la majorité présidentielle n’avait apparemment pas imaginé et anticipé ce qui est arrivé.

Les choses étant ce qu’elles sont et non ce qu’elles devaient être, les responsables politiques ont maintenant le devoir de faire preuve de responsabilité, d’imagination et d’honnêteté. Peu importe la part de responsabilité d’Emmanuel Macron dans cette situation sans précédent sous la cinquième République. Les faits sont ce qu’ils sont. Pour se dépêtrer de ce « papier tue mouche », aucune solution n’est satisfaisante. Le général de Gaulle aurait probablement immédiatement démissionné. Il avait la démission facile. J’ai déjà raconté dans ce blog, les circonstances dans lesquelles le régime des partis, le « tripartisme » succéda au Général le 29 janvier 1946. Il n’est pas inutile de les rappeler.

Le dimanche 20 janvier 1946, à 12 heures, dans la salle des Armures du Ministère de la Guerre, rue Saint Dominique, le général de Gaulle, les traits tirés, entra et déclara : « Messieurs, je vous ai demandé de venir pour vous dire que j’ai décidé de me retirer. Je considère que ma mission est terminée. La France est libérée, elle a participé à la victoire finale, il y a eu des élections régulières, la démocratie est donc rétablie. Nous avons fait des réformes qui étaient attendues par le peuple, mais, néanmoins, je constate que la trêve des partis n’a pas eu lieu, nous rencontrons de l’hostilité au sein même du gouvernement. Les trois partis continuent à s’attaquer et sont préoccupés par les prochaines élections. Je considère que c’est un malheur pour la France et moi, je ne veux pas participer à ces luttes de partis… »

Pour comprendre cette décision, ce coup de théâtre, il faut remonter à l’été 1944. Nommé Chef du gouvernement provisoire de la République française, le général de Gaulle s’installa, le 27 août 1944, au ministère de la Guerre, 14 rue Saint Dominique, et non à l’Hôtel Matignon. Comme l’avait fait Georges Clemenceau, en son temps, il affirmait ainsi que la France était encore en guerre et entendait y prendre toute sa place. Pour y affirmer la continuité de l’État, le Général s’était entouré de Jules Jeanneney, l’ancien président du Sénat qu’il nomma ministre d’État, et de Georges Bidault, le président du Conseil National de la Résistance, nommé ministre des Affaires étrangères. Dans une ambiance très troublée – la veille, on tirait encore dans Paris sans bien savoir qui tirait les coups de feu -, Charles de Gaulle prépara le discours programme qu’il prononça le 12 septembre au palais de Chaillot. Restaurer l’autorité de l’État et le rang de la France dans le monde constituait sa priorité. Retrouver un niveau de production normal, faire en sorte que la répartition des richesses soit juste et que les Français aient le plus vite possible une vie décente, était évidemment important, mais à un degré moindre. « L’intendance suivra », prononcé, ou non, ce mot attribué au Général symbolisé assez bien la hiérarchie de ses préoccupations.

            À l’Hôtel de Brienne, son entourage était constitué d’une part, d’un premier cercle d’hommes de confiance d’un dévouement absolu et d’autre part de techniciens de la gestion de l’État qui étaient là pour leurs compétences. Les chefs de la Résistance, les hommes politiques et les intellectuels qui lui rendaient visite observaient le regard que portait le chef du gouvernement provisoire sur la France et les Français. Les propos qu’il tenait sur la Résistance, les Alliés, les Français, les chefs d’entreprise, étaient sévères. Il se méfiait de la Résistance qui ne désarmait pas. À ses yeux, elle avait perdu, avec Jean Moulin et Pierre Brossolette, ses seuls hommes de valeur. Ce n’était pas très aimable pour ceux qui l’entouraient : Jeanneney, Mayer, Parodi, Pleven, Mendès France. Il se méfiait des communistes, des intellectuels qui, comme Camus, ne se sentaient pas obligés de l’admirer et d’approuver tout ce qu’il faisait. Il se méfiait aussi de tous ceux – nombreux – qui auraient voulu que la vie reprenne son cours, comme avant la guerre. On le soupçonna très vite de craindre le CNR, pressé de mettre en œuvre son programme, et de vouloir couper la Résistance de la nation.

 Sur le thème de l’ardeur et de l’ordre républicain, le Général se sentait obligé d’employer des moyens qu’il qualifiait de « révolutionnaires », pour surmonter les obstacles qui se dressaient devant lui. La reprise en main dérangea les conformismes, les conservatismes, les intérêts privés, les « profiteurs », sans parler de la pression américaine qui avait prévu d’administrer la France.

Charles de Gaulle reconnaissait au CNR le droit de constituer le noyau de l’Assemblée consultative en attentant l’Assemblée constituante, mais rien de plus. Il se méfiait des chefs de la Résistance intérieure. Dissoudre les FFI, les Forces Françaises de l’Intérieur, n’était pas une mince affaire. L’ouvrier, devenu colonel, n’était pas pressé de revenir à l’usine ! C’est donc un bras de fer, un rapport de force, d’une grande violence, qui s’engagea entre les communistes et le chef du gouvernement provisoire.

Gouvernement_provisoire_de_la_Republique_francaise

Pour rassurer les Américains, très inquiets, le Général de Gaulle, quand il constitua son Cabinet le 8 septembre 1944, favorisa la démocratie chrétienne. Le cabinet était certes ouvert à toutes les tendances politiques, pour représenter l’unité du pays, mais le parti communiste, qui avait pris une part importante dans la Résistance avait le sentiment d’être sous représenté. Le gouvernement se réunit pour la première fois le 9 septembre à l’Hôtel Matignon où Louis Joxe était installé avec le secrétariat général.

Sur le plan économique et financier, le général n’était pas particulièrement compétent. Entre le long et ennuyeux discours alarmiste de Pierre Mendès France et le discours un peu simpliste, mais rassurant de Maurice Pleven, Charles de Gaulle donna raison à ce dernier. L’état de misère d’une grande partie de la population l’émouvait. À l’exaltation du chaud mois d’août, succéda un hiver très froid qui accentua encore le désespoir de la population. Que faire ? Remettre en cause le capitalisme existant ? Poursuivre une politique économique rigoureuse, lutter contre l’inflation, favoriser la production au risque de désespérer la population encore un peu plus ? Opter pour le court terme et non le long terme et permettre ainsi à la population de souffler un peu ? Les communistes s’élevaient contre les mesures de rigueur et, au fond, personne ne voulait prendre le risque d’être impopulaire.

Le parti de la rigueur, la tendance Mendès France, avait perdu avant même d’exercer le pouvoir : ce qu’il demandait au chef du gouvernement provisoire aurait contraint celui-ci à s’impliquer dans la politique économique. Le général ne pouvait – et ne voulait – pas faire.

Le processus de hausse des salaires et d’accentuation de l’inflation, cette drogue, commença donc à produire ses effets en anesthésiant la population qui, elle aussi n’en pouvait plus et préférait la facilité. À la fin de l’année 1944, ce choix politique, qui va déterminer en grande partie la gestion politique de la France pendant quatorze ans, a placé la France dans une situation d’assistance et d’irresponsabilité, sur le plan financier, que les Américains ne répugnaient pas à piloter.

Le Général avait d’autres sujets de préoccupation. Moderniser le pays, était nécessaire, urgent, mais Charles de Gaulle pensait surtout à la place de la France à la table des vainqueurs. Yalta, Staline, était autrement plus importants que les leçons d’économie politique de Pierre Mendès France. L’essentiel, pour lui, c’était le rôle de la France dans le monde.

Une grande partie de l’année 1945 fut consacrée à d’interminables discussions – et querelles – sur ce que devaient être les institutions. Le chef du gouvernement provisoire menaçait en permanence de quitter ses fonctions. Il ne supportait plus ni les Alliés, ni la Résistance. Georges Bidault l’agaçait au plus haut point. Il supportait de moins en moins ceux qui avaient pourtant contribué à être ce qu’il était. Même le MRP, n’était pas suffisamment à sa dévotion. Dans une France, qui était pourtant plus socialiste que communiste, malgré le poids de ces derniers – près de 30 % – les forces conservatrices freinaient en permanence les initiatives gaullistes. Charles de Gaulle ne comprenait pas, lui qui était inaccessible à toute idéologie et à toute doctrine. À la SFIO, il y avait d’excellents serviteurs de l’État, mais Léon Blum, âgé, fatigué, usé, ayant refusé d’entrer au gouvernement, après son retour d’Allemagne, le Général en avait tiré la conclusion qu’il ne pouvait pas compter sur eux. L’affrontement était donc inévitable. Après la réunion de l’Assemblée constituante le 6 novembre suivie de ce que le Général a appelé « de désobligeantes palabres », aucun successeur n’étant capable de s’imposer, Charles de Gaulle fut à nouveau sollicité et fut élu à l’unanimité le 13 novembre 1945. Mais les exigences du parti communiste, qui avait retrouvé son chef, Maurice Thorez, de retour d’URSS, étaient telles que de Gaulle menaça à nouveau de démissionner si on cherchait à lui imposer « un mandat impératif », à ses yeux, inadmissible. La négociation pour l’attribution des postes dans le nouveau gouvernement fut pénible, désagréable. Les communistes voulaient la Défense nationale, ce qui était impensable. Au début du mois de janvier, la coupe était pleine.

Bref, évacuons cette solution, Emmanuel Macron ne démissionnera pas.

La décision, en 2002, de réduire à cinq ans la durée du mandat présidentiel et d’inverser le calendrier électoral portait en germe, ce qui vient de se produire : un conflit de légitimité. Les électeurs, invités à confirmer leur vote à la Présidentielle et, éventuellement, à en amplifier le résultat, n’avaient, jusque-là, pas éprouvé le désir d’en modifier le sens. C’est ce qui vient de se produire, obligeant de ce fait, les responsables politiques à faire preuve d’intelligence pour dénouer la situation qualifiée abusivement de crise politique, de séisme.

Personne n’avait, semble-t-il, imaginé ce cas de figure en 2002. La comparaison avec les régimes politiques de nos voisins européens ne peut aider à la réflexion. La difficulté provient du fait qu’un régime présidentiel n’est pas, ou difficilement, compatible avec un régime parlementaire dès lors que deux votes à quelques jours d’intervalle, sont contradictoires. Les institutions de la Ve République offrent des avantages et des inconvénients que les Français ne tolèrent plus.

Quand la majorité présidentielle et la majorité parlementaire coïncident, la nature présidentielle de notre régime politique s’en trouve renforcée. Le président de la République a, alors, des pouvoirs considérés comme trop importants (cf l’opinion exprimée par Pierre Mazeaud). Cette année, pour diverses raisons, les candidats de la majorité présidentielle ne sont pas parvenus à avoir la majorité absolue. Dès lors, une majorité à l’Assemblée, différente de la majorité présidentielle conduit à une parlementarisation du régime et, par conséquent, à la réduction des pouvoirs du président de la République. Conflit de légitimité.

Pierre Mazeaud ne se trompait pas. Les sondages révélaient que si plus de 58 % des Français avaient souhaité renouveler le mandat d’Emmanuel Macron, une majorité d’entre eux souhaitait qu’il n’obtienne pas une majorité absolue à l’Assemblée nationale, malgré le risque que constitue une cohabitation qui a laissé de mauvais souvenirs. Le succès relatif du slogan électoral : « Mélenchon Premier ministre » et l’alliance des mouvements de gauche ont changé la donne et incontestablement stimulé cette évolution de l’opinion.

La complexité de la situation provient du fait que si les Français qui sont allés voter, ont voulu sanctionner le président de la République en lui refusant la majorité qu’il appelait de ses vœux, ils n’ont pas pour autant dégagé une autre majorité, laissant ainsi aux députés le soin de s’entendre pour permettre à notre pays d’être gouverné.

Aussi inattendu que soit le résultat de ce vote, il exprime l’aspiration d’une majorité de Français à une évolution de notre régime politique vers plus de justice et d’équilibre dans la représentation parlementaire. Cette aspiration doit être entendue.

Intéressant, non ?

La dissolution ? Personne n’y a intérêt avant plusieurs mois.

Il y aura donc une majorité par projet. Autant dire que l’instabilité a toutes les chances de caractériser le second mandat d’Emmanuel Macron. Les petits arrangements apparaîtront vite de nature à affaiblir l’efficacité de l’exécutif dans une période qui, sur le plan intérieur et international, nécessite de la réactivité et un maximum d’unité nationale. J’entends dire que le président du Sénat pourrait s’entendre avec le président de la République pour que le soutien des Républicains puisse se faire sans participation. Voilà qui sent bon la IVe République !

Si quelqu’un a une autre idée, c’est le moment de lever la main !

La France n’est pas ingouvernable. Elle va être gouvernée, mais mal, les réformes nécessaires ne pourront pas être faites, parce que « la niche est tombée sur le chien ». J’emprunte cette image à Thierry Rolland, le célèbre commentateur, qui avait coutume d’employer cette expression sportive quand, au cours d’un match, l’improbable, l’inimaginable, se produisait. Je trouve qu’elle s’applique particulièrement bien à ce qui s’est passé le dimanche 19 juin, au soir du deuxième tour des élections législatives.

Elle est drôle et est quand même plus élégante que les qualificatifs utilisés, dans les jours qui ont suivi, par les journalistes politiques qui ne cachaient pas leur satisfaction souvent clairement partisane.

Le chien a besoin d’une nouvelle niche ! Vite, vite…

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