Une pluie d’événements de nature et de gravité très diverses, dans laquelle se mélangent l’annexion de la Crimée, l’attitude de Poutine, la lettre de Nicolas Sarkozy, la surenchère de Bouygues, à coup de milliards d’euros, pour le rachat de SFR, provoque, ces derniers jours, l’incompréhension, la sidération, pour ne pas dire une certaine forme d’angoisse et – surtout – une radicalisation des points de vue. Ces événements ont un nom, un point commun : La montée aux extrêmes.

C’est le moment ou jamais de lire – ou de relire – « Achever Clausewitz », le livre apocalyptique que René Girard a publié en 2007. Il offre des clés de lecture à qui sait les traduire.

achever Clausewitz « On désire toujours ce que désire autrui », écrivait l’académicien. Il s’en suit un enchaînement de haines et de vengeances que les religions archaïques parvenaient à endiguer grâce à la désignation d’un bouc émissaire, que l’on sacrifiait à la paix. A partir de ce constat, René Girard considère que la violence est devenue imprévisible et que la rationalité politique ne peut l’endiguer. C’est alors le règne du tout ou rien. Dans cet esprit, le 17 octobre 2007, René Girard déclarait dans l’émission de Frédéric Taddeï : « Nous sommes dans une montée de la violence qui semble n’avoir pas de fin, pas de limite, qui devient plus tragique tous les jours. On peut penser que la destruction des tours de New-York est le passage d’une ère déjà très tragique de l’Histoire Mondiale, qui est celle des guerres totales, des guerres internationales qui impliquent le monde entier, à une forme de terrorisme qui est comme une métastase de cette violence, qui est partout aujourd’hui et qui permet aux optimistes de dire qu’il n’y a plus de guerre».

 « La montée aux extrêmes », se définit comme une incapacité de la politique à contenir l’accroissement réciproque, c’est-à-dire mimétique, de la violence.

L’homme est capable d’une violence quasi-illimitée à l’égard de ses semblables. Pour le sociologue René Girard, cette caractéristique de l’homme viendrait du fait qu’il est un « imitateur », qu’ il désire la même chose que son voisin, ce qui les met en rivalité et les amène à employer les mêmes moyens. Et à chaque fois que l’un deux découvre ou invente un nouveau moyen pour assouvir ses désirs, son voisin l’imite pour assouvir le même désir. Cela conduit à la montée à tous les extrêmes. L’homme disposerait, dans la théorie de René Girard, d’un potentiel naturel à se porter à la guerre « de tous contre tous ». Le vaincu prépare toujours sa revanche.

Poutine ObamaLe philosophe soutient, dans le même esprit, que l’homme à tendance à se croire seul dans sa bulle et à se prendre pour l’Absolu. « A chacun sa vérité », érigé en principe, serait autodestructeur. Si tout le monde a sa propre vérité, il n’y a plus de vérité du tout.

Au moment où nous commémorons le centenaire de la Grande Guerre et le soixante-dixième anniversaire de la libération du territoire, il n’est pas inutile de se pencher sur l’état d’esprit qui régnait  en 40. « La France et l’Allemagne étaient structurées par une rivalité mimétique nationale, idéologique, religieuse. Les passions se déchaînaient, les revendications se crispaient. On pouvait penser qu’en faisant des concessions, on éviterait le pire, c’est-à-dire la répétition de ce qui s’était passé à Verdun. » La suite est connue, elle a été apocalyptique! Les guerres, selon l’académicien, sont structurées par le principe du duel mimétique.  « Le 11 septembre, Ben Laden n’aurait fait que « répondre » à l’agressivité des États-Unis. C’est sans doute ce que pense Poutine aujourd’hui. Les guerres modernes sont violentes parce qu’elles sont réciproques. La lutte à mort pour la reconnaissance, c’est donc toujours celle entre deux « jumeaux » antagonistes : hier, le fascisme et le communisme. Aujourd’hui, les islamistes radicaux et les Occidentaux. Demain, Américains et Chinois ? »

Comment ne pas être tenté d’appliquer la théorie de René Girard à la situation en Ukraine.  Ce n’est pas simple, tant la pensée de ce philosophe est complexe.  Les concepts qu’il manie sont aussi nombreux que difficiles à suivre. Il faudrait une culture philosophique et anthropologique que je n’ai pas. Mais, l’exercice est intéressant même s’il n’est pas toujours convaincant.

Raymond ARON soutenait qu’il faut différencier la « guerre absolue », celle qui découle de la « montée aux extrêmes », des guerres réelles conduites par la politique.  Est-ce que la politique peut contenir la « montée aux extrêmes », est-ce que la politique dirige la guerre ? Vaste question !

Dans tous les cas, dans tous les conflits les « Pro » et les « Anti » sont entraînés dans l’engrenage de la violence réciproque. C’est vrai pour Poutine, pour Sarkozy, pour Bouygues, dans les trois combats – de natures très différentes – qui se déroulent sous nos yeux. Le même cas de conscience se pose pour la Crimée, la Syrie, l’Egypte et ailleurs sur la planète. Faut-il être pour le pouvoir ou pour les rebelles, pour les Sunnites ou pour les Chiites, pour l’armée ou pour les Frères musulmans, pour les Russes ou pour les Ukrainiens ? Pour ou contre Napoléon, encore aujourd’hui ? Pour ou contre Pétain, pendant la guerre ? Pour ou contre de Gaulle ? Pour ou contre Sarkozy aujourd’hui?

Faut-il d’ailleurs prendre parti, au risque de perdre son esprit critique, son libre-arbitre ? De quel droit, au nom de quelle morale ? S’en désintéresser est facile, mais l’histoire nous enseigne que des guerres de religion aux multiples affrontements avec l’Allemagne, la montée aux extrêmes a toujours conduit à des désastres et à la même conclusion : « Nous ne savions pas, nous n’avons pas voulu cela ! »

Plus que les événements, c’est le phénomène de « « la montée aux extrêmes » qui incite à la réflexion.

 

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