La guerre ou la paix ?


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Quand le prince André rend visite à son père, le vieux prince Nicolas Andréiévitch Bolkonski, avant de rejoindre son régiment, et doit laisser sa femme enceinte entre les mains de cet homme si brutal et inhumain, il s’entend dire : « souviens-toi d’une chose, prince André : si tu es tué, ce sera une grande douleur pour mon vieux cœur… Il fit une brusque pause et glapit soudain : Mais si j’apprends que tu ne t’es pas conduit comme le fils de Nicolas Bolkonski, ce sera pour moi une honte ! »

Léon Nikolaïevitch Tolstoï, qui connaissait bien ce type d’aristocrates, au début du dix-neuvième, n’avait sans doute pas éprouvé le besoin de consacrer des pages à la description du prince, tant ce type d’homme, dans la Russie de Bolkonski, devait être courant. Il faut lire et relire « La Guerre et la Paix », pour comprendre la Russie d’hier et d’aujourd’hui.

La culture russe, de nature religieuse, sacralise le patriotisme. Dans l’histoire de la Russie, le peu de valeur accordé à la vie humaine est une constante. Les agissements de la milice Wagner, au-dessus des lois, qui mobilisent les pires criminels, au nom d’un patriotisme qui transforme les barbares, en héros, surprennent, dans nos civilisations occidentales, sans doute un peu trop émotives, mais attachées à l’état de droit, à la seule violence légale, à la vie, au « zéro mort ». Cette milice, officiellement illégale, mais qui, avec l’autorité qu’elle se donne, est devenue un véritable quatrième pouvoir, est une armée de brigands, commandée par un repris de justice, sans morale et sans règle, en dehors de ses propres codes d’honneur.

Les Russes seront toujours les Russes ! Comme les Allemands, disait de Gaulle, seront toujours des Allemands et les Français, des Français !

Toutes les conditions semblent réunies, pour que cette guerre en Ukraine, à laquelle personne ne voulait croire, tant elle est absurde, prenne place dans l’Histoire, comme le laboratoire de la guerre moderne sur le plan politique, stratégique, tactique, technologique, mais aussi de la communication, du renseignement, de la recherche et développement et de la guerre économique. L’idée, notamment, de la mise au point d’un « cyberparapluie », comme il existe un parapluie nucléaire, fait son chemin, en prévision de la défense de Taïwan. Bertrand Badie dit que c’est une nouvelle forme de mondialisation à laquelle nous assistons, « la première guerre mondialisée ».

Qui pouvait imaginer, au matin du 24 février 2022, que le sort de l’Ukraine nécessiterait l’engagement progressif de la plupart des pays occidentaux, de leur soutien financier – près de 100 milliards de dollars, déjà – et de la livraison de moyens militaires de plus en plus puissants, malgré les risques que comporte toute montée aux extrêmes.

Certainement pas l’Allemagne pacifiste, qui a toujours refusé de s’engager militairement. Certainement pas les États-Unis, qui ne veulent plus être les gendarmes du monde. Certainement pas la France qui s’épuisait à parler au président Poutine, dans le but de trouver une solution diplomatique.

Personne !

Un an après, les positions semblent relativement figées sur la ligne de front. « Autour de Bakhmout, des volontaires se battent contre des forçats russes », peut-on lire dans The Times (Londres). Dans les environs de la ville du Donbass se déroule la bataille la plus sanglante de la guerre.

Vladimir Poutine, pas plus que Volodymyr Zelensky ne veut entendre parler d’un cessez-le-feu, synonyme d’échec. Le président russe exige une reddition de l’Ukraine et la reconnaissance de la perte des territoires conquis par les Russes. Volodymyr Zelensky, porté par son peuple si courageux, soutenu par ses alliés occidentaux, notamment par l’Union européenne, a l’ardente obligation de chasser les Russes de son territoire afin de recouvrer son intégrité territoriale, y compris en Crimée.

Les Russes semblent avoir tiré les leçons de leurs échecs en 2022. Ils préparent une offensive de très grande ampleur, destinée à surprendre et à mettre en échec les Ukrainiens et leurs alliés Occidentaux, dans l’espoir qu’ils fassent pression sur Volodymyr Zelensky pour qu’il accepte une négociation.

Pour donner les moyens à Kiev de faire face à une probable offensive russe, les alliés occidentaux n’ont pas d’autres solutions que d’accélérer les livraisons d’armements et de monter en gamme dans les équipements lourds. Les verrous sautent les uns après les autres, ce qui a pour effet de diviser le camp occidental, cette stratégie n’étant pas sans risques. Quid si malgré les nouveaux moyens militaires, l’Ukraine est vaincue ? Quid, si acculée, défaite, notamment en Crimée, la Russie emploie des moyens qui conduisent à activer l’article 5 de l’OTAN ?

Le risque d’escalade, puisqu’il faut bien l’appeler ainsi, divise, depuis le premier jour, dans le camp occidental. Avec ceux qui militent pour que soit privilégiée une rapide résolution du conflit par la négociation, on trouve un certain nombre d’experts, de politiques et d’intellectuels, comme Emmanuel Macron, accusé de défaitisme par les Ukrainiens, malgré l’aide apportée par la France, Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, Henry Kissinger, l’ancien secrétaire d’État américain. Au Forum économique de Davos, le secrétaire à la Défense, Lloyd Austin, a tenu des propos à peu près analogues, quand il réclame un « cessez-le-feu immédiat », à la suite d’une conversation téléphonique avec son homologue russe, Sergueï Schoïgou. Le général Mark Milley, chef d’état-major des armées américaines, a pris le risque de dire que cette guerre ne sera gagnée par personne, et qu’il est grand temps de l’arrêter. La presse américaine, particulièrement le New York Times, considère, elle aussi, qu’une défaite de la Russie n’est ni pensable, ni souhaitable. Zbigniew Brzeziński, conseiller aux affaires étrangères de Jimmy Carter, Dominique de Villepin, Jean-Pierre Raffarin, anciens premiers ministres, mais aussi des personnalités comme Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l’Académie française, qui considèrent que les Occidentaux auraient « humilié » la Russie ; comme Henri Guaino, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, qui s’inquiète, dans le journal L’Express : « Le jusqu’au-boutisme a envahi les esprits. Mais pour aller au bout de quoi ? Qu’y a-t-il au bout du bout ? La guerre jusqu’au dernier Ukrainien ? La guerre jusqu’au dernier Russe ? La guerre jusqu’à la ruine de l’Europe ? Jusqu’au dernier Européen ? La guerre mondiale ? La guerre froide ? La guerre nucléaire ? » Des diplomates, comme Gérard Araud, De Gliniasty, des officiers généraux en deuxième section, qui peinent à se faire comprendre, comme le général Vincent Desportes, ou mon ami l’amiral Jean Dufourcq. Ils ne sont pas les seuls, nombreux sont ceux qui expriment, sur les plateaux de télévision, des réserves qui doivent être entendues calmement, sans outrances. Il faut dire que les déclarations de Ségolène Royal, Marine Le Pen, Jean Luc Mélenchon, non dépourvues d’arrière-pensées, voire d’amitiés pro russes, ne sont pas toujours très nuancées. Bref, les déclarations de ces personnalités sont immédiatement critiquées par les Ukrainiens – ce qui peut se comprendre -, par leurs voisins et alliés et par les « Va- t-en guerre », qui soupçonnent chez eux, un état d’esprit « munichois », autant dire qu’ils les traitent de lâches, de défaitistes, de traîtres, de partisans de la paix à tout prix.

« Nous marchons vers la guerre comme des somnambules » dit Henri Guaino dans une tribune publiée par Le Figaro. Le durcissement des positions, selon lui, « ne laisse aucune place à une initiative diplomatique et à une désescalade ». « Faire aujourd’hui des concessions à la Russie, c’est se plier à la loi du plus fort. N’en faire aucune, c’est se plier à la loi du plus fou ». Dans le même quotidien, l’ancien ambassadeur de France, ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, Maurice Gourdault-Montagne, écrit : « nous n’en sommes pas moins au bord d’une guerre que nous ne voulons pas faire, mais dont toutes les conditions sont bien là pour un affrontement. Nous sommes irrésistiblement entraînés par une dynamique qui peut nous échapper au moindre dérapage provoqué par une fausse manœuvre ou un malentendu sur le terrain ou encore une provocation isolée […] N’est-il pas temps de prendre une initiative de paix ? […] La guerre n’est jamais fatale. Il est grand temps de trouver la paix et de la construire. »

Volodymyr Zelensky par vidéo sur la base aérienne de Ramstein le 20 janvier 2023 Arif Akdogan

Fort bien, mais pour négocier, il faut être deux. La négociation ne s’impose pas par décret ! L’ONU, gardienne de la Charte des Nations unies, est impuissante, aux abonnés absents. La France, membre permanent du Conseil de sécurité, a essayé. Elle a proposé une « nouvelle architecture européenne de sécurité en incluant la Russie », l’Allemagne, aussi. Les États-Unis, également, mais après avoir fait tout ce qu’ils ont déjà fait, ils ne peuvent, une nouvelle fois, reculer.

Alors, comment terminer cette guerre, s’interroge Luc de Barochez dans Le Point. « Les Occidentaux souhaitent la victoire de Kiev mais redoutent la défaite de Moscou ». Sans négociation, aujourd’hui impossible, il faudra un vainqueur sur le champ de bataille. Le temps presse, les forces, comme les munitions, s’épuisent. La Russie a les moyens de détruire totalement ce pauvre pays bombardé chaque jour.

Dans la plupart des pays occidentaux, il existe un courant de pensée, fabriqué et entretenu par la Russie depuis très longtemps, dans lequel se mêlent des complotistes, des antivax, à l’extrême gauche, comme à l’extrême droite, les anti-américains systématiques, les anti-Zelensky. Ils prennent parti pour la Russie, malgré l’invasion, les crimes de guerre, l’emploi de criminels par la milice Wagner, la pluie de missiles, les destructions, les morts de civils ukrainiens. Comment ne pas penser au Mouvement de la paix, dans les années 1950 et 1960 constitué et animé par des militants et des sympathisants communistes et dont les Partis communistes locaux tiraient les ficelles. Il y a aussi les pou­ti­nophiles convaincus, qui ne se cachent pas. Ils sont connus. Inutile de parler d’eux. La “cinquième colonne du Kremlin” minent les démocraties depuis bien longtemps.

Piotr Tolstoï

Pour Isabelle Lasserre, grand reporter au Figaro, il est trop tard pour reculer. Trop tard pour les Ukrainiens, parce que seule une victoire militaire sur le terrain vengera des crimes commis par les forces russes contre les civils ukrainiens, des viols et des assassinats, des destructions, des sacrifices et du nombre de morts. Trop tard pour les Russes, condamnés à la fuite en avant après l’humiliation de plusieurs mois de défaites militaires. « Le moindre recul par la voie de négociations signerait sans doute la fin du pouvoir de Poutine et celle de son clan », écrit-elle. Trop tard pour les Occidentaux qui ont pris conscience que ce qui se joue en Ukraine est peut-être la survie des démocraties, du droit international. Sans parler des conséquences qu’aurait un recul des États-Unis dans l’hypothèse d’une invasion de Taïwan par la Chine.

Dans ces conditions, la guerre, une longue guerre meurtrière est probable. Une victoire militaire de l’Ukraine est possible. La chute du pouvoir en Russie est également possible. Tout est possible !

Piotr Olegovitch Tolstoï, vice-président de la Douma d’État, était hier soir l’invité de Darius Rochebin. Dans un français parfait, le petit-fils de l’écrivain Léon Tolstoï, qui aurait pu être un descendant du prince Nicolas Andréiévitch Bolkonski, a répondu aux questions du journaliste de LCI, avec un certain cynisme : « Plus vous donnerez des armes, plus il y aura de destructions, de villes dévastées, de morts (…) L’Ukraine ne pourra pas l’emporter. Nous l’écraserons ! »

La Paix attendra…

Tacite disait de l’impérialisme romain : »Ils dévastent toute la terre pour la rendre inhabitable et ils appellent cela la paix ».


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