J’ai consacré de nombreuses heures, pendant cet été normand, pluvieux et venteux, à redécouvrir et relire le « Larousse Mensuel illustré » des premières années du XXe siècle, le Livre d’Or de l’Exposition de 1900, publié par Édouard Cornély-Editeur, l’Histoire de la IIIe République de Jean Galtier Boissière, les images des Jeux de la IIe olympiade, auxquels j’ai consacré un article, quelques romans de Zola, les exemplaires de l’Illustration en ma possession et un certain nombre d’ouvrages qui traitent de cette période qui a laissé, dans l’imaginaire collectif, le souvenir d’une parenthèse heureuse, faite d’insouciance et de joie de vivre, de fêtes et de progrès scientifiques et techniques.

Je terminerai cette série d’articles sur la Belle Époque, dans les prochains jours, en esquissant prudemment, un parallèle avec le début du XXe siècle qui suscite, à tort ou à raison, tant de peurs. Je tenterai d’expliquer pourquoi, à mon avis, la période que nous vivons recevra, elle aussi, dans une cinquantaine d’années (peut-être moins), un nom, un « chrononyme », pour lui donner une identité. Ces vingt dernières années sont tellement agitées de tous les vents, que la tentation est grande de la qualifier d’étrange, pour reprendre le qualificatif employé par Marc Bloch, l’auteur de l’Étrange Défaite. Je fais le pari que des historiens, le moment venu, donneront un nom, trouveront un « chrononyme », qui évoquera le bon temps ; peut-être pas le paradis, comme le pense Sylvain Tesson, quand il dit : « La France est un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer », mais cette période sera probablement évoquée avec nostalgie, comme une belle époque, malgré les frustrations et les horreurs qu’elle comporte !

La Belle Époque a certainement été heureuse, mais c’était aussi…

Paris à la Belle Epoque

La fin du XIXe siècle ne fut pas sans soubresauts sur le plan social. Les Français, majoritairement ruraux, étaient devenus salariés. Les plus favorisés avaient découvert l’eau courante, l’électricité, le chemin de fer. Les pauvres étaient toujours pauvres, mais un peu moins ! Comme le reste de la population, qui aspire à faire partie de la petite bourgeoisie, on dirait aujourd’hui, de la classe moyenne, ils espéraient que la vie deviendrait meilleure. Les inégalités, avec la croissance économique, la colonisation, l’industrialisation et l’accumulation de richesses, n’avaient pourtant jamais été aussi grandes.

Le salaire de l’ouvrier était bas, les journées de travail longues, la productivité exigeante, mais la vie était moins dure dans les villes que dans les campagnes. Il était pourtant difficile de se loger. Les logements étaient souvent très petits et insalubres, propices à l’alcoolisme et à la propagation de la tuberculose. L’Assommoir, Germinal, des romans de Zola, décrivent les conditions de vie des ouvriers et les premières luttes syndicales.

La fracture n’était pas numérique, comme aujourd’hui, mais elle existait bel et bien entre ceux qui bénéficiaient de l’électricité, du chauffage au gaz, dans des logements confortables, qui pouvaient prendre le Métro et le tramway et ceux qui devaient marcher pour se rendre à leur travail souvent très éloigné de leur logement, en périphérie de la ville, qui étaient trop souvent des taudis.

Le-Train-Bleu à la gare de Lyon en1901.

Néanmoins, « c’était l’âge d’or de la sécurité. » C’est ce qu’écrit Stefan Zweig au début de son livre, Le Monde d’hier : souvenirs d’un Européen. L’écrivain, quand il publie son autobiographie, en 1942, a la nostalgie de la Belle Époque, de ce monde des premières automobiles, des Expositions universelles, des colonies, de cette période de paix, durant laquelle l’Europe dominait le monde.

En effet, la France était riche. Elle avait de bonnes relations avec les autres nations. Les souverains venaient volontiers en France pour y faire la fête ou pour y prendre des vacances.

La Commune, un moment important de l’histoire du mouvement ouvrier et socialiste français, vaincue, la France s’était remise au travail avec enthousiasme. Les nostalgiques de la Monarchie de juillet, comme les hommes du Quatre Septembre de Gambetta, les bonapartistes, royalistes des deux familles et républicains étaient animés du même patriotisme et de la même volonté de puissance pour leur pays. Certes, les partis s’opposaient rudement, mais sans haine et avec un réel souci de l’intérêt général. Ils partageaient la même espérance dans l’avenir qu’offrait le prodigieux développement de l’industrie et des nouvelles technologies.

Le maréchal de Mac Mahon, qui souhaitait le retour du Roi, avait succédé à M. Thiers. Apres lui, jusqu’en 1914, sept présidents occupèrent l’Élysée ; Jules Grévy, le madré, Sadi Carnot, qui connaîtra une mort tragique, Casimir Périer, Félix Faure, connu pour d’autres raisons, Émile Loubet et Fallières, les provinciaux, aimés pour leur simplicité et par les caricaturistes et les chansonniers. Poincaré, enfin, occupait le Palais de l’Elysee à la fin de cette période qui se termine en 1914.

La violence était présente. Emmanuel Macron n’est pas le premier président à avoir été agressé. Les présidents ont souvent été des cibles. Au début de la IIIe République, c’étaient les monarchistes et bonapartistes qui été les auteurs de ces attentats. En 1899, le président Loubet avait reçu des crachats, des insultes et des jets d’œufs et de détritus, parce qu’il était favorable à la révision du procès Dreyfus. Peu de temps auparavant, au champ de courses d’Auteuil, au cri de « démission ! » un anti-dreyfusard lui avait asséné un coup de canne sur la tête. Beaucoup plus grave, furent l’assassinat du président Sadi Carnot, poignardé à Lyon par un anarchiste en 1894, et celui du président Paul Doumer, tué par balle par un illuminé russe en 1932. Les deux assassins furent guillotinés.

Depuis 1875, la France avait, à défaut d’un Roi, un président et deux Chambres, comme les Anglais ; un Sénat, avec des sénateurs, inamovibles et une Chambre des députés où s’affrontaient les représentants du peuple.

La durée du service militaire n’était plus que de trois ans. L’armée française était moderne. Son École de guerre, sa doctrine en matière de stratégie, de tactique, d’armement, de balistique, était reconnue et respectée. Les Parisiens allaient, joyeusement et fièrement, « fêter, voir et complimenter l’armée française ». Enfin, jusqu’à l’affaire Dreyfus qui lui fit perdre une grande partie de son prestige. Le recrutement s’en ressenti.

Un général, très aimé des Français, surtout des Françaises, avait réveillé l’esprit national, critiqué les compromissions politiciennes et appelé ses compatriotes à la revanche. L’Alsace et la Lorraine, perdus, l’esprit de revanche était dans tous les esprits. Du jour qu’il entra à la Chambre, en 1890, le général Boulanger devint un politicien comme les autres. L’opinion, sur son compte, changea ! Les frasques du « brav’general » et de ses amis, installèrent l’idée que l’homme n’était pas à la hauteur du destin que certains lui prédisaient.

Était-elle vraiment belle cette époque ? Les photographies que nous possédons, le laissent penser. Elles témoignent d’une vie trépidante, plus gaie qu’aujourd’hui à en juger par les visages souriants et détendus. Les rues étaient animées, les ombrelles colorées, les longues robes plus belles les unes que les autres et les chapeaux, exprimaient une incontestable joie de vivre. Les automobiles n’étaient pas électriques ou à hydrogène, elles polluaient beaucoup et bruyamment !

Évidemment, si vous regardez Casque d’or, le très beau film réalisé par Jacques Becker, vous trouverez que l’époque n’était pas jolie, jolie. Elle était violente. Plus qu’aujourd’hui, à la Porte de la Chapelle ou dans les quartiers nord de Marseille ? À voir !

Casque d’or est un drame qui se déroule pendant la Belle Époque. Les apaches de la bande à Leca, des voyous de Belleville, ne sont pas des tendres. Ils n’ont aucune empathie pour l’amour qui naît entre « Jo » Manda, un voyou repenti, devenu charpentier et Marie, la blonde prostituée surnommée « Casque d’Or ». Sur fond de prostitution, de rivalité entre bandes, de dénonciation, c’est au couteau que le drame de la jalousie se dénoue entre Roland, l’ancien amant de Marie, et Manda. Les dernières images montrent la cour de la prison. Sous les yeux de Casque d’Or, Manda, qui a tué Leca, est, à l’aube, guillotiné.

Tout est dans ce film : La joie de vivre, la guinguette du bord de Marne, le sexe, la prostitution, les bandes de voyous, la peine de mort, les conditions de vie de la classe ouvrière. Stefan Zweig n’était sans doute pas allé à Joinville-le-Pont, danser, un dimanche !

Heureusement que la littérature, le cinéma, la photographie, les archives, sont là pour nous permettent de comprendre ce qu’était la « Belle Époque », dans sa réalité profonde. Cette période paraîtrait aujourd’hui bien triste. Sans électricité, avec les teuf-teuf qu’étaient les premières automobiles, la mortalité infantile, l’absence de vaccins, une hygiène relative, l’espérance de vie qui ne dépassait pas 45 ans en 1900, la période n’était pas précisément rose.

Parmi les troubles qui inquiétaient la population et répandaient la peur, il y avait l’anarchisme qui réunissait ceux qui s’opposaient à toutes les décisions autoritaires et, d’une manière générale, à toutes les formes de hiérarchie. Par définition, il y avait autant de courants anarchistes que d’anarchistes ! À partir de 1892, commença une vague d’attentats. L’anarchiste le plus célèbre, celui qui est resté dans les mémoires, s’appelait François Koënigstein. Plus connu sous le nom de « Ravachol », il fut condamné à mort et guillotiné après avoir crié : « Vive l’anarchie ». Le 9 décembre 1893, pour venger Ravachol, Auguste Vaillant, lança de la tribune à la Chambre des députés, une bombe chargée de clous. Il fut, à son tour, exécuté. Un an après, le président de la République Sadi Carnot fut assassiné à Lyon par Caserio, un jeune anarchiste d’origine italienne.

Les anarchistes étaient avant tout des individualistes. Ce qui ne veut pas dire que tous les individualistes sont des anarchistes, comme pourrait le laisser penser des manifestations récentes et leurs pancartes. La tendance à l’individualisme porte en germe une forme d’anarchisme dangereuse pour l’unité de la nation et la cohésion nationale. Les peurs, très souvent irrationnelles, qui s’expriment par de la violence verbale et physique, de la haine, une montée aux extrêmes, mettent en péril l’unité nationale et fragilisent notre pays.

Cette philosophie politique repose sur l’idée que l’État, le gouvernement, mais aussi les entreprises (le capitalisme), les religions et, d’une façon générale, toutes les organisations collectives verticales, sont illégitimes puisqu’elles portent atteinte à la liberté de l’individu. L’État, le chef de l’État, les patrons, sont par définition, des dictateurs, des tyrans !

Le courant anarchiste, pendant la « Belle Époque », est à mettre en regard de la forte croissance que connaissait le pays, de l’explosion de la place financière de Paris et de quelques scandales.

Zola, dans L’Argent, le dix-huitième volume des Rougon-Macquart, aborde ce sujet. Il s’est inspiré des scandales financiers de l’époque ; notamment du scandale de Panama en 1889, une affaire de corruption liée au percement du canal de Panama, qui impliqua plusieurs hommes politiques et industriels français. Ferdinand de Lesseps, Gustave Eiffel et leurs associés furent condamnés à 5 ans de prison. Il s’inspira aussi de la faillite du Comptoir national d’escompte de Paris, ancêtre de la BNP et du suicide de son président, Eugène Denfert-Rochereau. Pour décrire les agissements de Saccard, Zola s’est plongé dans les coulisses de la Bourse, ses pratiques.

La « Belle Époque », c’est aussi les emprunts russes ; une série d’emprunts lancés sur les marchés financiers occidentaux, avec le soutien des gouvernements successifs et des banques, au profit de l’Empire russe de 1888 à 1914, qui emprunta ainsi 15 milliards de francs or. « Prêter à la Russie, c’est prêter à la France ! », pouvait-on lire sur les affiches qui célébraient l’amitié franco-russe.

Ces scandales contribuèrent à renforcer l’antiparlementarisme et à diviser la France sur fond de querelle religieuse. Depuis le boulangisme, la droite nationaliste dominait, avec le soutien d’intellectuels de renom comme Charles Péguy et Daniel Halévy. Cependant, en 1902, le Bloc des Gauches l’emporte aux élections. Le radical anticlérical Émile Combes est nommé président du Conseil. Le pays voit alors s’affronter violemment les partis cléricaux et les anticléricaux, le plus souvent à gauche, sur la place de l’Église catholique dans les affaires politiques. Edgar Quinet voulait détruire toutes les églises et instaurer l’athéisme et le laïcisme en France. Subordonner ou non le politique au religieux, un thème étrangement revenu d’actualité avec la montée de l’islamisme radical aujourd’hui, qui provoqua, en 1902, une montée de la France aux extrêmes. Cette lutte sans pitié, farouche, aboutira à la loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905 et à l’instauration de laïcité à la française qui garantit la liberté de conscience et d’expression de chacun.

La « Belle Époque », c’est aussi la colonisation. La France est alors l’un des grands empires coloniaux de l’époque. Exposée, en majesté, lors de l’Exposition universelle de 1900, elle est contestée par la droite monarchiste (Maurras, Barrès) et des hommes de gauche comme Georges Clemenceau qui eut des joutes oratoires restées célèbres avec Jules Ferry qui, par ailleurs, a ouvert l’accès à l’enseignement secondaire public aux filles, la gratuité de l’enseignement primaire, et a rendu l’enseignement public, laïc et obligatoire. Cette sécularisation a réduit la place de la religion dans le savoir, les mœurs et l’espace public en général.

La « Belle Époque », ce fut aussi le nationalisme, l’affaire Dreyfus, l’antisémitisme.

« Le nationalisme, c’est la guerre ». La formule de François Mitterrand, prononcée le 17 janvier 1995, le jour où il a fait ses adieux au Parlement européen, est connue. Au XXe siècle, en son nom, des régimes politiques totalitaires ont laissé de bien mauvais souvenirs.

Il n’est pas étonnant que le nationalisme se soit imposé entre 1870 et 1914, compte tenu de ce que furent les changements sociaux et politiques, les flux migratoires, les différences de culture. Les raisons de s’en prendre aux étrangers, ne manquaient pas. Les ouvriers venus d’ailleurs en furent souvent victimes, pendant cette période. La haine des « Boches », l’esprit de revanche, le patriotisme, nourrissaient le nationalisme

Dans l’Histoire de la IIIe République de Galtier Boissière

Des intellectuels, des politiques, des journalistes, comme c’est souvent le cas, amplifièrent cette tendance, qui n’était pas propre à la France, en opposant ceux qui voulaient vivre dans un monde constitué de nations indépendantes, aux libéraux qui été accusés de vouloir déconstruire les souverainetés nationales. Tout rapprochement avec la situation actuelle en France et en Europe, serait évidemment imprudent ! Encore que !

En 1889, le centenaire de la Révolution française avait été l’occasion d’un débat national sur le destin de la France. Des monarchistes, libéraux, conservateurs, catholiques, contestaient encore l’avènement de la République, qui menaçait l’avenir du pays. La critique de la Révolution faisait régulièrement la une des journaux. Charles Maurras y participait en dressant un bilan négatif de la Révolution alors qu’il se disait, à l’époque, républicain. Cinq ans plus tard, au contact de Maurice Barrés, il devient nationaliste et monarchiste. La faiblesse de la démocratie parlementaire française, face à la menace allemande, le désole. Il admirait le régime politique britannique. Antidreyfusard, moins contre le capitaine Dreyfus, que pour défendre l’armée au moment où il pensait que la guerre était inévitable, Maurras soutenait que c’était au nom de la raison d’État, qu’il avait adopté cette position. La suite démontrera son cynisme.

Maurras n’avait plus alors qu’une idée en tête : convertir les nationalistes français au royalisme. En 1906, paraît le premier numéro du quotidien L’Action française, qui milite ouvertement pour une monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée ». Maurras, qui pensait que la politique est une science, inventa le concept de « nationalisme intégral » dans le but de fédérer les diverses familles politiques de droite. Son nationalisme intégral rejetait la démocratie née de la Révolution française, qui, selon lui, avait conduit à la « décadence » en ouvrant les bras de la France aux « protestants, juifs, francs-maçons, et métèques », cette « anti France » constituée, à ses yeux, d’ennemis de la France qui défendaient leur intérêt propre et non celui de la nation, tout en soumettant l’État à leur influence. Son nationalisme était monarchiste, sans toutefois correspondre à la tradition monarchiste française orléaniste. Sa doctrine se voulait contre-révolutionnaire, rationnelle, réaliste, germanophobe, non ethniciste et nationaliste. Sur le plan social, il prônait la solidarité nationale dont le roi devait constituer la clef de voûte.

Maurice Barrès

C’était aussi la thèse de Drumont, dont Maurras disait, en 1911 : c’était un « maître génial » et un « grand Français ». Lequel Édouard Drumont, journaliste, fondateur de La Libre Parole qui, le 20 avril 1892, titrait : « La France aux Français », affirmant que la finance, en France était « presque tout entière tenu par des mains juives », antidreyfusard, antisémite, nationaliste et écrivain, n’était surtout qu’un anarchiste de droite toujours prêt à se battre en duel, ce qu’il fit souvent.

Le monarchisme nationaliste avait, avec Jacques Bainville, un penseur plus sérieux. Journaliste, historien et académicien français, Bainville était libre penseur et voltairien, avant un séjour en Bavière qui fera de lui un monarchiste nationaliste, seule possibilité, selon lui, de remédier à la faiblesse de la démocratie face à la puissance allemande. En 1900, il avait rencontré Charles Maurras au Café de Flore, qui l’avait convaincu d’adhérer à L’Action française.

Comme Jacques Bainville, Maurice Barrés, un des maîtres à penser de la droite nationaliste, considérait que pour se défendre contre les « Barbares », il fallait être traditionaliste, attaché à nos racines, à la famille, à l’armée et à la terre natale. Pour cet écrivain, homme politique, les écrits de Zola n’étaient que « grossièretés retentissantes ». Il affirmait que Zola « n’était pas un Français », ce qui expliquait sa prise de position en faveur de Dreyfus. Proche de Maurras, il n’adhérait cependant pas à ses idées monarchistes, mais soutenait qu’il fallait restituer à la France une « conscience nationale » qui lui manquait depuis la Révolution.

Tel était le nationalisme au temps de la « Belle Époque » !

Maurras en 1908

Aujourd’hui, le nationalisme a un nom, un visage ; dans son livre « Le suicide français », Eric Zemmour, dès la première page de son introduction, cite Jacques Banville : « Les Français ne reconnaissent plus la France. La Liberté est devenue l’anomie, l’Égalité, l’égalitarisme, la Fraternité, la guerre de tous contre tous. Tout a toujours mal marché », disait, fataliste, l’historien Jacques Bainville. « C’était mieux avant », lui rétorque, nostalgique, l’écho populaire.

Il faudrait savoir ; c’était la « Belle Époque » ou c’était mieux avant ?

La Belle Époque fut aussi, et surtout, une période de grande mutation. Les ouvriers représentaient 30 % de la population. Peu nombreux étaient ceux qui étaient syndiqués. Les journées de travail étaient encore de 10 heures pour les plus favorisés et le repos hebdomadaire n’apparut qu’en 1906. Il n’y avait ni retraites, ni assurance chômage et encore moins de remboursements des frais de santé. La population rurale, qui n’avait pas précisément l’impression de vivre une belle époque, représentait 44 % de la population totale en 1906. Elle était pauvre ; les conditions de vie étaient difficiles et la tentation grande de quitter les campagnes pour chercher du travail dans les villes dans l’espoir d’accéder un jour à la petite bourgeoisie. Une petite bourgeoisie qui offrait la possibilité de faire des études et d’occuper des emplois nouveaux valorisants Des villes, surtout les plus grandes, dans lesquelles cohabitaient l’ancienne aristocratie, la grande bourgeoisie d’affaires, les hauts fonctionnaires, les hommes politiques, bref, l’élite qui détenait l’argent, la puissance, le pouvoir. Au temps béni de la Belle Époque, tout ce beau monde se retrouvait aux eaux, dans les stations thermales et les stations balnéaires, à Biarritz, Deauville, Cannes Monte Carle, Vichy.

Malgré la pauvreté, les inégalités, les divisions politiques et religieuses, la période était vécue comme l’avènement des Lumières, le temps des progrès de l’humanité, des savants français mis en valeur lors des expositions universelles et de la compétence des ingénieurs qui, dans l’électricité, la télégraphie sans fil, l’automobile, l’aviation naissante, excellaient.

Les « intellectuels », terme nouveau, étaient dignes de la période. Victor Hugo, d’abord et surtout, avec « Les Misérables ». Zola, qui, dans les 20 volumes de son « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire » intitulée Les Rougon-Macquart raconte, ce qu’a été cette mutation dans tous les domaines : urbanisme, grands magasins, chemin de fer, début du syndicalisme, anarchisme, arrivisme. Il a inventé le naturalisme. L’activité littéraire est intense, les œuvres de Baudelaire, Mirbeau, des frères Goncourt et de Maupassant, en témoignent.

Je ne suis pas le seul à revisiter la « Belle Époque ».

Dans Le Figaro du 30 juin 2021, Éric Zemmour a signé une chronique intitulée : « Au bon temps de la France des ingénieurs », dans laquelle il commente le livre de Christine Kerdellant (La vraie vie de Gustave Eiffel ­Robert Laffont, 484 p., 21 € Robert Laffont). Le polémiste profite de cette chronique pour exprimer son point de vue sur la « Belle Époque » et sur la nôtre. Concernant Eiffel, il le fait à sa façon, en ces termes :

« …Et puis, il y a l’affaire de Panama. Ce scandale de corruption (de nombreux parlementaires, les fameux « chéquards, » dont Clemenceau lui-même, furent éclaboussés) qui ruina des milliers de petits épargnants, conduisit Eiffel en prison. Kerdellant s’en offusque à juste titre. Mais son grand homme n’était pas un saint. Il n’hésitait pas à jouer de ses relations franc-maçonnes pour obtenir ses contrats, dont le plus célèbre, la tour Eiffel. Ce n’est pas parce qu’il était riche qu’il a subi l’opprobre, mais parce qu’il s’est enrichi quand les petits furent ruinés. Sa fameuse Tour fut bien le symbole de la victoire de la République sur l’Église, de la Science sur Dieu. La République anticléricale n’était pas tendre alors pour les milieux catholiques et avait les yeux de Chimène pour les « minorités « protestantes et juives. Eiffel s’appelait de son vrai nom Bonickausen mais, contrairement à ce que prétendit Drumont, il n’était ni juif ni allemand, mais d’une lignée de tapissiers rhénans installés en France au XVIIe siècle.

Christine Kerdellant considère que les déboires d’Eiffel viennent d’une France qui n’aime ni l’argent ni le succès. Elle nous dit dans une formule qui fleure bon les années 1980 et qu’elle a dû roder lorsqu’elle était directrice adjointe de la rédaction de L’Express : « Les Français ne comprennent rien au commerce ni aux affaires. Au fond ce sont des fonctionnaires et des rentiers. Ils admettent les fortunes anciennes, les fortunes héritées, comme si le temps purifiait l’argent. Mais si l’un de leurs contemporains s’avise de s’enrichir, à force de talent et de créativité, ils le crucifient. » On pourrait retourner la sentence de notre auteur et dire qu’elle ne comprend rien aux Français. Ce peuple de paysans et de soldats n’a rien contre l’argent mais aime qu’il ne règne pas en seul maître. Qu’il soit digéré, affiné par des siècles de culture. C’est pour cela d’ailleurs que la France est une nation d’ingénieurs et non de commerciaux ou de financiers. Et c’est parce qu’à partir des années 1980, au nom d’un libéralisme triomphant mais mal assimilé, elle a couru après les Anglo-Saxons et leur tropisme commercial et financier, que la France a liquidé un appareil industriel qu’un siècle d’efforts de l’État et de grands ingénieurs, comme Eiffel, avait édifié. Avant de se lamenter et de réclamer à grands cris le retour des ingénieurs et des industries. »

Deux mois avant, le 21 avril, dans le même quotidien, commentant le livre de Christophe Dickès sur Jacques Bainville (512 P., 23 €.), le polémiste a écrit ceci, sous le titre : « Jacques Bainville, un Cassandre si actuel » :

« Bainville est un émule du grand Taine et de ses principes fondamentaux : observation expérimentale du réel et description des faits. Il s’oppose à l’idéalisme et au sentimentalisme des progressistes hérités de Rousseau. Il est le contraire d’un idéologue.

Aujourd’hui, l’enseignement de Bainville n’est guère à la mode. On lui a préféré longtemps l’étude des mouvements économiques et sociaux ; puis, la description des victimes, la théorie du genre ou encore l’analyse pointilleuse des discriminations raciales ont tout recouvert. Les bainvilliens sont marginalisés dans l’université comme dans les médias () Avec Dickès, on se plonge avec délice dans les journaux de l’époque, mais aussi dans l’atmosphère de la IIIe République, beaucoup plus cultivée et moins sectaire que la nôtre (cela va de pair ? Où Maurras est ami de Poincaré, Léon Daudet du radical Édouard Herriot et Bainville d’Aristide Briand. Toute la vie de Bainville s’est déroulée entre trois guerres : 1870, 1914, 1 940 ; on comprend que l’Allemagne soit son obsession. Mais ce n’est pas du tout ce que nos contemporains ignares et vindicatifs imaginent : Bainville est antigermanique mais pas xénophobe. Il parle parfaitement l’allemand et admire Bismarck. C’est Maurras qui l’éloigne des thèses racistes de Gobineau et de Vacher de Lapouge qui inspireront les thèses nazies. Lui refuse l’existence des « races pures » Dans les premières lignes de son Histoire de France, Bainville écrit : « le peuple français est un composé. C’est mieux qu’une race, c’est une nation. »

Bainville sera dreyfusard dans l’affaire judiciaire et antidreyfusard dans l’affaire politique. Des années avant Hannah Arendt, il met dans le même sac totalitaire le fascisme, le nazisme et le communisme, qu’il rejette également comme des mouvements « révolutionnaires ». Des années avant Raymond Aron, il devine que ces totalitarismes du XXe siècle sont des « religions séculières ». Maurras compare même le nazisme à l’islam. Bainville ne reproche pas à Hitler d’être fort mais à ses adversaires d’être faibles. Il ne pardonnera jamais à la France, vainqueur de la Première Guerre mondiale, de ne pas avoir réussi à s’appuyer sur les autonomismes rhénan et bavarois pour découper l’Allemagne et détruire le travail unitaire de Bismarck. Bainville dira : « Ce qui est dangereux et haïssable, c’est le simulacre de l’action. »

Cette phrase sonne curieusement à nos oreilles modernes habituées à la pusillanimité bavarde de nos dirigeants politiques transformés en grands communicants. Habituées aussi à l’ignorance historique de notre classe politique : « Un homme politique qui ne connaît pas son histoire est comme un médecin qui n’est jamais allé à l’hôpital, qui n’a jamais étudié les cas et les antécédents. »

Pourtant, le désuet, le ringard Bainville revient furieusement au goût du jour. Son analyse purement politique des relations internationales est tendance depuis la chute de l’Union soviétique. Nous vivons le grand retour des nations. Notre monde revient au XIXe siècle. Comme le note avec justesse Dickès : « Bainville ne serait pas étonné par la politique russe de Poutine, les poussées hégémoniques de la Turquie d’Erdogan, le Brexit… etc. » Bainville nous l’avait – encore – annoncé : « C’est l’internationalisme qui est ancien et le nationalisme qui est moderne. »

Les penseurs de la « Belle Époque » n’ont pas fini de hanter les acteurs de la politique, aujourd’hui ! C’est ainsi que l’on identifie une époque et que l’histoire est un éternel recommencement.

Bref, je ne sais pas si cette époque était vraiment belle, mais ce qui est certain, c’est qu’elle a laissé une trace dans l’Histoire, parce que ce qui était jugé impossible un siècle auparavant, se réalisait. La France en était fière et voulait montrer au monde entier, dans une Exposition universelle, en 1 889 et en 1900, sa place dans le monde et les prodiges des techniques, des sciences, de l’industrie et des arts.

Comment manifester sa joie, son espérance, autrement qu’en partageant son envie de faire la fête, en s’amusant et en jouissant de la vie ? La vie était belle. L’imaginaire collectif a préféré conserver ce souvenir, plutôt que la partie sombre de la Belle Époque.

A méditer…

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