Roger Baléras, «figure historique» de la dissuasion nucléaire française, nous a quittés le mardi 25 mars dernier. Son épouse ne téléphonera plus pour nous dire qu’il ne pourra pas participer à la prochaine réunion du bureau d’EuroDéfense-France, une association à laquelle il était très attaché. C’est dans ce cadre, d’un très haut niveau d’expérience, que j’ai eu l’honneur et la chance d’entendre ses interventions toujours précises, argumentées, écoutées avec respect. Né en 1929 à Alger, ingénieur électronicien de formation, il était entré à la direction des applications militaires du CEA en 1958. Il avait participé au premier essai « Gerboise bleue », en 1960, puis joua un rôle très important dans l’acquisition par la France de la technologie thermonucléaire (la Bombe H). Directeur de la direction des applications militaires (DAM) du CEA de 1988 à 1994, il avait œuvré pour qu’elle se situe au niveau scientifique indispensable pour lui permettre de s’engager dans le domaine de la simulation.

Petit, l’esprit vif, doté d’une intelligence exceptionnelle toujours en éveil, Roger Baléras ne cherchait pas les honneurs, il se contentait de participer discrètement au débat stratégique sur le nucléaire et d’être un homme d’influence, connu et reconnu dans le cercle très fermé des spécialistes du nucléaire militaire auquel appartiennent quelques autres dirigeants d’EuroDéfense-France parmi lesquels les anciens présidents Emile Blanc, ancien Délégué général à l’Armement, Jean Rannou, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air et quelques autres experts, partisans, comme lui, de la dissuasion nucléaire.

Roger Baléras disparait au moment où le débat sur la dissuasion nucléaire française est à nouveau à l’ordre du jour. La commission de la défense de l’Assemblée nationale, notamment, auditionne actuellement un certain nombre d’acteurs et de spécialistes dont la pratique et l’expérience font autorité en la matière. C’est ainsi que le journal « Le Monde », dans son édition du 11 avril dernier, rapporte une partie de l’audition très écoutée, le mercredi 9 avril, d’Henri Bentegeat, ancien chef d’état-major des Armées, membre, lui aussi, du bureau d’EuroDéfense-France. En l’occurrence, c’est en qualité d’ancien chef d’état-major particulier de Jacques Chirac, quand il était président de la République, que son expérience intéresse la commission. « Le Monde » souligne qu’Henri Bentegeat « est l’un des rares à posséder une connaissance intime de la doctrine nucléaire française, pour avoir participé à sa rénovation et  » avoir porté la moitié du code «  aux côtés du chef de l’Etat. » Henri Bentegeat est convaincu que la France doit garder la bombe tant qu’un désarmement global  » complet et vérifié «  ne peut être mis en œuvre.

Le SNLE "Le Terrible"

Le SNLE « Le Terrible »

Au cours de son audition, le général a évoqué toutes les options d’une évolution de l’arme suprême. La dissuasion française a été revue à deux reprises depuis la fin de la guerre froide. En 1996, la composante terrestre a été supprimée et les essais abandonnés, au profit de la simulation. En 2001, le concept a été révisé. Face aux puissances régionales  » proliférantes  » en armes de destruction massive, la France s’est dotée d’une dissuasion dite  » du fort au fou  » : des armes capables de cibler les centres de pouvoir d’un régime adverse. Parallèlement, a été adopté le principe de  » l’ultime avertissement «  qui permet au chef de l’Etat d’éviter le « tout ou rien » en recourant à une frappe limitée.

Ces évolutions ont eu des conséquences sur l’arsenal : aux armes de longue portée (sous-marins) s’ajoutent des armes de grande précision de portée plus limitée (aviation) ; des transmissions sécurisées et des capacités de  » reciblage à la mer  » pour que les sous-marins en plongée puissent modifier très rapidement des plans de frappe.

L’évolution des relations internationales, des menaces et des conflits dans le Monde, conduit à des interrogations sur l’avenir du nucléaire militaire. Un courant de pensée, animé par le général d’armée aérienne Bernard Norlain, Paul Quilès, ancien ministre de la Défense, mais aussi les anciens Premier ministres Alain Juppé et Michel Rocard, se déclare favorable à un désarmement nucléaire mondial, seule réponse à la prolifération anarchique. Ils estiment que le nucléaire militaire ne dissuade aucun terroriste, ne prévient aucune cyberattaque et devrait être remis en question.

Si les ressources prévues dans la loi de programmation militaire 2014-2019 ne se réalisent pas,  » Nous pourrons avoir un effet d’éviction sur la modernisation des forces conventionnelles, craint Henri Bentegeat. « Or, elles constituent de facto le premier échelon de la dissuasion.  » La France dépense 3 milliards d’euros par an pour sa dissuasion nucléaire. S’il faut réfléchir à des économies, Henri Bentegeat pense que ralentir le programme de simulation, financièrement contraignant, serait possible sans compromettre l’expertise scientifique du Commissariat à l’énergie atomique. Le laser mégajoule, outil de la simulation, sera prêt en 2014. Les premiers tirs sont programmés. Ils pourraient être étalés dans le temps. Les Chinois, Russes, Israéliens, qui n’ont pas ce programme, ont conservé une dissuasion crédible. L’ancien chef d’état-major déconseille l’abandon de la composante aéroportée, peu coûteuse et qui signifierait  » renoncer à la menace de frappes ciblées « .

forces aériennes stratégiquesSur  » la permanence à la mer  » des sous-marins nucléaires qui exige de disposer de quatre bâtiments, Henri Bentegeat rappelle que les Russes, qui avaient abandonné la permanence à la mer, après la chute de l’URSS, viennent de la recouvrer. Quant à baisser encore le niveau de « stricte suffisance  » qui a conduit la France à réduire ses têtes nucléaires de 650 à 300 en vingt ans, c’est à ses yeux un choix envisageable pour des raisons psychologiques qui sont à prendre en compte.

Roger Baleras avait coutume de dire que « l’arme nucléaire a une capacité de destruction d’un million à dix millions de fois plus importante que toute arme conventionnelle. Une seule explosion sur une ville et même sur un territoire est quasi inacceptable pour tout pays. Une guerre nucléaire entre deux pays possesseurs de ces armes n’est même pas envisageable. Il n’y aurait ni vainqueur ni vaincu, mais un champ de ruines. L’arme nucléaire échappe à toute politique d’accumulation de ces armes et l’erreur commise par l’URSS et les Etats-Unis n’est plus d’actualité. C’est la raison pour laquelle ces pays diminuent régulièrement leur arsenal. En revanche, l’arme nucléaire a permis, dans ces cinquante- cinq dernières années, d’éviter des affrontements, tels que nous les avons connus dans le passé. L’arme nucléaire est une arme d’Etat et d’une manière générale les Etats sont rationnels, surtout quand ils risquent de disparaitre, ce qui n’est pas forcément vrai pour les individus. »

Thérèse DELPECH, décédée il y a peu de temps, avait coutume de dire, sur ce sujet, que « traditionnellement, la crédibilité tient à deux dimensions : les capacités militaires réelles et la résolution à s’en servir. L’adversaire doit être convaincu que la capacité de l’ennemi à agir est bien réelle, pour qu’il comprenne qu’atteindre ses objectifs sera plus coûteux que les avantages escomptés. Il doit également croire en la détermination de l’ennemi à agir : les intentions doivent être crédibles. L’évaluation de la détermination de l’adversaire pourrait passer par l’analyse de la façon dont il a réagi antérieurement à des circonstances similaires, ses déclarations et le comportement de son gouvernement et des opinions publiques, nationales et alliées. »

Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a, dès l’annonce du décès de Roger Baléras, rendu hommage « à ce scientifique hors pair, qui avait notamment permis à la France d’accéder à la technologie thermonucléaire à la fin des années 1960. Il a rappelé que de la réalisation du premier essai nucléaire français, Gerboise Bleue, au lancement du programme Simulation, Roger Baleras a été en première ligne de tous les grands défis que la France a relevés depuis qu’elle s’est affirmée, avec le général de Gaulle, comme puissance nucléaire et, par ses études, a permis à notre pays de pouvoir rivaliser avec les plus grands laboratoires de physique nucléaire. Commandeur de la Légion d’honneur, il n’a eu de cesse de prolonger son engagement pour la stratégie de dissuasion française, au sein de la DAM, par des contributions intellectuelles importantes dans le débat public. À travers sa mémoire, je veux saluer aujourd’hui toutes celles et ceux qui œuvrent à la protection des intérêts vitaux de la Nation, et continuent, dans l’ombre, l’action de Roger Baleras, grand serviteur de l’État, qui restera comme un pionnier et un artisan inlassable de la dissuasion nucléaire française”.

missile nucléaireEnfin, pour achever de convaincre ceux qui doutent de la pertinence de notre système de dissuasion nucléaire, la situation en Ukraine rappelle à la réalité. En 1994, ce pays avait abandonné volontairement ses armes atomiques. Il en paye aujourd’hui le prix. L’Irak de Saddam Hussein, la Libye du colonel Kadhafi, avant l’Ukraine, avaient renoncé, de gré ou de force, à l’arme atomique.

Après la première guerre du Golfe, en 1991, Saddam Hussein avait était contraint d’abandonner son projet d’acquérir la bombe. En 2003, les Etats-Unis, dans des conditions contestables, anéantissait ce pays. Dans le même temps, Mouammar Kadhafi acceptait, contre son gré, d’abandonner son ébauche de programme nucléaire. On sait ce qu’il advint.

Vingt ans après la décision de l’Ukraine de renoncer à sa part de l’héritage du nucléaire militaire soviétique, son voisin russe, s’empare d’ une partie de son territoire – la Crimée – au mépris de l’engagement pris en 1994 de garantir l’intégrité de l’Ukraine en échange de son renoncement à l’arme atomique.

Cet état de fait donne en effet à réfléchir.

Le général Lucien Poirier, l’un des principaux penseurs de la doctrine française de la dissuasion, disparu en 2013 considérait que l’atome était un «facteur de stabilité» dans les relations entre Etats. « Cette thèse contredit évidemment le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) qui, depuis 1970, organise le monde entre les Etats «dotés» (Etats-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni et France) et les Etats «non-dotés», c’est-à-dire tous les autres. A l’exception de l’Inde, du Pakistan et d’Israël, qui, en refusant de signer le TNP, peuvent le plus légalement du monde posséder un arsenal nucléaire. Et qui ne s’en privent pas. »

Jusqu’à quel point un pays membre de l’Alliance atlantique est-il protégé par le parapluie nucléaire américain ? Avec ce qui se passe en Ukraine, les Etats, en périphérie de la Russie sont en droit de se poser la question. L’Otan brandirait-il la menace nucléaire si l’armée russe entrait dans un de ces Etats, notamment baltes, pour y « protéger les minorités russes » ? La question n’est pas nouvelle, elle a déjà été posée dans le passé, sans le moindre début de réponse, car c’est le propre de la dissuasion !

La France a, dans ce domaine, sa propre doctrine, indépendante, mais elle ne pourra faire éternellement l’économie d’une évolution que la situation internationale imposera. Une dissuasion « européenne, une «dissuasion concertée», qu’Alain Juppé appelait de ses vœux en 1995, est-elle imaginable ? La Pologne, pour des raisons historiques bien compréhensibles, le souhaiterait. Pour l’instant, au sein d’une Europe pacifiste, qui ne cesse de « baisser la garde », elle est le seul pays qui souhaite un débat sur le sujet.

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